Peu à peu, les entreprises adoptent la «digital detox» pour leurs salariés

De plus en plus de conventions collectives de travail ou de directives internes interdisent aux cadres d’envoyer des e-mails pendant les congés de leurs subalternes ou libèrent les salariés de répondre. Mais ça, c’est sur le papier!

En 2014, deux tiers des Suisses avouaient encore lire leurs messages professionnels sur leur transat

En 2014, deux tiers des Suisses avouaient encore lire leurs messages professionnels sur leur transat Image: Grinvalds/123RF

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«Bonjour. Je suis absent(e). Je n’ai pas accès à mes e-mails durant cette période. Vous pouvez adresser vos e-mails à tel(le) collègue ou collaborateur.» Depuis début juillet, ce type de réponses automatiques se multiplie à souhait. Si les messages d’absence ne sont pas chose nouvelle, la précision: «Je n’ai pas accès à mes e-mails», comme ici d’une porte-parole du CHUV, est inhabituelle, mais de plus en plus fréquente.

Certes, on est encore loin de Daimler qui bloque les e-mails de ses salariés pendant leurs vacances ou de la France qui s’est dotée, en 2017, d’un article dans le Code du travail leur octroyant «un droit à la déconnexion» (lire encadré). Mais, depuis deux ans, un nombre croissant de conventions collectives de branche ou de règlements internes inscrivent cette disposition dans le marbre.

Oh, ce n’est pas très détaillé, ni très long. Mais ces dispositions relèvent tout de même d’une mesure contraignante. Ainsi, dans la CCT des télécoms, on peut lire que «les employés ne doivent pas se tenir à disposition de leur employeur en dehors des heures de travail». Dans celle du secteur bancaire, il est dit, à l’article 21, que «pendant leurs vacances, les employés ne peuvent être contactés par la banque que dans des cas exceptionnels de nécessité opérationnelle et urgente».

Chez Migros ou Coop, on affirme de concert que «la direction n’attend d’aucun salarié qu’il lise ses e-mails sur son temps libre», tandis que même dans le temple du digital, du cloud et de la messagerie en ligne, chez Google Suisse, la règle est de ne pas envoyer d’e-mails professionnels après 20 heures. Son CEO Patrick Warnking prône «l’abstinence numérique».

Un peu contraints et forcés…
Des deux tiers des Suisses qui, en 2014 encore, avouaient lire leurs messages sur leur transat, la tendance semble en recul. «L’inscription du droit à la déconnexion dans la CCT a clairement donné le sentiment aux salariés qu’ils pouvaient s’arrêter, nous affirme ainsi Christian Neuhaus, porte-parole de Swisscom. Par ailleurs, nous sensibilisons régulièrement les cadres à ne pas contacter leurs subalternes hors des heures de travail.»

Même son de cloche à l’Association suisse des employés de banque (ASEB), où, selon sa secrétaire centrale Denise Chervet, «les employés savent désormais que leurs supérieurs hiérarchiques n’ont plus le droit de les déranger à tout moment. Grâce à cet article dans la CCT, l’obligation de respecter le temps libre est dans le camp de l’employeur, ce qui protège davantage qu’un droit accordé à l’employé.»

Accès aux serveurs bloqué le dimanche
Enfin, comme l’explique Arnaud Bürgin, secrétaire général du Groupement des entreprises multinationales à RTS1, «avec les moyens technologiques, la pression s’est accrue sur les salariés. Or, afin d’éviter les burn-out, certaines entreprises bloquent l’accès aux serveurs le dimanche pour garantir un jour de récupération», faisant référence à des pratiques dans des multinationales anglo-saxonnes ou européennes.

«Les employeurs doivent réglementer ces questions sans attendre, avant que l’on ne porte les premiers dossiers pour droit à la déconnexion devant les tribunaux»

Les choses sont donc en train de bouger en Suisse, vivant à son tour la tendance à la flexibilité de l’emploi et surtout au télétravail. Et pour cause. Aussi libérale que soit la loi suisse sur le travail, elle impose tout de même que «l’employeur protège et respecte la personnalité du travailleur; il manifeste notamment les égards voulus pour sa santé».

Or, face aux maux dus à l’hyperconnectivité (stress, épuisement professionnel ou effacement de la frontière entre le travail et la vie privée) dont les coûts sont estimés à plus de 10 milliards de francs par année, «les employeurs sont bien inspirés de réglementer ces questions sans attendre, avant que l’on ne porte les premiers dossiers de ce genre devant les tribunaux», déclare Me Philippe Ehrenström, avocat à Genève et Yverdon. Il ne croit pas si bien dire. Selon les dernières données d’Axa-Arag, leader des assurances de protection juridique, les conflits professionnels individuels, où figure notamment le harcèlement numérique, ont crû de 7% en 2017.

Du côté des syndicats, également, la pression pour forcer à la «digital detox» ne se relâche pas, comme l’affirme Daniel Hügli, secrétaire central de Syndicom: «La déconnexion doit devenir une priorité lors des négociations des conventions collectives de travail. Il est essentiel, pour nous, de pouvoir définir des droits et placer un cadre pour les salariés.»

Mais voilà. Les failles sont encore énormes. Tout d’abord, la plupart des CCT ne s’appliquent pas aux cadres qui, eux, sont souvent obligés de rester à disposition de l’entreprise, même hors coup dur ou urgence réelle. Et, surtout, comme le constate Denise Chervet, «dans des secteurs sous pression comme l’est le secteur bancaire, trop de salariés n’osent pas se déconnecter, même le dimanche ou durant les vacances, par crainte de rater quelque chose ou pour se profiler».

On est donc encore loin de l’abstinence vantée par le CEO de Google Suisse.

Créé: 15.07.2019, 10h16

Daimler ou VW coupent les e-mails, la France a légiféré

En matière de droit à la déconnexion, la Suisse prend peu à peu le pas de ses grands voisins, qui, depuis des années, ont fixé une ligne rouge entre la vie professionnelle et la vie privée. La mesure la plus symbolique a sans doute été prise par le constructeur allemand de Mercedes, le groupe Daimler, qui compte 90 000 employés. En recourant à un programme «Mail on Holiday», le salarié voit ses messages professionnels être immédiatement stoppés et être transférés à un collègue. «Cela permet à l’employé en vacances de ne pas être dérangé durant sa pause estivale et, surtout, de ne pas être tenté de consulter sa boîte mail, voire d’y répondre, explique un porte-parole de Daimler. De plus, il peut revenir au travail, sans avoir l’angoisse de lire des centaines de messages en suspens et de devoir y répondre. Il retrouve une boîte vide!»

Dans la même veine, le groupe VW bloque tous les e-mails envoyés entre 18 h 15 et 7 heures le matin. L’Allemagne ne dispose pas, à proprement parler, d’une loi sur la déconnexion, mais la justice a suffisamment fait son œuvre pour que les branches, voire les entreprises se soient dotées de règlements très stricts en matière de «digital detox» des salariés.

Outre-Rhin, tout a commencé en 2004, lorsqu’un ambulancier a été licencié pour avoir refusé de répondre à son employeur en dehors des heures de travail. Une Cour civile a jugé ce licenciement abusif et, grâce à cette jurisprudence, la coupure du smartphone ou de son ordinateur durant son temps libre est chose acquise.

En 2017, la France est allée un pas plus loin, en inscrivant le droit à la déconnexion dans son Code du travail. Une première en Europe. Concrètement, l’article 55 prévoit que les salariés ne sont pas tenus à répondre aux e-mails en dehors des horaires de bureau, que l’employeur doit instaurer des journées sans e-mails et que des actions de sensibilisation et de formation doivent être mises en place.

En Suisse, le Conseil fédéral a refusé d’introduire une telle disposition dans la loi du travail, renvoyant le sujet aux partenaires sociaux. Or, si de plus en plus de salariés «de base» se voient aujourd’hui autoriser à ne plus surfer sur leur chaise longue, il n’en va pas de même des cadres. Et pour cause, selon Luca Cirigliano, secrétaire central de l’Union syndicale suisse, «une enquête européenne a démontré que plus les personnes sont présentes, physiquement et par e-mail, meilleures sont leurs chances de grimper les échelons».

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