La métamorphose de Pogba fait tant parler

En roue libre dans les derniers mois de l’ère Mourinho, Paul Pogba a repris son costume de leader talentueux pour relancer Manchester United. Et si la «Pioche» avait triché?

Image: Reuters/Getty Images/AFP

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Cette année, Paul Pogba vit l’arrivée du printemps trois mois avant tout le monde. Il faut le voir voltiger comme Noureïev, fier comme Zlatan, élastique comme Cristiano, vif comme Leo, à revisiter les pelouses britanniques façon box-to-box le plus inspiré du moment. Une renaissance d’autant plus lumineuse qu’elle survient au cœur de l’hiver, alors que Manchester United vivotait en milieu de classement (sept victoires en 17 matches de Premier League). À peine l’entraîneur José Mourinho a-t-il été licencié que Pogba est sorti de son hibernation, mû par une énergie trop longtemps stockée dans ce corps d’athlète. Le Français était soudain prêt; prêt à dégainer des transversales au millimètre, à inventer des coups de patte divins, à tricoter petits et grands ponts.

Trop flagrant après une si longue errance? Une période durant laquelle sa course d’élan sur un penalty durait plus longtemps qu’un 100 m de Bolt, où son regard triste se voulait le reflet d’un génie en jachère? Délaissé sur le banc, Paul Pogba boudait encore plus sur la pelouse, le cœur lourd et sans pitié pour son entraîneur, devenu sa cible (et vice versa).

Petites danses, inspirations géniales, élévations élastiques
Quand Paul Pogba s’y met, c’est le football qui sort vainqueur. Et parfois, c’est aussi le sportif français le mieux payé qui exagère, galvanisé par sa puissance marketing et son immense communauté sur les réseaux sociaux. Il n’a d’ailleurs pas hésité à s’y moquer ouvertement du limogeage de Mourinho.

«Un profond besoin d’être aimé»

Plus admirateur des laborieux et des durs au mal, l’ancien international suisse et agent Walter Fernandez a souffert devant l’écran: «On peut légitimement se poser des questions quand on voit un joueur aussi fabuleux friser le pathétique durant des mois. C’est intolérable d’être minimaliste quand on a un tel talent et qu’on l’utilise avec parcimonie, à 30 ou 40%.» Walter Fernandez y a vu «un facteur irritant pour un entraîneur qui a besoin d’efficacité dans des temps difficiles». En clair: face au problème Pogba, Mourinho était dans l’exagération et le joueur faisait tout pour lui retourner l’impolitesse. À quel point le manager portugais, glorificateur devenu castrateur, est-il à blâmer? À quel point y avait-il une part de tricherie dans les pertes de balle, les frappes ratées de Pogba?

La vedette avait décidé de lâcher le manager, coéquipiers à l’appui, qu’importait la réaction du mythique public d’Old Trafford (75 000 sièges). On en serait venu à douter de ces cracks mancuniens, soudain ramollis, absents, médiocres, s’ils n’avaient pas tous, Pogba en tête par son aura de leader, retrouvé talent et mordant en l’espace de quelques heures sous la houlette d’Ole Gunnar Solskjaer - même si la faiblesse des premiers adversaires a contribué à cette métamorphose. Clubiste historique des Red Devils, Gary Neville a parlé d’un immense gâchis à la BBC, Pogba étant «probablement le meilleur milieu de terrain européen actuel», lui qui a «soudain enlevé ses chaînes. Or quand on joue avec cette liberté d’expression, tout devient possible.»

«L’important en tant qu’entraîneur, c’est de garder le contrôle tout en donnant l’impression aux joueurs que ce sont eux qui l’ont» Didier Tholot, entraîneur

Plus près de nous, l’ancien pro Carlos Varela prend le parti de l’accusé: «Le souci de Mourinho, c’est qu’il ne fait jamais bien jouer ses stars. Il a un vrai problème d’ego avec les grands joueurs. Là, Pogba évolue dans une position plus haute, il a plus de liberté. Peutêtre qu’il n’a pas tout fait pour convaincre Mourinho, mais une fois sur le terrain, je ne peux pas croire une seconde qu’il ait joué contre lui. La différence principale avec Solskjaer, c’est que désormais, le joueur est considéré comme la star.»

«Le plus important en tant qu’entraîneur, c’est de garder le contrôle tout en donnant l’impression aux joueurs que ce sont eux qui l’ont», sourit Didier Tholot, double vainqueur de la Coupe de Suisse avec Sion. «On parle là d’un joueur doté d’un ego important. Je crois que la relation conflictuelle imposée par Mourinho à ses joueurs a une durée limitée. On peut faire réagir un individu ou un groupe en le provoquant, mais à un moment donné, ça ne paie plus. Dans le fond, un gars comme Pogba éprouve lui aussi un profond besoin d’être aimé.» Plus aimé par l’entraîneur que par les fans? «Oui. Les supporters, ça vient après. Même au haut niveau, un pro a besoin de confiance et de liberté. On l’a vu avec Pogba en équipe nationale, il a été soutenu par Deschamps au plus bas et il a fait une belle Coupe du monde.» Dans une vidéo de «L’Équipe» à paraître mardi, le sélectionneur des Bleus corrige d’ailleurs Raymond Domenech quand ce dernier le félicite d’avoir atteint le «sommet du management» en ayant su gérer «l’individualisme» crasse de Pogba: «Paul n’est pas comme ça, insiste Deschamps. Il passe pour un excentrique, individualiste, mais sa pensée est positive. Au Mondial, il est arrivé avec uniquement l’idée d’être champion. Ensuite, qu’il assume un leadership plus expressif est normal: il a vécu le Mondial 2014 et l’Euro 2016 avec les trentenaires de l’époque. Pour la génération des 20 ans, il est très représentatif de la réussite.»

La nouveauté fonctionne toujours

Tholot: «Même si ce n’est que 10% de son potentiel, à un moment donné, le joueur joue toujours pour son coach.» Dès lors, comment lui-même gérerait-il Pogba? «Il faut une main de fer dans un gant de velours. Avec honnêteté et franchise, tu ne dois surtout pas lui faire perdre la notion de respect entre boss et joueur, tout en le mettant dans les meilleures conditions pour obtenir ce que tu veux en tant que manager.» L’agent Fernandez aurait-il fulminé à la place de Mino Raiola, l’homme qui gère la carrière de Pogba? «L’agent ne peut pas lui conseiller de mal jouer. Je ne suis pas fan de Pogba, même si c’est un joueur fantastique. Techniquement, physiquement, c’est le meilleur. Raiola le sait. Ça m’est insupportable de le voir jouer à trois à l’heure. Il a failli être sorti de l’équipe de France dans les matches de préparation au Mondial. Le dos au mur, il s’est sorti les pouces et a été décisif au bon moment. C’est irritant comme entraîneur, fan ou agent, de se dire que le mec peut tout casser et qu’il ne le fait pas. Mais au final… Chacun a sa personnalité.»

Reste à connaître la suite de l’histoire avec Solskjaer. «Pas besoin d’aller loin: c’est pareil en Suisse, dit Fernandez. La nouveauté fait toujours du bien. Le football est aussi un reflet de la vie quotidienne.» Entre Mourinho et Pogba, l’amourette avait bien trop duré. À l’heure de la rupture, après un match nul à Southampton, Mourinho avait traité son joueur de «virus». «Tu ne joues pas, tu ne respectes pas les joueurs et les fans. Tu tues la mentalité des honnêtes gens autour de toi.» Depuis le limogeage du Portugais, Pogba revit. Même le PSG, ravi d’avoir tiré les Red Devils en huitièmes de finale de la Ligue des champions, commence à s’en inquiéter.

Entraîneur et joueur, l’équilibre tactico-sentimental
À moins de s’appeler Messi, Ronaldo ou Ibrahimovic, qui font tout au moins trembler le coach quand ils ne composent pas eux-mêmes l’équipe, une paire idéale manager-star repose sur une foule de variables et un équilibre souvent précaire. Par quels mots doux, accord ou subterfuge un Roberto Mancini a-t-il su mater Mario Balotelli? Sa version: «J’ai toujours cherché à beaucoup lui parler. Mario écoutait toujours. Parfois, des phrases entraient par une oreille et ressortaient de l’autre.» Et comment se fait-il qu’un Hatem Ben Arfa n’ait prêté une oreille attentive qu’aux ordres de Claude Puel? Pour Carlos Varela, «un bon duo, c’est avant tout de la compréhension tactique. J’ai connu ça avec Gernot Rohr. Partout, quand il changeait de club, il voulait bosser avec moi. À chaque fois, je recevais une offre de contrat dans les dix jours. C’est logique, il jouait défensif et avait besoin d’un mec qui lui remonte le ballon sur 40 mètres. J’étais celui-là à YB. Beaucoup recherchent un profil. Je pense à Christian Gross avec Zuberbühler. Gross voulait un grand gardien, qui sache dégager dans les 16 mètres adverses. Quand il l’a trouvé, il ne l’a plus lâché. Sa carrière, Zubi la doit surtout à cette relation.»
Plus récemment, Maurizio Sarri a refusé de prendre les rênes de Chelsea s’il n’emmenait pas Jorginho dans ses valises napolitaines. Idem pour Guardiola, trimballant Thiago Alcantara de Barcelone à Munich. Les exemples sont légion. «Soit tu prends directement le mec qui correspond, soit tu perds huit mois à former un autre joueur à la mentalité qui te correspond», dit un jour le Catalan. Pour certains, le choix est vite fait.
Mais un leader est aussi un relais. «Dans une équipe, tu en as toujours quatre ou cinq, précise Didier Tholot. Un manager ne peut pas gérer 25 joueurs au quotidien. Alors il le fait à travers ses cadres. Si ces relais ne sont pas en soutien du manager, c’est compliqué.» C’est là que l’humain entre en jeu. Tholot reconnaît qu’il n’a jamais su cohabiter avec un Mathieu Valbuena (à Libourne). «C’est la vie, ça ne fonctionnait pas. Il a pris son envol par la suite.» Et l’ancien buteur français, qui distingue aussi sa forte relation avec Gross lors de son passage à Bâle, de citer en exemple la splendide paire Klopp-Salah qui illumine Liverpool. «Les désaccords font partie du quotidien du foot. Mais quand c’est juste, honnête et ouvert, alors on avance. Quand tu établis un schéma tactique, tu dois faire comprendre que c’est le choix des joueurs, car c’est celui qui leur convient le mieux à eux aussi.»
Walter Fernandez reconnaît que plusieurs joueurs lui ont déjà demandé de partir après un seul match passé sur le banc. «J’en ai connu plein. Et d’autres qui ne se défileront jamais après un résultat contraire. Beaucoup d’entraîneurs ont leur joueurclé. Ce n’est pas toujours le meilleur, mais un élément qui amène de l’honnêteté intellectuelle dans le vestiaire. Un tel joueur capable de colmater les brèches n’a pas de prix.»


(Le Matin Dimanche)

Créé: 09.01.2019, 10h40

En chiffres

7

Présences sur des réussites de Manchester United (quatre buts et trois assists) lors des trois premiers matches de Premier League post-Mourinho. C’est autant que lors des 17 rencontres précédentes et c’est son record en carrière sur un seul mois.

38

En moyenne, le nombre de passes supplémentaires distribuées par match à ses coéquipiers depuis l’arrivée de Solskjaer (96 contre 58 avec Mourinho). Il touche désormais 113 ballons (contre 78) et tire 3,3 fois au but (2,1).

6

Le nombre d’années depuis lesquelles un joueur des Red Devils n’avait plus marqué deux doublés lors de deux matches consécutifs de Premier League (Rooney en décembre 2012). Pogba l’a fait.

3

La moyenne de points engrangés par Manchester United sur les quatre premiers matches de l’ère Solskjaer (1,52 avec Mourinho cette saison).

Manchester United continue sur sa lancée

Après quatre victoires d’affilée en Premier League depuis l’arrivée aux manettes du Norvégien Ole Gunnar Solskjaer, Manchester United a continué sa série victorieuse en éliminant Reading (D2) 2 à 0 au 3e tour de la Coupe d’Angleterre à Old Trafford. Les buts des Red Devils, finalistes l’an dernier, ont été inscrits par Juan Mata (22e sur penalty) et Romelu Lukaku (45e). AFP

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