«Le piéton a de la chance que ce soit moi qui l’ai heurté»

Une nuit d’automne 2017, un Genevois avait percuté un Vaudois de 17 ans qui marchait sur l’A1, peu avant la jonction de Rolle. L’automobiliste demande à être exempté de toute peine.

Alors âgé de 22 ans, cet étudiant rentrait d’une soirée passée à Martigny avec son frère cadet et son père lorsqu’il a percuté l’apprenti employé de commerce qui cheminait le long de la bande d’arrêt d’urgence, entre les jonctions d’Aubonne et de Rolle.

Alors âgé de 22 ans, cet étudiant rentrait d’une soirée passée à Martigny avec son frère cadet et son père lorsqu’il a percuté l’apprenti employé de commerce qui cheminait le long de la bande d’arrêt d’urgence, entre les jonctions d’Aubonne et de Rolle. Image: Yvain Genevay

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Apprenti employé de commerce domicilié à Mont-sur-Rolle (VD), Damien* a bien failli ne jamais rentrer chez-lui après une soirée arrosée à la salle communale de Féchy. Un repas de soutien à la Jeunesse de ce village viticole voisin, que le Vaudois alors âgé de 17 ans avait quitté vers 3 h 15 du matin, un dimanche hivernal de novembre 2017 (quelques flocons étaient tombés jusqu’en plaine cette nuit-là). Une vingtaine de minutes plus tard, le malheureux avait été aperçu couché sur la bande d’arrêt d’urgence de l’A1 (sens Lausanne-Genève) par un automobiliste qui se rendait à son travail – un agent de la police ferroviaire. Le temps que ce dernier immobilise son véhicule sur le bord de l’autoroute, Damien – poignet et tibia droit fracturés – s’était déplacé sur la voie de circulation de droite, avant d’être mis à l’abri du danger in extremis par cet ange gardien nocturne.

«J’ai encore un suivi médical par rapport à ma cheville», a déclaré ce mardi l’adolescent au Tribunal de Nyon, dans le cadre du procès de Fabrice* (23 ans), le conducteur qui l’avait heurté au volant de sa VW Polo.

Le jeune piéton n’a gardé aucun souvenir de son retour à pied depuis Féchy. Un parcours qui a manifestement impliqué que l’apprenti franchisse la très modeste clôture qui sépare un plant de vignes de l’autoroute, à 1,5 km de la salle communale. Un tronçon où l’A1 est par ailleurs dénuée de toute glissière de sécurité sur près de 200 m. «C’est principalement de ma faute: je n’étais pas censé me trouver à cet endroit…», a spontanément ajouté l’intéressé.

Sommé de payer 10 600 fr. de frais

Étudiant genevois en communication d’entreprise, Fabrice était jugé cette semaine pour s’être opposé à une condamnation pénale rendue par le procureur Éric Reynaud. L’automobiliste avait été reconnu coupable de lésions corporelles par négligence et violation des obligations en cas d’accident. Verdict: une peine pécuniaire avec sursis de 2700 francs, 600 francs d’amende à titre de sanction immédiate, et surtout la totalité des frais de justice, arrêtés à 10 600 francs.

Dans sa décision, le représentant du Ministère public avait estimé que contrairement à des cas mortels jugés ces dernières années (notamment les deux jeunes percutés de nuit alors qu’ils se trouvaient couchés sur la chaussée, à la jonction autoroutière de Payerne en août 2014 et sur une route cantonale à la sortie d’Orbe trois semaines plus tard), le comportement de Damien – qui cheminait sur la bande d’arrêt d’urgence – «ne constitue pas une circonstance tout à fait exceptionnelle ou si extraordinaire que l’on ne pouvait s’y attendre». Pas imprévisible, donc condamnable.

«Je suis conscient d’avoir été impliqué dans cet accident puisque j’ai heurté quelqu’un», nous confie Fabrice. «Mais je trouve que le procureur va trop loin dans ses conclusions, en n’ayant en outre pas cherché à savoir si une autre voiture avait heurté le piéton – avant ou après moi.» Le rapport de police laisse en tout cas planer le doute: «Divers débris de rétroviseur de couleur bleue, portant les inscriptions VW et Audi, étaient épars sur la bande d’arrêt d’urgence». Bien que ces deux marques automobiles appartiennent au même groupe (lequel fournit des composants pour l’ensemble de ses véhicules), aucune expertise n’avait été ordonnée pour s’assurer que les éclats provenaient bien tous de la Polo du Genevois. Car si la fracture au poignet droit de Damien s’explique aisément par l’impact du rétroviseur, celle du tibia reste un mystère…

«Le piéton a en tout cas eu de la chance que ce soit moi qui circulais sur ce tronçon au moment où je l’ai percuté avec le rétroviseur droit, et pas un automobiliste qui roulait trop vite, ou un chauffeur poids lourd…», reprend Fabrice. Car l’étudiant n’avait rien à se reprocher. Le jeune homme était reposé (journée décalée avec un réveil tardif le samedi), pas la moindre trace d’alcool ou de stupéfiant dans le sang, et sa vitesse lors du choc a été estimée à 100 km/h.

«On revenait d’une sortie en famille à Martigny avec mon frère cadet et mon père: un festival de reprises de groupes de rock mythiques», poursuit le Genevois. Sur place, l’étudiant avait rempli un formulaire attestant qu’il serait le «capitaine de route» de la soirée, synonyme de 0‰ à l’heure de reprendre le volant.

«J’ai senti l’impact dans le volant»

Trois kilomètres après la jonction d’Aubonne, un bruit sourd retentit dans la Polo… «J’ai entendu et surtout senti dans le volant qu’il y avait eu un impact. Mon frère, assis sur la banquette arrière, a dit que j’avais heurté quelque chose: il a cru voir qu’on avait heurté quelqu’un qui circulait à vélo ou en trottinette…» Damien n’était qu’à pied, mais manifestement en mouvement.

Le rapport de police précise que Fabrice s’est arrêté sur la bande d’arrêt d’urgence à environ 300 m du blessé. Le père du Genevois s’attend à découvrir un corps sans vie. «Il m’a dit qu’il allait marcher devant, que je ne voie pas ça…» Devant eux, un monospace flanqué de l’inscription «police» sur le capot, feux bleus allumés sur le toit. «En nous voyant arriver, le policier CFF nous a remerciés de nous être arrêtés, tout en nous donnant l’ordre à plusieurs reprises de nous en aller: c’était trop dangereux. Nous avons eu le temps d’apercevoir le piéton en position latérale de sécurité, et d’entendre qu’il était en mesure de répondre aux questions de l’agent, en contact radio avec le 117 et les secours.»

Fabrice et son père s’exécutent. Le policier ferroviaire déclarera par la suite aux enquêteurs qu’il n’avait pas envisagé que les Genevois puissent être impliqués dans l’accident, si bien que l’ange gardien n’a pas pensé à leur demander leurs coordonnées… Les intéressés s’annonceront le dimanche, après diffusion d’un appel à témoins par la police.

Aujourd’hui, cela fait près de dix-huit mois que l’étudiant ne prend plus le volant de nuit lorsqu’il s’agit de quitter Genève. «Je suis bien placé pour savoir qu’on ne sait jamais ce qui peut nous arriver: notre vie peut être ruinée du jour au lendemain, pour des raisons qui ne nous appartiennent pas.» Le verdict du Tribunal de Nyon sera notifié aux parties en début de semaine.

* Prénoms d’emprunt (Le Matin Dimanche)

Créé: 13.04.2019, 23h00

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