Si les oiseaux disparaissent, ce n’est pas seulement la faute des agriculteurs

FauneLes chats, les fenêtres, les éoliennes ou le réchauffement climatique sont aussi coupables, dans une moindre mesure, de la diminution du nombre de volatiles en Suisse.

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«Souvent montrée du doigt, l’agriculture n’est pas la seule responsable.» Pour Jacques Bourgeois, directeur de l’Union suisse des paysans (USP) et conseiller national (PLR/FR), les paysans ne sont pas les uniques coupables du déclin des oiseaux. Relayés abondamment par les médias, des chiffres de la Station ornithologique suisse de Sempach (LU) montrent que près de 40% des volatiles colonisant les terres cultivées de notre pays ont disparu en vingt-cinq ans.

Les effectifs de l’alouette des champs et du tarier des prés, typiques des milieux agricoles, ont chuté de moitié. Même le coucou bat de l’aile. Pesticides tueurs d’insectes, cultures monotones, raréfaction d’habitats propices comme les haies basses et les prairies fleuries, fauches toujours plus précoces qui détruisent les nids au sol: l’agriculture intensive est accusée.

Jacques Bourgeois rappelle que d’autres facteurs impactent l’avifaune, comme l’urbanisation galopante. Et de relever qu’un mètre carré d’espace vert s’efface chaque seconde sous le béton et le goudron en Suisse. Les paysans font déjà des efforts, ajoute-t-il. «Chaque exploitation doit mettre 7% de sa superficie en compensation écologique. Des plans d’action sont en cours pour la biodiversité et pour réduire l’impact des produits phytosanitaires. Ces produits doivent être utilisés de façon ciblée. Mais il faut se rendre compte que les consommateurs exigent des produits irréprochables.»

Des citoyens réagissent aussi. «Pourquoi diaboliser les agriculteurs?» questionne un ex-paysan dans le courrier des lecteurs de 24 heures. Il pointe les rapaces. «De quoi se nourrissent-ils? De souris, de petits lièvres, de sauterelles et… d’oiseaux!» Autre réaction de lecteur: «N’oublions pas que pendant des siècles, les paysages créés par les agriculteurs ont favorisé l’installation de nombreuses espèces.» Une lectrice de Prilly (VD) s’inquiète, elle, de l’invasion de corneilles dans sa ville, qui pilleraient les nids d’étourneaux et de tourterelles.

Ils ne sont pas les seuls. On trouve encore des études qui lient la diminution des oiseaux à d’autres raisons que les pratiques agricoles modernes. Un article publié dans Nature conclut que les chats sont la principale cause de mortalité directe des animaux à plumes. Les fenêtres, les éoliennes ou le réchauffement climatique font aussi leur lot de victimes. Tour d’horizon de ces autres ennemis des oiseaux menacés.

Les chats

Un million et demi de chats sont recensés en Suisse. «Ils bouffent tout!» s’exclame Laurent Vallotton, biologiste au Muséum d’histoire naturelle de Genève. Pas seulement les oiseaux, mais aussi les musaraignes ou les lézards. «À peu près six millions d’oiseaux sont croqués chaque année», indique l’ornithologue, qui précise qu’il s’agit d’une estimation grossière basée sur des études menées à l’étranger.

Comme il y a beaucoup de chats en ville, leurs principales victimes sont les espèces communes comme le merle ou la mésange charbonnière, qui ne sont pas en danger, note Sophie Jaquier, biologiste à la Station de Sempach. Mais il y en a aussi qui se nourrissent d’espèces rares – et par couvées entières – dans les campagnes. «C’est cela qui est grave», dit Laurent Vallotton.

Les fenêtres

Des centaines de milliers d’oiseaux se tuent chaque année contre les vitres des maisons, des bâtiments industriels ou encore des abribus, selon la Station de Sempach. C’est devenu un problème majeur. Il est difficile d’effectuer des calculs précis, car les victimes de collision reprennent souvent leur envol pour succomber ailleurs de blessures internes. Cela dit, un oiseau mort contre une fenêtre reste moins dommageable qu’une couvée entière détruite par une machine agricole ou la disparition d’un habitat, relève Laurent Vallotton.

Les éoliennes

En Suisse, les mâts à hélice tuent peu d’oiseaux. La Station de Sempach a recensé vingt passereaux tués en un an par éolienne au Peuchapatte (JU). «Elles sont surtout problématiques pour les chauves-souris, attirées par les structures verticales et les lumières nocturnes», selon Lionel Maumary, président du cercle ornithologique de Lausanne et spécialiste de l’impact des éoliennes sur la faune ailée.

Un algorithme qui arrête les pales par vent faible et par température élevée, lorsque les insectes et les chauves-souris volent plus haut, permet d’éviter 95% des collisions. Il sera bientôt expérimenté en Valais. Il faut aussi dire que le pays ne compte que 37 éoliennes. À noter que les lignes électriques causent aussi des dégâts (collisions et électrocutions).

La malbouffe

Le manque de nourriture adéquate est l’une des causes avancées pour expliquer le déclin supposé du moineau domestique dans les villes. En Suisse, sa population a chuté de 20 à 40% dans certaines régions depuis 1980, selon l’association BirdLife Suisse. Ce chiffre est à prendre avec des pincettes, tant le recensement est difficile. Toujours est-il que les moineaux apportent à leurs petits des restes de nourriture humaine alors que des insectes sont nécessaires à leur croissance. À l’image d’autres espèces «urbaines» comme le martinet noir, cavernicole, le passereau souffre aussi du manque de sites de nidification dans les constructions modernes. Mais on est loin de l’extinction.

Les autres oiseaux

«La prédation d’autres oiseaux (rapaces, échassiers, corvidés) augmente», a écrit sur le site français Atlantico l’ingénieur agronome Alexandre Carré. Dans les faits, les rapaces qui se nourrissent surtout d’oiseaux sont rares et ne constituent pas une menace, selon Alexandre Roulin, professeur de biologie à l’UNIL. Et les corneilles, qui pullulent dans nos villes et pillent les nids d’autres oiseaux? «C’est créer un écran de fumée que de porter l’attention sur ces espèces, réagit François Turrian, directeur romand de BirdLife Suisse. C’est sûr que les pies ou les corneilles s’attaquent aux nids mais ce sont vraiment les pratiques humaines qui causent le déclin des oiseaux.»

Le réchauffement

Le réchauffement climatique menace certaines espèces d’oiseaux des montagnes comme le lagopède alpin et le merle à plastron. Le nombre de lagopèdes a reculé de 13% en dix-huit ans, selon la Station ornithologique de Sempach. Son aire de répartition recule. Dans les Alpes suisses orientales et méridionales, l’espèce est observée à des altitudes toujours plus élevées. La hausse a été de 6,4 à 9,4 mètres par an sur les trois dernières décennies. Son plumage très isolant le pousse à rechercher la fraîcheur. Pour ne rien arranger, les skieurs le dérangent dans son habitat.

Un retour est possible

«C’est le cumul de tous ces facteurs qui fait qu’à la fin, on franchit des seuils qui deviennent irréversibles», résume Laurent Vallotton. Mais comme ses confrères, l’ornithologue demeure persuadé que l’agriculture intensive reste l’ennemi numéro un des oiseaux. Preuve en est qu’en forêt, leur population augmente. «Et là où est pratiquée la production intégrée, les résultats sont parfois spectaculaires. Certaines espèces reviennent tout de suite.» (TDG)

Créé: 28.04.2018, 22h44

«C'est le cumul de tous ces facteurs qui fait qu'à la fin, on franchit des seuils qui deviennent irréversibles»

Laurent Vallotton, biologiste au Muséum d'histoire naturelle de Genève

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