Les pharmaciens vont devenir des médecins de premier recours

Assureurs et politiques veulent déléguer davantage de tâches aux pharmacies afin de faire des économies. Les médecins se montrent ouverts à ce nouveau modèle, susceptible de les soulager.

Assureurs et médecins voient d’un bon œil la valorisation des pharmaciens, appelés à être davantage sollicités.

Assureurs et médecins voient d’un bon œil la valorisation des pharmaciens, appelés à être davantage sollicités. Image: Gaetan Bally/Keystone

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Soigner un mal de gorge, une mauvaise toux, une vilaine blessure? Souvent, alors que passer par la case médecin pour soigner ces maux se révèle dispensable, beaucoup de personnes se rendent tout de même dans un cabinet médical. Pour lutter contre la hausse des coûts de la santé, certains assureurs parient désormais sur les pharmacies. Le Groupe Mutuel lance lundi son nouveau modèle alternatif d’assurance de base «Prima Pharma», qui stipule que le premier point de contact doit être l’une de ses pharmacies partenaires.

«Le pharmacien aura la responsabilité d’évaluer l’état de santé afin de déterminer si l’on peut se limiter à un traitement d’automédication ou si une consultation médicale est nécessaire, soit chez un généraliste soit chez un spécialiste», explique Stéphane Andenmatten, directeur adjoint chez Groupe Mutuel.

Des exceptions sont prévues pour les urgences, les consultations gynécologiques, pédiatriques, ainsi que les maladies chroniques. Pour une personne souffrant par exemple d’un cancer, le passage à la pharmacie de référence ne sera obligatoire qu’une fois par an. Son cas sera réévalué chaque année.

Le Groupe Mutuel surfe ainsi sur une tendance qui pourrait bien s’ancrer solidement dans les années à venir. L’assureur est le premier à passer un partenariat avec le plus grand réseau de pharmacies de Suisse, comprenant Amavita, Sun Store et Coop Vitality, soit 350 établissements répartis sur l’ensemble du territoire. Mais les assureurs Swica, ÖKK et Sympany proposent déjà un tel modèle.

L’offre de Swica, d’ailleurs, «est une histoire de succès», souligne l’assureur: aujourd’hui, plus de 75 700 personnes ont opté pour ce modèle en 2019, trois ans seulement après son lancement (voir graphique).

La Société suisse des pharmaciens, PharmaSuisse, «se réjouit de constater que les assureurs maladie reconnaissent le rôle des pharmacies dans l’ensemble du système des soins médicaux de base», souligne sa porte-parole, Nicole Demierre. PharmaSuisse a également elle-même lancé le projet netCare, dont la phase pilote, qui s’est déroulée entre 2012 et 2014, a donné lieu à plus de 5000 consultations en pharmacie. Le résultat est plutôt positif, souligne le rapport de bilan: 73% des cas ont pu être résolus dans la pharmacie.

Ces nouveautés s’inscrivent ainsi exactement dans la stratégie Santé2020 du Conseil fédéral, qui voit aussi dans les pharmacies la possibilité de faire baisser la facture et souhaite leur déléguer davantage les soins primaires. Depuis le 1er janvier 2019, en outre, la révision de la loi sur les produits thérapeutiques permet aux pharmaciens de prescrire des médicaments soumis à ordonnance sans passer par le médecin.

Tout à fait compétents

Avant même son lancement, on peut déjà anticiper les questions et les critiques d’un tel modèle, à commencer par la compétence et la capacité d’évaluation du pharmacien, en comparaison avec un médecin.

«Il ne s’agit pas de poser un diagnostic, mais d’évaluer et d’orienter la personne vers la démarche thérapeutique adéquate, répond Stéphane Andenmatten. À titre de comparaison, lorsque vous contactez un call center médical, comme c’est déjà le cas pour de nombreux autres modèles alternatifs d’assurance, ce sont des infirmiers qui vous répondent, et non pas des médecins. C’est d’ailleurs généralement aussi le cas à l’accueil des Urgences.»

La profession se défend bien elle-même. «En tant que profession médicale, les pharmaciens sont tenus de suivre – au même titre que les médecins – des formations continues tout au long de leur parcours professionnel, répond Nicole Demierre. Ils suivent également des formations postgrades spécifiques afin de pouvoir proposer de nouvelles prestations, telles que la vaccination ou le dépistage du côlon par exemple.»

Désengorger les Urgences

Pour l’assureur, ce système comprend de nombreux avantages, dont un moyen de lutter contre la «bobologie».

«Le nombre moyen de factures transmises annuellement par nos assurés a passé de 9,7 en 2012 à 12,6 en 2018. Contenir cette évolution est nécessaire pour limiter la hausse des coûts de la santé», estime Loïc Mühlemann, responsable communication du Groupe Mutuel. Ensuite, parmi le public cible de cette offre, plutôt urbain, nombreux sont ceux qui ne possèdent pas un médecin de famille attitré. «En cas de problème, les personnes sans médecin de famille ont plus facilement tendance à se rendre aux Urgences alors que cela n’est pas forcément nécessaire. Ce qui participe à l’engorgement inutile des Services des urgences», renchérit Stéphane Andenmatten.

Le nombre de personnes qui se sont présentées au Service des urgences du CHUV a par exemple crû de 3% entre 2017 et 2018 seulement. Si le Département de la santé et de l’action sociale (DSAS) du canton de Vaud rappelle l’aide précieuse que représente le travail quotidien des pharmaciens, il doute toutefois que ces nouveaux modèles représentent une solution miracle. «Les pics d’activités aux Urgences du CHUV, par exemple, se produisent de plus en plus souvent le soir, la nuit et les week-ends, périodes durant lesquelles les pharmacies ne sont pas ouvertes et ne pourraient donc pas les prendre en charge», relève la porte-parole du DSAS, Anouk Farine.

Quoi qu’il en soit, les économies envisagées sont indéniables. Au contraire des médecins, les pharmacies ne sont pas rémunérées pour les consultations, leur avantage dans ce partenariat résidant dans le fait d’attirer de nouveaux clients.

«En fait, de nombreuses personnes possèdent déjà le réflexe de se rendre en pharmacie lorsqu’elles ont un problème bénin, rappelle Stéphane Andenmatten. Certes, sans ordonnance, la personne payera elle-même son traitement, mais la LAMal repose sur la solidarité, et aussi la responsabilité de chaque assuré. Est-il vraiment justifié de faire payer au système de santé, et donc à la société, sa boîte d’aspirine?»

Créé: 17.08.2019, 22h19

Philippe Luchsinger, Président de Médecins de famille et de l’enfance Suisse (MFE) (Image: Marcel Bieri/Keystone)

«Nous sommes contents de déléguer une partie des soins!»

Les principaux concernés, les médecins, se montrent assez ouverts sur la question. Interview de Philippe Luchsinger, président de Médecins de famille et de l’enfance Suisse (MFE).

Pensez-vous qu’il soit dangereux de confier la tâche de tri des patients aux pharmacies?

Un pharmacien est tout à fait apte à effectuer un premier tri, d’autant que la révision de la loi prévoit des ajouts dans leurs compétences et donc leur formation. Et nous, les médecins, sommes contents de déléguer une partie des premiers soins! Nous avons assez de travail.

N’y a-t-il pas des cas où ce type de modèle n’est pas adapté?

Mon inquiétude réside effectivement plutôt dans le cas des maladies chroniques. Nous avons monté un réseau de soins car un malade souffrant d’un cancer ou de diabète requiert souvent des soins coordonnés prodigués par différents spécialistes. Dans ces cas-là, on touche aux limites du pharmacien. Mais si, comme dans le cas du Groupe Mutuel, le patient n’est pas contraint de se
rendre à chaque fois en pharmacie au préalable, alors ce problème s’efface.

N’y a-t-il pas un risque que certaines personnes soient lésées, notamment
les moins fortunées?


Les personnes qui établissent ce modèle sont issues du marketing et non de la médecine. Elles attirent les gens avec des offres intéressantes du point de vue économique, mais qui ne correspondent pas forcément à leurs besoins. Mais je fais cependant confiance au bon sens des patients. Une personne qui requiert davantage de soins sait que ce type de modèle ne lui convient pas, et ne le choisira pas.

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