Masqués, les Tessinois vivent déjà comme les Italiens

Par sa proximité avec la Péninsule, le Tessin perçoit la crise avec acuité. L’isolement commence à faire partie du quotidien. Un aperçu de ce qui va arriver chez nous.

À Lugano, le 12 mars 2020. Une cliente masquée fait ses courses a l'épicerie Mion avec les vendeurs masqués.

À Lugano, le 12 mars 2020. Une cliente masquée fait ses courses a l'épicerie Mion avec les vendeurs masqués. Image: Yvain Genevay

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Le masque abaissé sur le menton, une fumeuse tire sur sa cigarette devant l’entrée du Manor de Lugano. Elle avise deux femmes âgées qui poussent leur chariot de courses. «Que faites-vous dehors? Vous devriez sortir le moins possible. Je ne veux pas vous faire peur, mais vous devez prendre la situation au sérieux.»

Lugano, le 12 mars 2020. À midi, les restaurants appliquent les mesures de santé. Photo: Yvain Genevay.

Les deux petites dames tentent d’argumenter. «Maintenant c’est là, que pouvons nous faire, à part espérer que tout aille bien?» gémit l’une d’elles, comme prise en faute. Les deux retraitées s’éloignent au petit trot, au milieu d’une place presque déserte. À l’heure du repas de midi, en plein centre-ville, le passant se fait rare. Nombreux sont ceux, jeunes et moins jeunes, qui avancent d’un pas pressé. L’un masqué et doté de gants, l’autre le visage enfoui dans une épaisse écharpe. L’heure n’est plus à la flânerie. Les Tessinois ont déjà adopté un état d’esprit et un mode de vie qui s’étendra bientôt à toute la Suisse. Les désinfectants et consignes d’hygiène, plantés à l’entrée de chaque restaurant, magasin et café, remplacent les mots de bienvenue usuels.

Ambiance lugubre au petit matin à Lugano. Les affiches de sensibilisation sont partout, sur les écrans et plantés sur chaque table des cafés. Photo: Yvain Genevay.

À l’intérieur des commerces, une clientèle éparse et un brin maussade se tient à bonne distance de tout contact humain. «Ce n’est pas exagéré de dire que Lugano se transforme peu à peu en ville fantôme, confirme Giannina, qui tient un stand devant le centre commercial. L’affluence baisse de jour en jour.»

«Plus qu’une simple grippe»

Avant tout le monde, le Conseil d’État tessinois a annoncé, mercredi soir, entre autres mesures, l’obligation pour les commerces et les restaurants de respecter une distance de sécurité d’un mètre dans les établissements. Comment les commerçants font-ils pour appliquer une telle exigence? «Cela se fait en quelque sorte naturellement, répond Giannina. Les gens ne font plus de shopping. S’ils entrent dans un magasin, c’est pour se procurer un bien de nécessité et en ressortir aussitôt.»

La proximité avec l’Italie rend nerveux ses habitants. Les postes de télé retransmettent les chaînes italiennes et, avec elles, une peur diffuse. Celle de centaines de morts, d’infirmiers à bout, de médecins dépassés. À Melide, les employés de Teleticino sont sur le pied de guerre. La chaîne de radio-télévision locale enregistre depuis plusieurs jours des records d’audience. L’équipe prend la situation très au sérieux. Depuis deux semaines, les journalistes n’effectuent plus aucune interview en contact direct. Son équipe s’est pourtant donnée pour mission de faire prendre conscience à la population de la gravité de la situation. «Il ne s’agit pas d’une simple grippe, souligne le journaliste Andrea Ramani. En Italie, les médecins sont forcés de choisir quel patient doit mourir.»

Pour le directeur de Teleticino, Matteo Pelli, «La situation en Italie arrivera au Tessin, puis dans le reste de la Suisse, c’est inévitable.» Photo: Yvain Genevay.

Le directeur de la chaîne Matteo Pelli renchérit. «La situation en Italie arrivera au Tessin, puis dans le reste de la Suisse, c’est inévitable. Ce n’est pas le tunnel du Gothard qui va arrêter le virus. Mais il semble que les gens continuent de sous-évaluer la situation.»

À Mendrisio, plus au sud, en direction de la frontière, la boulangerie du centre limite le nombre de clients autorisés à entrer au même moment. «On pourrait faire plus, estime Toni derrière son étal. Selon moi, on devrait mieux contrôler les frontières», glisse le jeune boulanger, faisant référence au va-et-vient des frontaliers italiens.

Au centre de Mendrisio, la clientèle reste fidèle à leur boulangerie. Toni les accueille avec le sourire, mais pas plus de six à la fois. Photo: Yvain Genevay.

Malgré la quarantaine édictée par la péninsule et une limitation des passages aux frontières, les travailleurs sont toujours autorités à entrer dans le territoire suisse. «Tu plaisantes?, le rabroue une cliente en attrapant ses croissants. On leur fait déjà la vie impossible. Ils restent plantés des heures à la douane. C’est une honte.» Toni donne raison à la volubile retraitée; «C’est vrai. Hier soir, il y avait un bouchon impressionnant qui commençait dès l’embouchure de la route nationale.»

Une file qui s’étend matin et soir jusqu’à Chiasso, au poste de douane qui régit l’entrée vers l’Italie. La tenancière du café situé à quelques mètres de la frontière confirme. «Hier à 23 heures, le bouchon pour rentrer en Italie ne se défaisait pas.»

Un temps fou aux contrôles

L’Italie et la Suisse ont tenu à garder cette fenêtre ouverte pour les frontaliers, mais dans la pratique, l’exigence de contrôler tous les permis G est intenable. Jeudi matin, vers huit heures, les voitures à l’arrêt s’étendent à perte de vue. Le contrôle de dizaine de milliers de travailleurs prend un temps fou. Les Italiens passent plus de temps dans les transports qu’au travail. De nombreux Italiens choisissent de continuer la route à pied, longeant l’interminable file.

À Chiasso, le 12 mars 2020. 8h du matin, les travailleurs frontaliers mettent plus de 2 heures 30 pour entrer en Suisse. Photo: Yvain Genevay.

«J’ai mis 2h30 pour venir depuis Cernobbio (en bordure du lac de Côme, ndlr.), raconte une assistante médicale. Je n’ai pas commencé ma journée de travail mais je n’en peux déjà plus. J’ai dit à mon patron que cela n’en valait pas la peine, mais il a insisté.» La colère monte chez cette ancienne infirmière. Les appels des nombreux Tessinois à la fermeture totale des frontières n’arrangent pas la situation. «Si autant d’Italiens viennent travailler sur le sol suisse, c’est bien parce qu’ils sont nécessaires. En particulier dans le domaine de la santé. Les Tessinois devraient avoir honte de leur attitude.»

Nombreux sont ceux qui arrivent munis de valises, décidés à dormir sur le sol suisse. D’autres ne retenteront probablement pas l’expédition le lendemain. «J’ai mis deux heures pour arriver depuis Côme, alors que je mets normalement une heure pour rejoindre Lugano en voiture, raconte ce jeune chef d’entreprise se rendant à la gare de Chiasso, résolu à continuer sa route en train. Aujourd’hui nous allons discuter avec le conseil d’administration d’une possible fermeture de l’entreprise. Mes employées, qui font aussi ce trajet, sont épuisées.»

À midi, la piazza della Riforma, au cœur de Lugano, est désertée. Les restaurateurs font grise mine. «Les gens ont peur, on les comprend», relativise l’un d’eux. Photo: Yvain Genevay.

Créé: 14.03.2020, 22h59

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