Philippe Revaz, nouveau visage du «19h30»

Le 26 août, il remplacera Darius Rochebin au journal TV de la RTS. Comment vit-il la transition après cinq ans aux États-Unis? Interview.

Philippe Revaz présentera le journal du 19h30 de la RTS du lundi au jeudi.

Philippe Revaz présentera le journal du 19h30 de la RTS du lundi au jeudi.

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Là, à une semaine de votre premier TJ, vous avez le trouillomètre à zéro?

De moins en moins. Je me suis habitué au nouveau studio, j’ai répété, j’ai identifié les choses, repéré où sont mes faiblesses.

À quoi ressemblent vos journées?

J’essaie et je réessaie toute la journée. C’est un nouveau plateau, un nouveau journal, il y a toute une équipe rassemblée, tous les corps de métier. En fait, ça ressemble aux cours de répétition, il y a beaucoup de moments d’attente. Moi, je suis là pour apprendre mon métier de présentateur mais aussi pour permettre aux autres de régler le studio, la lumière, le son, les plans derrière moi.

Faire autant de directs que vous en avez faits depuis les États-Unis ne suffit pas à savoir présenter?

Non, c’est un autre métier. Tout est beaucoup plus millimétré. Il y a un côté théâtral à régler, il faut être tout le temps conscient de sa position, de la direction de son regard, de son positionnement par rapport au mur d’images suivant que l’on soit assis ou debout. J’ai eu un coach pour me former.

Entre le public, qui risque de réclamer le retour de Darius, et la profession – toujours aussi bienveillante – qui vous regardera le premier soir avec un fusil à pompe, quel jugement craignez-vous le plus?

D’abord personne ne va attendre le retour de Darius puisqu’il ne part pas: il sera présent le week-end, aux heures de grande écoute. Pour le reste, j’ai déjà eu un avant-goût des jugements et ça m’a plutôt amusé. J’ai le cuir très épais, j’ai l’habitude de gérer les critiques. Lorsque j’animais «Forum», à la radio, on se faisait attaquer tous les jours parce qu’on invitait trop celui-ci, pas assez celui-là. Je suis conscient que, cette fois, les critiques pourront être plus intimes, on peut ne pas aimer ma gueule. Je ne crois pas que ça va me déstabiliser. Je suis journaliste, si on m’attaque sur mon job et que je l’ai mal fait, ça me touche. Pour le reste, on ne peut pas plaire à tout le monde.

Vous avez été correspondant aux États-Unis depuis 2014, vous avez couvert l’arrivée de Donald Trump, l’homme qui prétend qu’on n’a plus besoin des médias. Est-ce qu’il s’en passe vraiment?

Non, il baigne dans les médias plus que n’importe qui. En fait, il est complètement journaliste et complètement politique. C’est lui qui impose le rythme. Il fait sortir une fuite de la Maison-Blanche, il attend que le «New York Times» fasse un article, puis il revient derrière en disant: «Pas du tout, on ne va pas le faire.» Et il se réjouit parce qu’il a piégé le journal. Il sent les coups. À chaque fois, tout le monde dit qu’il a tort, mais il continue dans sa voie et on se retrouve obligé à foncer dans son sens, à suivre sa logique. Il a une intelligence instinctive, d’animal un peu reptilien. Il n’a aucun subconscient, il est direct et ça fonctionne. C’est un véritable homme de spectacle.

Comment lui faire face en tant que journaliste?

J’ai fini par comprendre que l’une des réponses est la lenteur. Il faut prendre son temps. Là-bas, tout peut changer dans les deux jours. Une fuite de la Maison-Blanche est très vite contredite.

Pourquoi sa disqualification des médias a-t-elle fonctionné si facilement? Le journalisme était fragile?

C’est devenu banal à dire mais on a été dépassés par la force des réseaux sociaux. On n’en a vu que l’aspect positif sans distinguer la part sombre. Sans comprendre que ça nous réunissait mais ça pouvait aussi nous diviser, nous tromper.

Comment ce pays a-t-il pu passer d’une presse mythique capable de sortir le scandale du Watergate aux TV américaines actuelles, complètement campées politiquement?

L’argent a joué un rôle. Des chaînes comme Fox News ont été assez cyniques dès le départ, sentant le succès potentiel, décidant de soutenir Trump. Ça a poussé les autres à choisir un camp, à devenir partie prenante. Ça doit fonctionner au niveau de l’audience puisque ça continue. Mais on parle là des chaînes d’info en continu, ce n’est pas toute la presse.

Que retiendrez-vous de ces années d’observation américaine?

Une des choses qui m’a le plus fasciné, c’est la force et la jeunesse du patriotisme des Américains. Ils ont 250 ans d’histoire mais ils se vivent comme un pays qui démarre. C’est une société évoluée, riche, qui a une industrie forte, qui a Google et Facebook mais qui garde une sorte d’archaïsme patriotique. Leur sens du sacrifice, par exemple, est incroyable. Il faut voir comment on honore les vétérans, les cimetières militaires, le culte que l’on voue au sacrifice des soldats. Le tout étant toujours lié à la foi: ils vont tous à la messe. Ça sonne au premier degré, mais je crois qu’ils le vivent au premier degré. Ça leur donne une force énorme.

Le patriotisme comme armure?

Oui, mais avec une part de faiblesse à la fois parce que, paradoxalement, ils sont incroyablement paranoïaques. C’est une grande puissance, avec une armée qui surclasse toutes les autres armées réunies mais ils parlent du monde avec inquiétude. Ils ont peur de se faire rattraper par la Chine. Ils redoutent que les Russes deviennent plus puissants militairement. Ils ont une sorte de sentiment diffus de décadence ou de peur de la décadence. Je crois que c’est très dangereux, pour une superpuissance, lorsque la sûreté de soi diminue.

Vous viviez à Washington en famille, avec vos deux enfants, comment était-ce?

Même si les codes sont différents et qu’ils apparaissent parfois comme des Martiens, il y a beaucoup de choses très positives chez les Américains. Ils sont ouverts, curieux de vous, de ce que vous faites, d’où vous venez. Ce que j’aime bien, c’est leur fluidité. Ton voisin décide d’aller vivre à Phoenix, et au bout de deux semaines il est loin, c’est fait. Les parents sont très impliqués dans les écoles, ils doivent faire du bénévolat, pour le foot, le basket, l’entraide est très forte. Ils ont un sentiment de communauté qu’on a perdu ici.

Pourtant vous êtes Valaisan, la communauté, vous connaissez?

C’est beaucoup plus fort là-bas. Aux États-Unis, dans n’importe quel bled, lorsqu’un pasteur baptiste fait son sermon, il félicite X parce qu’il a réussi son examen, il mentionne Y qui est à l’hôpital. Le sens du groupe est impressionnant.

Vous avez tout aimé alors?

Non, il y a des choses que je n’arrivais pas à assimiler, qui m’ont fait horreur. Je ne comprends pas, par exemple, comment on peut laisser tomber les gens en deux mois, les laisser se retrouver dans la rue. Quelqu’un qui a un cancer peut se retrouver très vite à devoir tout vendre et c’est fini pour lui. En fait, ils adorent faire des collectes de boîtes de conserve pour les pauvres, mais, ça, c’est de la charité, ça ne soigne pas le mal à la racine. Et j’ai été aussi effaré de voir comment les policiers vident leurs chargeurs sur les hommes noirs à terre. C’est ce qu’on leur a appris, pas seulement à tirer une balle mais 10 ou 12.

Vous avez passé ces années à sillonner le pays, à traîner dans des coins reculés et invraisemblables. Pourtant vous n’avez pas annoncé la victoire de Trump?

J’ai toujours répété qu’il pouvait gagner mais je n’ai pas annoncé qu’il allait gagner. Je me souviens de l’avoir dit à l’antenne lorsque la Floride, l’Ohio, les deux États où il faut gagner pour remporter une élection présidentielle, ont basculé dans les sondages. Les signaux sont d’ailleurs les mêmes aujourd’hui pour ces swings states.

Qu’est-ce qui a fait gagner Trump?

La faiblesse d’Hillary Clinton, pas aimée, pas charismatique. Et une mauvaise compréhension de la participation. Les Démocrates ont cru qu’il suffisait d’aligner les Noirs, les femmes, les minorités comme un calcul, mais c’est trop intello, ça ne marche pas comme ça. Dans une élection, il faut reprendre les gens aux tripes.

Trump va à nouveau gagner?

Sur le papier j’ai envie de dire oui parce que Joe Biden n’enflamme personne. On a l’impression de toute façon que, quel que soit le candidat démocrate, les gens vont surtout voter pour ou contre Trump. Et son bilan économique est favorable. Les Démocrates font l’erreur de jouer la carte de l’éthique. C’est par éthique qu’il faudrait voter contre Trump. Mais l’éthique ça ne parle pas aux gens, ça ne se mange pas. Cela dit, il ne faut pas trop s’avancer. Les experts qui s’étaient plantés à l’élection ont tendance à renverser le pronostic, au risque de se tromper dans l’autre sens.

Vous disiez qu’une des réponses journalistiques, c’est la lenteur. Pourtant vous sembliez avoir à cœur d’être celui qui retweeterait le premier les tweets de Trump, comme celui où il dit que les éoliennes provoquent le cancer?

J’ai fini par me calmer là-dessus. Mais, en même temps, quand on a un président des États-Unis qui dit des choses pareilles, il faut le noter. La démocratie, ce n’est pas seulement des lois, mais aussi des normes. Trump a complètement explosé les normes. La question à laquelle il est difficile de répondre est de savoir si c’est grave à long terme. Aujourd’hui, dans l’affaire Epstein, il est presque en train d’accuser le clan Clinton de meurtre, c’est incroyable.

Après cette expérience, relayer les politiciens suisses, du genre Schneider-Ammann, ça va être un peu moins jouissif?

Ah non, j’adore la politique suisse! Je n’ai pas perdu contact, j’ai lu presque tous les jours «Le Nouvelliste» et «24 heures». Je peux me passionner pour les histoires d’ici, pour une bisbille haut-valaisanne entre les chrétiens-sociaux et le PDC.

Sortir de ce bled à l’ombre qu’est Vernayaz, 1900 habitants, pour devenir l’un des visages les plus connus de Suisse romande, c’est la classe?

Je ne sais pas.

Allons donc, vous êtes fier quand même!

Les amies de ma maman sont fières. Moi je le vois surtout comme un privilège. C’était un privilège de pouvoir étudier les États-Unis, c’en était un d’animer «Forum», c’en est un autre aujourd’hui. La vie est courte, il faut saisir les occasions.

«Le journalisme, ça soulève le tapis»

Vous êtes un journaliste profilé, tranchant, pourquoi avoir eu envie de remplir un rôle où l’on doit rester neutre?

Je ne pense pas qu’il faut être complètement neutre et impassible. On doit rester ce qu’on est quand on pose des questions. Simplement, il faut les poser de manière précise mais sans agresser. Être pointu sans ostentation, être drôle sans que ce soit excessif.

Tout de même, il y a un côté passe-plat. On vend des sujets qu’on n’a pas faits soi-même?

Je n’ai pas de problème avec ça.

Vous avez aussi fait ce choix par orgueil, non? Pour être reconnu à la Migros?

C’est possible, peut-être qu’une psychanalyse le confirmerait, mais ce n’est pas conscient. Je n’ai pas accepté parce que, comme me l’ont dit tant de gens: «Ça ne se refuse pas.» J’ai accepté parce que je pense que je peux apporter quelque chose. Je me réjouis parce que c’est un outil formidable.

Un outil qui sert à quoi?

À faire comprendre. Raconter et faire comprendre ce qui s’est passé et ce qui pourrait se passer. Dans le métier de journaliste, il faut raconter les histoires. Je pense que le cerveau humain comprend mieux lorsqu’il y a une histoire. Toutes les grandes religions, toutes les philosophies, tout passe par l’histoire. C’est très sérieux, de bien raconter.

C’était quand même plus chouette à faire sur le terrain, par exemple avec ce reportage dans les églises américaines qui utilisent des serpents venimeux?

Peut-être, mais je m’aperçois ces jours-ci que je prends du plaisir à ce que je suis en train d’apprendre. C’est très important pour moi: sans plaisir, on n’est pas bon. Et, là, je me rends compte que j’en trouve vraiment.

Le journalisme, ça sert à quoi?

À soulever le tapis. À éclairer, en présentant les choses sous un autre angle. Mon rôle de présentateur, ce sera d’arrêter les choses à un moment donné, de tourner autour en disant: «Voilà on change le point de vue, on regarde la réalité telle qu’elle est et pas telle qu’on l’a imaginée.» Je suis curieux de nature. Je bouffe de l’actu tous les jours. J’aime saisir une affaire puis revenir dessus avec un autre angle, tirer les ficelles qui n’ont pas été tirées. Mettre sur le gril de manière polie et sympathique.

Vous serez comparé à Darius Rochebin, que garderez-vous de lui?

J’ai une très grande admiration pour lui, il réussit de manière géniale à être à la fois pointu, impertinent mais sans agresser.

Créé: 17.08.2019, 22h19

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