«Notre-Dame doit être ouverte à tous»

L’archevêque de Paris, Mgr Aupetit, ignore encore si Notre-Dame sera rénovée en cinq ans. Et sur le débat bioéthique, il critique sans fard la méthode Macron.

Michel Aupetit célèbre sa première messe dans la cathédrale Notre-Dame en tant qu’archevêque de Paris, le 6 janvier 2018.

Michel Aupetit célèbre sa première messe dans la cathédrale Notre-Dame en tant qu’archevêque de Paris, le 6 janvier 2018. Image: Christophe Archambault/AFP

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Sept mois après l’incendie de Notre-Dame, où en est la rénovation?

Nous sommes encore aujourd’hui dans une phase de diagnostic: nous ne savons pas combien les travaux vont coûter ni combien de temps cela va durer. Nous ne le saurons qu’au mois de juin. La voûte gothique a été trouée en trois endroits et les pierres, y compris dans les tours, soumises à une température de pas loin de 1000 °C et ensuite arrosées… Il faut les vérifier une à une, savoir jusqu’à quel point elles ont été délitées car au-dessus de 20%, il faut les changer. Tout cela demande un travail de prospection très précis. Ensuite il y a l’échafaudage de 500 tonnes installé pour rénover la flèche et qui a été fondu par l’incendie. Impossible de le démonter, il va falloir construire un autre échafaudage, au-dessus, pour permettre à des cordistes de le découper pièce par pièce. Au mois de juin, il y aura déjà 85 millions de dépensés, avant même d’avoir commencé la reconstruction.

La flèche: faut-il la reconstruire à l’identique ou faire un geste contemporain?

Moi, je veux rentrer dans la cathédrale pour y célébrer la messe, c’est ça, mon opinion. Que la cathédrale revienne comme elle était. La flèche, ce n’est pas l’essentiel, c’est subalterne, je n’y monte jamais et d’ailleurs elle était du XIXe siècle alors que la cathédrale date du XIIIe. Si la flèche est à l’identique, ça me va tout à fait. Si elle n’est pas à l’identique, à condition que ce soit digne et respectueux, je ne suis pas contre. Il faut savoir que le concours des architectes ne porte plus sur la flèche mais sur l’ensemble du pourtour de Notre-Dame, c’est-à-dire sur un quart de l’île de la Cité. On va réfléchir à l’accueil des 14 millions de personnes qui passent par an à Notre-Dame, car s’il y a un musée dans le sous-sol à la place du parking, nous pouvons nous y associer pour préparer les visiteurs…

L’accès à la cathédrale pourrait devenir payant?

Je ne le souhaite pas du tout, je pense que ce serait une erreur. Une église est un lieu libre, où tout le monde peut entrer, les gens qui croient, ceux qui ne croient pas, les pauvres, les bandits… Ça a toujours été comme ça. Faire payer, je ne suis pas d’accord. J’ai été à Florence, l’année dernière et j’ai été un peu choqué: il y a une entrée principale où les gens paient, et ceux qui viennent prier passent par une petite porte dérobée dans un coin riquiqui… Non! Il n’y a pas de raison de séparer ceux qui prient et ceux qui ne prient pas, cette église est pour tous! Quand j’ai célébré ma première messe à Notre-Dame, je me suis demandé: «Comment vais-je faire avec ce monde qui passe autour?» Eh bien, je peux vous dire que les gens respectent le lieu. À des moments particuliers, comme la consécration, ils s’arrêtent même de marcher, ils savent qu’il se passe quelque chose qui les dépasse – et aussi qui les attire.

Le 19 avril 2019, les fidèles font leur chemin de croix près de la cathédrale dévastée par les flammes, quatre jours plus tôt. Photo: Antoine Gyori/Corbis/Getty Images.

Le débat sur la laïcité rebondit. Et une nouvelle fois sur le voile islamique.

Quand on se sent minoritaire, comment exprime-t-on l’affirmation de soi? Souvent cela passe par des signes extérieurs. Autrefois, beaucoup de musulmanes ne portaient pas le foulard. Si c’est le cas aujourd’hui, ce n’est pas forcément une question de religion, c’est plutôt pour dire: «Je veux exister pour ce que je suis.» Et comment le manifester sinon par un signe? – on le voit aussi avec les prêtres qui portent une soutane. Pour moi, c’est le signe d’une fragilité, le besoin d’exprimer son identité.

Dans les années 80, j’étais médecin et quand j’allais dans les cités, ça se passait bien entre musulmans et chrétiens: on se rendait service, on allait chercher les enfants des autres, on ne regardait pas à la religion. Si je retourne aujourd’hui dans les mêmes endroits, c’est fini, fini! Chacun est dans sa communauté, chacun chez soi. Ce qu’il faut créer aujourd’hui, c’est la fraternité. C’est cela qui manque dans notre pays. L’église est un lieu de fraternité, où un professeur de médecine et une femme de ménage tamoule se retrouvent amis, ce qui est impossible dans la société normale. Les «gilets jaunes», c’est quoi? Le bonheur de faire un barbecue sur un rond-point et de créer un lieu de fraternité. C’est une grave question: comment créer dans notre pays, et en Occident en général, des lieux de fraternité? L’écologie nous permet de retrouver une conscience collective, mais cela ne suffira pas – il faut des lieux de fraternité.

Pourtant certains chrétiens voient l’islam comme une menace…

Les chrétiens qui pensent que l’islam est une menace, ce n’est pas en tant que religion mais en tant que culture. Il n’y a pas que les chrétiens, beaucoup de gens qui ne savent plus ce qu’est la culture chrétienne mais qui en sont imprégnés ont aussi cette peur d’une perte culturelle.

Cette peur est-elle fondée?

Non, je ne pense pas. Il faut rencontrer les musulmans. Si on parle avec eux, ils peuvent comprendre quelle est notre culture. Eux aussi ont des idées préconçues sur nous. Le fait de la rencontre permet d’élargir les horizons.

Mgr Aupetit a donné la première messe après l'incendie de la cathédrale. Karine Perret/AFP.

Le Ministère de l’intérieur a recensé l’an dernier 1036 actes antichrétiens. Y voyez-vous une forme de christianophobie?

Ces actes existent. Récemment encore un tabernacle a été fracturé ici à Saint-Jean de Montmartre, et c’était de la profanation, pas seulement du vandalisme. Mais le problème est de savoir si on fait comme les autres et si on se porte en victime. Christianophobe… Tout le monde est phobe aujourd’hui, on est homophobe, ceci-phobe ou cela-phobe… Nous aussi, on pourrait jouer ce jeu et dire qu’on nous en veut… Non! Le Christ a été crucifié, mais on croit à la résurrection, on croit que les persécutions n’ont pas le dernier mot. Donc on ne va pas entrer dans cette victimisation systématique. Quand on se victimise, on se durcit, on forme un petit groupe dans une forteresse. Mieux vaut continuer à s’exposer en ouvrant les églises, tout en sachant qu’on prend un risque.

Vous êtes opposé à la procréation médicalement assistée (PMA) pour les couples de femmes homosexuelles. Mais cela se fera, les dés sont jetés…

Les dés ne sont jamais jetés! Beaucoup disent: «Ça ne sert à rien, ils ont décidé de faire passer leur loi et ça va passer.» La question n’est pas là. La loi passe? Et alors? La question est de savoir si nous sommes capables de dire une parole et si cette parole est fondée. Si la parole est fondée, la loi peut passer, mais elle ne demeurera pas. C’est comme l’écologie. Il y avait en France un M. Dumont (ndlr: René Dumont, candidat en 1974 et précurseur des Verts) qui s’est présenté à l’élection présidentielle dans les années 70: tout le monde s’est moqué de lui, parce qu’il parlait d’écologie. C’est quoi ce truc? Il est réactionnaire, l’élevage intensif, c’est le progrès, etc. Aujourd’hui, il a raison. La question est de savoir si nous acceptons les limites. Le refus des limites, c’est le refus de la frustration. Or moi, je crois que c’est la frustration qui nous humanise. S’il n’y a pas d’obstacle, pas de frustration, on devient extrêmement fragile.

Mais le débat est difficile: une féministe comme Sylviane Agacinski, opposée à la PMA, vient d’être empêchée de parole à Bordeaux.

Ça prouve que la parole libre, en France, n’est pas si libre que ça. La censure, contrairement à ce qu’on raconte, existe bel et bien en France, puisque quelqu’un qui pense autrement que la pensée majoritaire ne peut pas s’exprimer dans des lieux publics. Si on pense autrement, on est taxé de réactionnaire, d’homophobe…

Allons, vous n’êtes quand même pas empêché de vous exprimer…

Non, je prends la parole, mais je n’y vais pas trop souvent, à bon escient… La censure ne s’exerce pas en vous empêchant de parler, mais en discréditant votre discours. Regardez l’Académie de médecine: ce sont des gens sérieux quand même, qui ont présenté des arguments contre la PMA. Mais Madame le ministre de la Santé a dit: «C’est daté.» C’est ça, le dialogue? Non. C’est se moquer du monde. Discréditer le discours des autres en refusant d’entrer dans un dialogue intelligent fondé en raison, c’est de la censure, je suis désolé. Une censure indirecte, mais une censure quand même.

Pourtant il y a un an, le président Macron a encouragé les catholiques à s’exprimer. Il vous invitait à parler…

Eh bien il y a eu les États généraux de la bioéthique, qui ont donné des conclusions dont on n’a pas tenu compte du tout! Pourquoi ont-ils eu lieu, sinon pour faire semblant de donner la parole? C’est vraiment ce qu’on a reçu.

C’est un peu le reproche des «gilets jaunes» au président…

C’est cela. Avec les «gilets jaunes», c’est la même chose.

Écouter pour ne pas entendre: la méthode Macron?

Oui, c’est la méthode Macron, pour sûr. Il s’inspire peut-être aussi de ses prédécesseurs – à mon avis M. François Hollande faisait un peu la même chose. Aujourd’hui, le monde politique agit ainsi: il est déterminé sur des objectifs particuliers, et laisse parler les gens pour faire retomber la mousse. C’est comme la bière, et après, toc, on consomme!

Créé: 25.11.2019, 09h20

Dans sa famille, on bouffait du curé


Michel Aupetit a été médecin avant de devenir archevêque de Paris. Stephane de Sakutin/AFP.

Avec celui de Lyon, l’archevêché de Paris est le plus prestigieux de France et ses titulaires ont parfois des parcours inhabituels: figure de grand charisme entre 1981 et 2005, le cardinal Jean-Marie Lustiger était un juif converti au catholicisme pendant la guerre et dont la mère était morte à Auschwitz. L’archevêque Michel Aupetit, qui a succédé en 2018 au cardinal André Vingt-Trois, a une trajectoire beaucoup moins tragique mais pourtant insolite.

Le père de Michel Aupetit, cheminot, n’a jamais mis les pieds dans une église, et ses deux grands-pères, «l’un communiste, l’autre radical-socialiste» étaient «anticléricaux jusqu’au bout des ongles». Il n’a pas fait le catéchisme, et s’il allait à la messe avec sa mère, il dissimulait ses sentiments profonds: «J’avais la foi, j’ai toujours prié, mais toujours en secret, ma famille n’en savait rien.»

D’ailleurs, le petit Aupetit, né à Versailles en 1951, ne songeait pas à devenir prêtre. Son rêve, c’était médecin. «Je ne pensais pas y arriver», a-t-il un jour confié, mais il y est arrivé et a ouvert dans les années 80 un cabinet de généraliste dans la banlieue parisienne où il exerce pendant onze ans.

«L’appel de Dieu», comme il dit, n’est venu qu’après. «Là, ça a été un combat, parce que j’avais pensé que je me marierais et que j’aurais une famille.» Contre Dieu, le combat est inégal: à 39 ans, il entre au séminaire pour être ordonné prêtre cinq ans plus tard, dans une cérémonie célébrée justement par le cardinal Lustiger.

Vocation tardive, mais trajectoire fulgurante. Prêtre à 44 ans, vicaire général onze ans plus tard, il est nommé évêque à 62 ans par Benoît XVI. Il exerce en banlieue, à l’évêché de Nanterre, avant d’être hissé à Paris par le pape François.

Spécialiste des questions bioéthiques qu’il a enseignées à l’Université de Créteil, Michel Aupetit défend les positions de l’Église sur l’avortement, l’aide au suicide ou la PMA avec une ardeur qui le range dans le camp des conservateurs. En mai 2013, fraîchement nommé évêque auxiliaire, il défile dans la Manif pour tous contre le mariage homosexuel; en 2017, s’exprimant sur la PMA dans «Famille chrétienne», il lâche brutalement: «L’enfant devient un simple produit manufacturé: sous prétexte qu’il est objet de désir, il est mis à la disposition des adultes, comme l’on ferait pour une voiture ou un smartphone à la mode.»

Devenu archevêque du Paris et détenteur d’une parole d’un grand poids politique, il contrôle mieux son discours et n’a pas assisté à la dernière Manif pour tous contre la PMA. Mais cela ne l’empêche pas de garder son franc-parler et de critiquer, dans l’entretien accordé, l’absence d’écoute du président Macron.

Dépourvu de toute componction ecclésiastique, cordial, direct – «il est cash», disent de lui avec affection ses collaborateurs – il reçoit un petit groupe de journalistes étrangers invités au petit-déjeuner. C’est dans le somptueux salon d’un hôtel particulier légué au début du siècle passé par une riche famille pour abriter l’évêque chassé de son palais. «Car vous savez qu’en 1905, l’État a confisqué son seulement les églises, mais également les biens de l’Église», rappelle Mgr Aupetit, qui, décidément, ne partage pas la passion laïcarde de ses grands-papas…

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