«Ça fait peur de voir comment un coach peut lobotomiser un élève»

Les affaires de violences sexuelles qui secouent le patinage français plongent tout un sport dans l’effroi. La relation coach-élève peut facilement virer à la manipulation, avouent des professionnels suisses.

De nombreux cas de maltraitance morale ou physique resteraient secrets, même si les révélations de Sarah Abitbol pourraient encourager des patineuses à sortir de l’ombre.

De nombreux cas de maltraitance morale ou physique resteraient secrets, même si les révélations de Sarah Abitbol pourraient encourager des patineuses à sortir de l’ombre. Image: Getty Image

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La vague a déferlé d’un coup, comme si une digue avait cédé – à retardement. Depuis une semaine, le monde du patinage artistique français est submergé par l’horreur, la consternation, la révolte. Le livre de l’ancienne championne Sarah Abitbol, «Un si long silence», qui raconte les viols qu’elle a subis durant son adolescence, a déclenché la révélation de plusieurs autres cas d’agressions sexuelles dans le milieu, anciens ou plus récents (lire l’encadré). L’émoi, forcément, est immense.

«La nuit, je fais des cauchemars, on ne peut pas s’attendre à une chose aussi horrible. Cela nous replonge forcément dans notre passé, on imagine le pire, dit Vanessa Gusmeroli, ancienne triple championne de France et médaillée de bronze aux Mondiaux de 1997. Le parking, les vestiaires, les endroits où elle a été agressée, je les connais aussi. J’aurais très bien pu tomber dans les filets de ce monsieur (ndlr: Gilles Beyer) ou d’un autre. Le pire, c’est quand on pense que pour certaines, la vérité ne sort jamais. Sur le moment, il y a la peur, parce qu’on a affaire à des gens qui restent influents.»

Dans l’indignation, il y a l’espoir, la volonté de lutter. «Maintenant que l’omerta est brisée, on sent un énorme élan de solidarité de la part du monde du sport, des athlètes, reprend Vanessa Gusmeroli, aujourd’hui coach au Club des Patineurs de Genève. C’est le point positif: cela va réveiller beaucoup de consciences. Il faut que la parole de celles et ceux qui ont subi ça se libère et nous, nous devons les écouter – cela fait à la fois peur et du bien.»

Cédric Monod, triple champion de Suisse en couple entre 1992 et 94, a bien connu Sarah Abitbol. À l’autre bout du fil, on le sent touché, incrédule lui aussi. «Je n’aurais jamais imaginé cela possible. En compétition, on est comme dans une bulle, avec des œillères et, à 19-20 ans, j’étais peut-être trop naïf pour penser ça. Et puis pour nous, Gilles Beyer, c’était déjà un vieux. Je suis atterré, parce qu’aucune médaille olympique ne vaut l’horreur qu’elle a dû traverser. Je trouve cela d’autant plus abject en tant que père de trois enfants.»

«L’entraîneur a une emprise énorme»

Il ne s’agit pas de peindre le diable sur la muraille: non, les pédagogues et professeurs engagés dans le patinage ne sont pas tous des prédateurs, ni des tyrans. Mais impossible de fermer les yeux sur les risques existants.

«Pour moi, un élève ne doit pas appartenir à son professeur, insiste Vanessa Gusmeroli. Mais dans un sport basé sur l’émotion, où il y a beaucoup de proximité, dans un milieu où la compétitivité est immense, un entraîneur peut avoir une emprise énorme sur l’enfant et ses parents. Cette emprise peut même pousser des parents à taire ou ignorer certaines maltraitances, sous prétexte que le professeur va faire de leur enfant un champion. Cela peut virer à la manipulation, ça me fait vraiment peur de voir comment un coach peut lobotomiser un élève. On les a à l’état brut, les enfants, les ados, parfois à des moments compliqués de leur développement personnel. Pour cela, il faut absolument s’en remettre à des gens bienveillants, bien intentionnés.»

«La relation coach-athlète est plus fusionnelle en patinage artistique que dans d’autres disciplines, abonde Cédric Monod. Cela peut aller jusqu’à l’adoration, la mystification. On répète qu’il faut beaucoup de souffrance pour y arriver, on est un peu comme dans du «dressage». On atteint parfois des formes de martyrisation morale ou physique. Il y a une osmose qui peut déboucher sur une relation magnifique, comme on l’avait vu entre Stéphane Lambiel et Peter Grütter par exemple, ou sur de terribles dérives. Dans d’autres disciplines, l’athlète est davantage responsabilisé et indépendant. Là, il y a une forme de dépendance extrême au coach.»

Et quand ce dernier décide d’en profiter, le drame n’est plus loin. «J’aimerais qu’on en appelle à la vigilance des clubs. Aux dirigeants de se pencher de plus près sur le casier des coaches et des bénévoles qui fréquentent les enfants, exhorte Vanessa Gusmeroli. Chaque club, chaque fédération devrait se doter d’une cellule d’écoute indépendante et anonyme, où les jeunes pourraient se confier ou dénoncer toute conduite inappropriée s’il y a lieu, sans avoir peur de dire les choses. Il faut tout mettre en œuvre pour libérer encore la parole, briser le silence des dictatures. Le sport reste une école de vie fantastique, il faut protéger nos enfants, briser cette omerta.»

Diana Barbacci, présidente de la fédération suisse de patinage depuis août 2018, assure – «dieu merci» – n’avoir eu vent d’aucun dysfonctionnement de la sorte. Mais elle se montre évidemment sensible au sujet: «Des faits aussi déplorables doivent interpeller tout le monde du sport, pas seulement le patinage. Forcément, on réfléchit tous à ce qu’il faudrait mettre en place pour que cela n’arrive jamais.»

La dirigeante, jointe au cours d’une compétition à Oberstdorf, ne veut pas minimiser le fléau. Mais elle estime qu’en l’état, sa fédération est suffisamment prémunie. «Tous nos coaches sont sensibilisés sur la question et notre structure me permet d’avoir le retour régulier de personnes présentes sur le terrain, dit-elle. Je ne suis pas dans ma tour d’ivoire. Je sais qu’on n’est jamais complètement à l’abri, mais je ne pense pas qu’il y ait une urgence en ce sens chez nous. La meilleure prévention, c’est de garder les yeux grands ouverts et de communiquer dès qu’il y a soupçon.» Avant qu’il ne soit trop tard.

Créé: 08.02.2020, 22h25

Didier Gailhaguet se résout à partir

Le long règne de Didier Gailhaguet à la tête du patinage français est terminé.

Le président de la Fédération des sports de glace (FFSG) a pris la porte samedi, contraint à la démission par le vaste scandale de violences sexuelles qui touche sa fédération et tout le sport français.

Moins d’une semaine après l’appel à la démission lancé par la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, et face à l’inquiétude de plus en plus forte des clubs de patinage, Didier Gailhaguet a jeté l’éponge lors d’un conseil fédéral exceptionnel, sans vote, mettant fin à un règne quasi ininterrompu, et souvent sans partage, depuis 1998.

«Dans un souci d’apaisement, j’ai pris avec philosophie, dignité, mais sans amertume la sage décision de démissionner», a-t-il annoncé aux journalistes à la sortie de cette réunion. La présidente du conseil fédéral, Maryvonne Del Torchio, qui a demandé à rencontrer Roxana Maracineanu, assurera l’interim, avant de nouvelles élections dans un délai de cinq semaines, selon les statuts de la FFSG.

Didier Gailhaguet, 66 ans, a dénoncé «la dictature ministérielle et notamment la honteuse menace d’un retrait de l’agrément» de la fédération brandi par la ministre des Sports. Roxana Maracineanu, remporte son premier bras de fer.

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