Marius Robyr, enfin prophète en son pays

Commandant de la Patrouille des Glaciers durant vingt ans, Marius Robyr n’avait, depuis 2008, jamais réussi à rallier Verbier comme participant. Mission accomplie.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Il aurait aimé arrêter le temps, Marius Robyr. La ligne d’arrivée de la Patrouille des Glaciers, samedi, il l’a franchie en marchant. Dix ans après avoir cédé le commandement de cette course qu’il a contribué à remettre sur pied en 1984 et dirigée de 1990 à 2008, le bouillonnant Valaisan connaît enfin l’aire d’arrivée de Verbier comme participant. Le chemin a été long, il aura fallu attendre sa cinquième tentative.

Tout lui est arrivé. Avant la course, il disait d’ailleurs qu’il ne lui restait plus qu’à mourir sur le parcours. Parti d’Arolla six heures et vingt-sept minutes plus tôt, le brigadier Robyr a vécu cette aventure avec ses deux fils Stéphane et Alexandre. Leur épopée aura duré dix ans. Une éternité sur la Patrouille des Glaciers où tous ceux qui s’engagent admettent que le temps dure plus longtemps, que les émotions sont décuplées. Face aux médias pourtant, l’ancien enseignant de 70 ans récite un discours bien rodé, comme s’il avait eu le temps de le préparer lors des derniers hectomètres. Une anecdote sur un ski qui ne croche pas, un coup de colère, une course maîtrisée. «C’était bien, j’ai eu une fois les larmes aux yeux.» En contrôle. Fidèle à lui-même.

L’histoire est pourtant bien plus belle. La pression retombée, il confie. «J’ai pleuré à chaque poste de contrôle, j’ai pris mes anciens camarades dans mes bras. Je ne voulais pas que ça s’arrête.» Comme jamais auparavant, Marius Robyr nous ouvre son cœur sur cette course. Sans détour, sans retenue, sans trait d’humour, sans formule militaire comme autant de barrières intelligemment érigées au fil des années pour ne pas laisser apparaître de fêlure sur la carapace du meneur d’hommes. Cette fois, il n’y a plus de filtre.

«Vous incarnez la patrouille»

Il y a dix ans, c’est lui qui fait pleurer le conseiller fédéral Samuel Schmid. Dans l’église de Zermatt lors du traditionnel briefing à quelques heures du départ, submergé par l’émotion, le politicien ne retient pas ses larmes au moment d’évoquer la retraite du brigadier. «Vous ne commandez pas la Patrouille des Glaciers, vous l’incarnez. Et vous ne la laissez pas orpheline, puisque vous lui avez donné une âme, la vôtre…», lance Samuel Schmid. Dans la salle, tous craquent. Sauf le commandant, droit dans ses bottes, à réciter les consignes de sécurité. Aujourd’hui, c’est son tour. Marius Robyr n’a plus à se cacher de la déception de ne jamais avoir vu Verbier. Le voilà devenu un patrouilleur, à part entière. Il a confié son âme à la course, il lui donne son cœur et l’incarne sans doute plus que jamais.

L’aventure a pourtant failli ne jamais commencer. Au lendemain des émotions de Zermatt en 2008, Marius Robyr vit la pire déception de son histoire à la tête de la course. Le Français Patrick Blanc, deuxième de l’épreuve, est pincé pour dopage. Un monde s’écroule. «On m’a enlevé tout ce que j’avais construit. J’étais trahi. Je n’ai jamais voulu instaurer de contrôle parce que je ne pensais pas que c’était possible. Il n’y a rien à gagner sur la Patrouille, on y célèbre la montagne, la cordée.» Il s’arrête. Respire. L’émotion affleure avant de sourire: «J’étais vraiment un grand naïf.» Cela ne l’empêche pas de continuer à nourrir le discours sur une course qui ne ressemble à aucune une autre. Ou la victoire humaine prime sur la réussite sportive. «Je ne fais pas d’illusion, je sais qu’il n’y a plus beaucoup de montagnards au départ, que le chrono compte. Mais je reste convaincu que beaucoup s’imprègnent de ces valeurs magiques et du poids de l’histoire.» Avec le recul, il aurait préféré ne jamais instaurer de classement. Pour conserver l’essentiel. Généreux, il trouvera de l’énergie dans sa lutte contre l’égoïsme pour aller de l’avant.

La déception passée, la pression est énorme au départ en 2012. L’agenda du professeur tout juste retraité est précis. Il s’élance cette fois d’Arolla puis de Zermatt, pour le parcours intégral, deux ans plus tard. «Je voulais me lancer sur le parcours pour dire merci à toutes les personnes avec qui j’avais travaillé. Prendre le temps de serrer la main à chaque officier, sur chaque poste.» A la devise militaire «servir et disparaître», il veut ajouter «reconnaître». Deux heures de course, une cabriole et un péroné fracturé contredisent son dessein. «De mes quatre tentatives, c’est la plus dure à accepter, je ne m’étais jamais blessé.» Au point que l’homme, dopé à l’adrénaline, se relève et ordonne à son fils de lui serrer sa chaussure. «Ça tiendra jusqu’à Verbier.» Premier virage. Une jambe tourne, l’autre ne répond pas. Ventre à terre, l’histoire s’arrête. L’affreuse sensation de ne rien avoir pu maîtriser le déstabilise. Et le poursuit encore aujourd’hui. «Je n’ai jamais pu oublier ce sentiment, ça m’a terrifié.»

Le poids de l’histoire est trop fort

L’histoire ne peut finir ainsi. Deux ans plus tard, ce sera Zermatt. Affûté comme jamais, l’hyperactif de Chermignon (VS) compte 110 000 mètres de dénivelé positif à l’entraînement sur son Haut-Plateau qui l’a vu naître. Neutralisé à Arolla en raison des conditions météorologiques trop défavorables, il en garde pourtant un souvenir impérissable. Un avant-goût qui entretient l’addiction. Les mots lui manquent encore pour exprimer ce qu’il a ressenti, cette nuit-là, dans la tempête de Tête Blanche, point culminant de la course à 3700 mètres. «On était balayé par le vent au point de nous faire chuter deux fois à la montée. La température ressentie était de -30°.» Plus que nulle part ailleurs, l’histoire pèse là-haut de tout son poids. C’est ici qu’en 1949, lors de la troisième édition de la course, trois patrouilleurs valaisans perdent la vie dans une crevasse. Le drame met fin à la Patrouille des Glaciers et contribue au mythe, jusqu’à sa renaissance en 1984. «C’est en souffrant là-haut, en m’en remettant à mes camarades, que je commence à comprendre ce que ressentent ceux qui me serraient la main à l’arrivée pendant toutes ces années.» Une tradition à laquelle il n’a jamais dérogé quand il était commandant. «Il ne se passe pas un mois sans que je croise des anciens patrouilleurs qui me le rappellent.» Il ne se l’explique pas vraiment. «Sans dire un mot, je crois qu’on communiait. Je voulais le ressentir à mon tour. Le goût d’inachevé cette année-là est du coup un vrai crève-cœur.»

Le cœur qui lâche

À cœur. Toujours trop à cœur. C’est d’ailleurs ce dernier qui lui coûte sa patrouille de 2014 et qui aurait bien pu lui ôter tout espoir de rêver encore à la Patrouille des Glaciers. Jamais la mort n’a été aussi proche. En pleine période intensive d’entraînement, lors d’un bête contrôle d’un genou en délicatesse, son médecin est alerté par des examens inquiétants. Un électrocardiogramme révèle que sa valve aortique est à deux doigts du seuil critique. Opéré en urgence à cœur ouvert par le célèbre chirurgien René Prêtre, il s’en sort. Et celui qui n’a jamais laissé un détail au hasard accuse le coup d’être passé si près de la fin sans le moindre signe avant-coureur. Un comble pour le commandant dont la devise est «réfléchir, décider, assumer».

C’est à ces valeurs, logiquement, qu’il se raccroche pour ne pas lâcher prise. «Marius, tu es fait pour commander, pas pour faire du sport», lui affirme son médecin après sa convalescence. Il en faudra bien plus au brigadier pour le dévier de sa trajectoire. «Vous savez… quand j’ai décidé quelque chose, je vais au bout. J’essaie, même si ça prend du temps.» C’est à sa femme, Antoinette, qu’il devra tenir tête. «Je dois avouer qu’à 66 ans, elle m’a dit qu’il était temps que j’arrête.» Mais l’appel vient des tripes. Il est trop engagé dans l’histoire pour ne pas en écrire la fin.

Est-ce pour lui rappeler qu’il a déjà trop donné à sa course que son palpitant a bien failli lui imposer un brutal changement de rythme? À coup sûr, l’excessif Marius Robyr l’interprète comme un attachement bien trop grand pour sa patrouille. Comme s’il fallait une fois pour toutes que cela sorte de sa poitrine. «Je ne l’aurais pas fait pour une autre course. La patrouille est d’ailleurs la seule à laquelle je participe. C’est mon bébé, je lui ai donné vingt ans de ma vie comme commandant, je l’ai vue grandir, s’ouvrir à tous ces jeunes pour qui j’ai tellement d’admiration.» Le regard du commandant se brouille. L’homme baisse sa garde. Reprenant son souffle, il confesse. «Je suis un gros gamin en réalité, quand je retourne à Zermatt je rentre dans l’église et je pleure. Je dois l’avouer, j’avais peur de ne jamais terminer un discours, de montrer ma faiblesse.»

Un triomphe sur la maladie

En 2016, l’heure semble enfin venue. C’est sans compter sur les caprices de l’atmosphère. Les Robyr ne chaussent même pas leurs skis, la course est annulée. Pourtant, ils iront très vite de l’avant. Car il y a des circonstances où le cœur, même cicatrisé, est bien trop lourd pour battre déraisonnablement. Deux jours plus tôt, la championne du monde de freeride Estelle Balet a perdu la vie, emportée par une avalanche. À 21 ans. Quand cette montagne qu’il aime tant se rend complice de pareille injustice, Marius Robyr ne voit aucune raison de s’apitoyer sur son propre sort. «Il y a dans la vie des choses bien plus importantes et douloureuses», confie-t-il sobrement dans un SMS, quelques heures après l’annulation. D’un alignement de planète qui lui semble favorable, Marius Robyr ne retient aujourd’hui qu’une étoile filante dans le ciel de ce printemps-là.

La scène finale de cette épopée s’est donc jouée samedi. Et c’était peut-être la plus dure. Car cette ultime course est une Rosablanche à elle seule. Un symbole. Une victoire du mental sur le corps qui ne répond plus. Le 29 septembre, le fils cadet de Marius, Alexandre, se rend à l’hôpital pour une crise d’appendicite. On lui découvre alors des ganglions cancéreux. Six semaines de chimiothérapie intensive sont imposées. À la peur de voir son fils soudainement attaqué par le crabe se greffe alors une autre crainte, celle de ne pouvoir partager ensemble l’arrivée à Verbier. Modifier sa patrouille Inimaginable. «Ne pas le prendre dans notre équipe aurait signifié que j’acceptais sa maladie, qu’il était affaibli alors qu’il est le plus fort d’entre nous», confie-t-il. La voix érayée du donneur d’ordres se grippe. Il craque. «Je ne pouvais pas imaginer de faire ça sans lui, ça aurait signifié renier toutes les valeurs auxquelles je croyais comme commandant et qui sont encore plus fortes comme patrouilleur: la solidarité, la fraternité, l’esprit de cordée.» La corde, on ne la coupe pas. Jamais. Bien qu’affaibli par le traitement, la robustesse du fils cadet l’a sauvé. Le triomphe sur eux-mêmes n’en est que plus lumineux. Dans l’aire d’arrivée, Alexandre cède lui aussi sous l’émotion. «Comment je me sens? Je viens de faire la Patrouille des Glaciers avec mon frère et mon père. Je suis tellement heureux et fier, pour lui, pour nous.»

Marius Robyr, lui, a enfin compris ce que des milliers de patrouilleurs lui disaient sur la ligne. «Je ne sais pas combien de fois j’ai entendu mon prénom sur le parcours, c’était fou. Ils m’ont rendu bien plus que tout ce que j’ai pu donner à cette course.» Quand il quittait le commandement en 2008, il s’était empressé de reprendre la direction des courses de Coupe du monde de ski alpin de Crans-Montana. Pour que le meneur d’hommes survive. Alors le patrouilleur a-t-il aujourd’hui peur du vide? Ému, c’est la seule question à laquelle il ne répond pas vraiment. Et pour la seule fois de notre entretien, le malicieux brigadier refait surface et esquive. «Je pense que cette fois, ma femme me tue.» (TDG)

Créé: 21.04.2018, 23h00

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 5

Affaire Girardin: Vevey en crise, paru le 19 mai
(Image: Valott) Plus...