Des parents révoltés veulent des tribunaux familiaux

Les «gilets orange» vont continuer à se rassembler. Prochaine étape, le 1er juin à Genève. Le malaise demeure malgré des réformes en cours.

Jamal Boumald, d’Yverdon-les-Bains, organise des manifestations à l’enseigne de «Touche pas à mon enfant». La prochaine aura lieu à Genève, le 1er juin.

Jamal Boumald, d’Yverdon-les-Bains, organise des manifestations à l’enseigne de «Touche pas à mon enfant». La prochaine aura lieu à Genève, le 1er juin. Image: Jean-Paul Guinnard

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Porter un gilet coloré pour se faire remarquer et se faire entendre. La France a connu une vague sociale jaune. En Suisse romande, c’est l’orange qui a été choisi par des parents en détresse, aux prises avec la complexité du système judiciaire réglant les divorces et des autorités de protection des enfants. Depuis le début de l’année, les rues d’Yverdon-les-Bains, de Lausanne, de Sion ou encore de Nyon, le 11 mai dernier, les ont vus défiler. Un nouveau rassemblement est programmé samedi 1er juin, à Genève.

Un slogan revient souvent: «Touche pas à mon enfant». Plusieurs mouvements spontanés ont adopté cette devise qui est surtout le titre de la page Facebook administrée par Jamal Boumald. Père divorcé, 46 ans, ce Vaudois d’Yverdon-les-Bains évoque avec colère sa situation par rapport à sa fille. Plus de 2000 internautes se sont ralliés à cette cause sur le réseau social. Les situations vécues paraissent inextricables. Il est souvent impossible de les décrire en détail tant les versions des parents impliqués et des spécialistes qui s’en occupent sont divergentes. L’émotion est à son comble car les conflits et les décisions des autorités touchent des domaines intimes où les sentiments s’emmêlent: le couple et les relations qui lient les parents à leurs enfants.

Face à des décisions d’installer un jeune dans un foyer, des mères désespérées crient au «kidnapping». D’autres parlent de «placements abusifs». Les pères, eux, reprochent à la justice et aux autorités de protection de l’enfance de les tenir à l’écart de leurs fils ou de leurs filles. Quand ils interviennent, les services spécialisés sont accusés de trop en faire. Lorsqu’ils n’agissent pas, des drames horribles peuvent se produire. Ainsi l’affaire du père vaudois condamné, en mars 2018 à Yverdon-les-Bains, à 18 ans de prison pour abus et maltraitances commis sur la plupart de ses huit enfants. L’histoire a provoqué une onde de choc qui a éjecté de son poste l’ancien chef du Service de protection de la jeunesse (SPJ) vaudois, chargé notamment de la protection des mineurs. À la suite du rapport sévère déposé par l’ancien juge fédéral Claude Rouiller, le Canton de Vaud a nommé un nouveau responsable chargé de réformer le SPJ.

«C’est tout un système qu’il faut changer»

Les changements annoncés et entrepris après le procès de l’horreur convainquent-ils les parents révoltés, dans le canton de Vaud? Jamal Boumald est plus que dubitatif: «Je ne mets pas en doute les qualités du nouveau chef ni sa bonne volonté. Mais c’est tout un système qu’il faut changer.» Peu après la confirmation de sa nomination à la tête du SPJ vaudois, le 17 mai dernier, Frédéric Vuissoz affirmait sa volonté d’améliorer le dialogue avec les parents qui se sentent bousculés par les décisions des autorités. Un mot leur vient souvent aux lèvres: l’impuissance. En songeant aux nombreux experts qui interviennent dans leur dossier, des pères et des mères évoquent leur «pouvoir inimaginable», laissant le sentiment que «tout le monde se nourrit sur la souffrance des enfants».

Ce point inquiète aussi Me Stéphane Riand, un avocat valaisan qui suit ou s’occupe de plusieurs affaires familiales. Il en décrit certaines sur son blog L’1Dex. «Je dénonce la multiplication des intervenants», lance-t-il. La conséquence, c’est «le pouvoir technocratique qui s’extrait de la situation concrète», ajoute-t-il. Alors que «des gens jouent une partie de leur vie. La dimension humaine n’apparaît plus.»

Une piste est désignée comme une possible amélioration: instaurer des juges spécialisés dans les affaires familiales, conseillés par des non-juristes mais bons connaisseurs des enfants et du rôle de parents. C’est une proposition récurrente des mouvements paternels qui estiment que les compétences doivent être revues déjà au moment de prononcer la séparation ou le divorce. «La solution, pour nous, c’est le Tribunal de la famille», déclare Julien Dura, père de trois enfants de 11 à 14 ans, porte-parole du Mouvement de la condition paternelle Vaud. Le Canada, où une réforme a d’ailleurs été annoncée en 2018, est cité en exemple. La France connaît des juges des affaires familiales.

En Suisse, les mouvements de pères divorcés annonçaient avec espoir, en 2010, la création du «premier Tribunal des affaires familiales du pays», dans le canton du Jura. Le Parlement jurassien en avait accepté l’idée, de peu. L’État avait élaboré un projet détaillé. Il accordait à chacun des juges deux conseillers, spécialistes en psychologie de l’enfance, en éducation des enfants ou en travail social. Un tribunal collégial devait ainsi trancher les conflits entre parents. En 2014, le projet a tourné court: les parlementaires l’enterraient définitivement. Trop lourd par rapport au nombre de cas, trop difficile à mettre en place. Dans le canton de Fribourg, toujours en 2010, l’ancien conseiller d’État socialiste Erwin Jutzet avait aussi défendu l’idée d’un Tribunal de la famille, proche de celui présenté dans le Jura. Là également, le parlement n’en a pas voulu. Le dispositif était jugé «trop compliqué». Pour aider les parents en instance de séparation ou de divorce, le Canton a choisi de privilégier le système de la médiation.

La question d’une réforme de la justice rebondit toutefois dans le Canton de Vaud, du côté de la protection des enfants. L’affaire du père abuseur a en effet éclaboussé la justice de paix du canton, qui traite autant de litiges inférieurs à 10 000 fr. que des jeunes qu’il faut éloigner de leur famille quand plus rien ne va. La dureté de la mission imposée aux juges de paix, appelés à traiter l’extrême complexité d’une situation familiale entre une affaire de mise aux poursuites et un litige de voisins, est reconnue. Il est aujourd’hui question de créer des «Chambres spécialisées en protection de l’enfant». L’étude détaillée a commencé en avril. Le résultat devrait être connu cet automne.

Créé: 25.05.2019, 23h00

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