Platini: «Je sais que personne ne me déploiera le tapis rouge»

Pendant une heure trente, l’ancien champion et président de l’UEFA s’est confié sur tous les sujets, jusqu’aux plus personnels, avec une décontraction rare.

Michel Platini vient de publier «Entre nous», un ouvrage
dans lequel il raconte un destin digne d’un personnage 
de roman. Et ce n’est pas fini.

Michel Platini vient de publier «Entre nous», un ouvrage dans lequel il raconte un destin digne d’un personnage de roman. Et ce n’est pas fini. Image: Franck Faugère/Presse Sports

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Votre futur est l’énigme footballistique du moment. Le connaissez-vous?

J’ai tout vécu dans le football. J’ai été joueur, entraîneur, sélectionneur, dirigeant. Si je reviens, je veux trouver une occupation qui me plaît et dans laquelle je suis utile. Mais c’est compliqué. Je sais que, quoi que je fasse, personne ne me déploiera le tapis rouge. Je sais aussi que si je cherche le pouvoir, je devrai le prendre. J’ai appris dans ma vie que personne n’offre le pouvoir.

Possédez-vous une âme de syndicaliste?

Vous ne le savez peut-être pas, mais j’ai fait grève en 1972 avec les joueurs français pour défendre le droit d’arriver en fin de contrat. Mais je vous vois venir. Effectivement, Philippe Piat, le président de la FIFPRO (ndlr: le syndicat mondial des joueurs professionnels) m’a proposé de devenir son conseiller personnel. Cela me conviendrait, car je ne serais pas dans l’organigramme du syndicat. J’ai toujours respecté et défendu les footballeurs. Et par mon vécu, je considère avoir la légitimité nécessaire. Alors si je peux rendre service aujourd’hui, je le ferai avec plaisir, sans aucune arrière-pensée politique. Toutefois, rien n’est fait.

Votre nom a pourtant été cité pour succéder à Philippe Piat à la présidence?

Nous n’avons jamais évoqué une éventuelle succession. Par contre, ce scénario arrangerait beaucoup de personnes dans le monde du football. Un engagement à la FIFPRO signifierait de facto que je ne m’intéresserais plus à l’UEFA ou à la FIFA.

Que pensez-vous de la surcharge du calendrier des compétitions?

Le problème est que le calendrier n’est surchargé que pour certains. Les joueurs se plaignent quand ils jouent beaucoup. Ils se plaignent aussi quand ils jouent peu. C’est un éternel débat. Mais je reconnais que les bons joueurs jouent beaucoup.

Trop?

Il faut leur demander. La réalité est que toutes les institutions souhaitent plus de compétitions, car cela rapporte encore plus d’argent. Chacune veut les placer quand cela les arrange pour maximiser les droits de télévision, sans respecter les vacances. Personne ne se préoccupe du bien-être du footballeur. L’unique objectif, c’est de gagner plus pour distribuer plus. Et quand tu donnes, tu es réélu.

Est-ce que cela vous agace?

Si j’étais toujours à la tête de l’UEFA ou si j’avais accédé à celle de la FIFA, j’y aurais sûrement réfléchi. Mais avec une vision de joueur et non pas de bureaucrate.

Dans votre livre «Entre nous», les hautes sphères du football, auxquelles vous avez appartenu, apparaissent comme un milieu peu reluisant, très loin de la beauté du jeu. Êtes-vous toujours passionné?

Ma passion est intacte, mais elle se focalise sur le joueur. Je ne vibre plus pour une victoire. Mes émotions de supporter ont été anesthésiées, sauf pour des clubs comme Saint-Étienne, Nancy ou la Juventus où j’ai joué. Un président se doit d’être neutre. Dans un stade, il est plus préoccupé par la sécurité que par le jeu. Désormais, j’observe surtout l’évolution des joueurs.

Avez-vous déjà renoncé à regarder un match par crainte qu’il soit «pourri» par la vidéo?

Non. Mais tous les problèmes actuels liés à la vidéo, je les avais anticipés en analysant comment le rugby s’était transformé. Il y a longtemps, j’avais averti Sepp Blatter. S’il introduisait la goal line technology, cela ne s’arrêterait plus. Et c’est ce qui arrive. Nous vivons une fuite en avant.

Peut-on revenir en arrière?

Ce serait possible si les arbitres se mettaient en grève, ce qui est peu probable. Désormais, tout le monde se protège derrière les caméras. On ne dit plus qu’un arbitre a été mauvais. On répète que la VAR a été mauvaise. Les bureaucrates de la FIFA, mon ancien bras droit en tête (ndlr: Gianni Infantino, actuel président de la FIFA), qui n’ont jamais joué, ont gagné leur combat. J’ai la certitude que Sepp Blatter aurait été plus malin. Il aurait testé la vidéo pour prouver que cela ne fonctionnait pas.

Qu’est-ce que le football a perdu de plus précieux avec la vidéo?

L’émotion. Désormais, quand un but est marqué, il faut attendre que la vidéo confirme sa validité. Dans le stade, les supporters sont abandonnés. Ils ne savent pas ce qui se passe. Ils perdent le frisson de la spontanéité. L’utilisation de la vidéo est pensée pour les chaînes de télévision. Mais il y a une autre grosse perte.

Laquelle?

L’arbitre est déresponsabilisé. Dans l’absolu, il est tout à fait possible de tolérer une erreur d’arbitrage, de la même manière que l’on accepte qu’un gardien se plante. Par contre, il est devenu impossible d’accepter une erreur après cinq minutes de palabres d’experts. L’interprétation n’est plus possible. Pourtant, c’est ça le football, des instants impossibles à rationaliser.

Avez-vous des exemples?

Chaque arbitre peut juger différemment si une main est volontaire ou non. Idem lorsqu’un joueur touche un adversaire, ce qui n’est pas forcément une faute. Et prenez le hors-jeu! On trace une ligne à l’arrivée du ballon, mais pourquoi pas au départ? Un hors-jeu de cinq millimètres est peut-être contrebalancé par écart de deux centimètres au moment de la passe? À l’inverse, un but sur coup franc sera validé, même si l’on s’aperçoit qu’il n’y avait pas faute. C’est du bricolage. Les enjeux financiers et les impératifs de victoire ont pris le dessus.

Que pensez-vous de la saison de folie du FC Liverpool?

(Il s’illumine.) Le club réalise un truc extraordinaire. Mais ne me demandez pas d’isoler un facteur de réussite. C’est un tout, une alchimie. Il y a un entraîneur qui réalise un travail formidable, des caractères, de la réussite… Des joueurs au-dessus de la moyenne, mais qui ne sont pas des stars mondiales comme Messi ou Ronaldo, se sont révélés simultanément pour former un collectif incroyable. Je remarque que, souvent en Angleterre, quand le collectif est très fort, il perdure malgré la succession de matches. À mon époque, il y a eu l’épopée d’Ipswich Town. La dynamique était identique. La cohésion amène la force.

Jürgen Klopp a-t-il un secret?

Je ne connais pas suffisamment Jürgen Klopp pour me prononcer. Mais je constate qu’il a créé une machine qui ne s’arrête pas. De plus, cet homme rayonne et offre, avec son sourire, une magnifique image. Il fait du bien au football. Son discours est juste, même s’il est plus facile de parler dans la victoire que dans la défaite.

Et vous? Vous semblez apaisé. La rédaction d’«Entre nous» vous a-t-elle changé?

Non, la rédaction ne m’a pas changé. Par contre, sa parution m’a fait beaucoup de bien par l’authenticité des contacts qu’elle a générés. Je me suis beaucoup ouvert. J’ai pu exprimer les faits avec profondeur, de la même manière que je décortiquais les matches quand j’étais joueur et entraîneur. J’en avais marre de n’apparaître dans les médias que pour répéter «je suis clean». Cela n’avait aucune portée. Mon intention n’était pas non plus d’accuser ou de dénoncer. Des instructions judiciaires sont en cours en Suisse et en France. La justice doit faire son travail.

Vous y mélangez histoires de terrain et affaires troubles. Pourquoi?

Car je sais que beaucoup de gens ne s’intéressent pas aux affaires. Quand je me balade, c’est l’ancien joueur que l’on aborde. Les gens veulent parler des buts mythiques. Il y a une vraie nostalgie. De l’ex-président de l’UEFA, tout le monde s’en tape.

Ne regrettez-vous pas le temps de votre présidence?

Jacques Chirac répétait qu’il s’était toujours plus amusé durant les campagnes. Et c’est vrai. Les campagnes, c’est marrant. Tu rencontres des personnalités, tu vis, tu bouges, tu échanges. Tu essaies de convaincre. Comme dans un match, il y a un objectif: gagner. Une fois élu, les soucis quotidiens prennent le dessus. C’est de la politique. Tu as quatre ans pour essayer de convaincre les autres de te réélire.

Il n’y a pas de satisfactions?

Si, bien sûr. La vie est agréable. Les puissants te flattent pour obtenir un Euro ou une Coupe du monde. On te reçoit comme un roi sur un tapis rouge.

Faites-vous allusion à ce fameux repas de novembre 2010 à l’Élysée avec Nicolas Sarkozy et l’émir du Qatar quelques jours avant l’attribution par la FIFA de la Coupe du monde 2022 pour lequel une enquête a été ouverte à Paris?

Effectivement. Au départ, il n’y avait pas de repas prévu. J’avais sollicité une entrevue avec le président Sarkozy. Je voulais lui indiquer pour qui j’allais voter, comme je l’avais fait avec Jacques Chirac au moment du choix entre le Maroc et l’Afrique du Sud. Ma décision était arrêtée: ce serait le Qatar. C’est une décision que j’ai prise seul en mon âme et conscience. Ma demande de rendez-vous s’est transformée en une invitation à un lunch dont je ne connaissais pas les participants. Je ne savais pas que les Qataris seraient présents. Je le répète: je n’ai pas changé d’avis durant ce repas.

Et pourquoi avoir choisi le Qatar?

Les pays arabes avaient plusieurs fois été éconduits pour l’organisation de la Coupe du monde. Au départ je souhaitais une Coupe du monde du Golfe et surtout qu’elle se déroule en hiver pour préserver la santé des joueurs. En décembre, il fait entre 20 et 25 degrés. Des conditions idéales pour la pratique du football. Vous verrez, cette Coupe du monde sera une expérience unique pour le fan. Avec des stades proches les uns des autres, il pourra envisager de suivre trois matches le même jour.

Le fait que ce déjeuner soit devenu «l’affaire Platini», alors que d’autres personnalités étaient présentes, vous énerve?

Énormément. Je suis toujours devant, alors que nous n’avons pas parlé de football ou du vote. Les autres convives ont évoqué des sujets de politique étrangère. Mais je ne considère pas cela comme un acharnement. Il y a eu une enquête préliminaire (ndlr: menée par le Parquet national financier), puis un juge a été nommé. C’est normal, c’est le travail des enquêteurs de vérifier s’il y a corruption ou pas. Le problème est que tout se retrouve sur la place publique avec des fuites pas toujours bienveillantes.

Il y a d’autres procédures pendantes…

Il y en a tellement que je pourrais écrire une thèse de droit… Les cinq dernières années montrent que ma suspension est la concrétisation d’un complot. Et c’est pour le prouver que je me bats au quotidien. La plainte contre X que j’ai déposée à Paris et qui vient d’être transmise à l’Office fédéral de la justice à Berne vise à le démontrer. Une procédure est aussi ouverte devant la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg pour contester que la FIFA puisse interdire à quelqu’un de travailler dans le football et juger le fait qu’elle dirige seule ce sport. Sans compter que sa réglementation propre est une réglementation aux relents mafieux. Cela a pris une seconde pour me descendre et des années pour me défendre. Je ne sais pas qu’elles seront les conclusions des juges ni quand elles tomberont. Et puis il y a l’instruction ouverte il y a cinq ans par le Ministère public de la Confédération (MPC) qui a amené la suspension de Sepp Blatter et la mienne. Sepp Blatter est poursuivi pénalement pour un paiement indu et des droits TV vendus à un prix trop bas, alors que je ne suis que témoin. Cinq ans sans nouvelle! Est-ce normal? En passant, je signale encore que quand j’ai été blanchi par le Ministère public de la Confédération (MPC), la FIFA n’a pas revu mon dossier. Je pense que l’on ne veut simplement pas que je revienne.

Et la procédure de la FIFA qui vous demande le remboursement des 2 millions?

Une audience est prévue prochainement. Mais il est étonnant de recevoir cette plainte, alors qu’une grande partie de cette somme a été payée en impôts. La FIFA devra demander l’argent au fisc.

Votre suspension vous a-t-elle endurci?

J’ai souffert un mois, mais j’ai très vite compris que je n’avais aucune chance de gagner devant les institutions. Ils avaient décidé de me faire tomber. À partir de là, tu essaies de vivre différemment. Pendant 45 ans, j’avais une activité chaque matin. Là, je restais chez moi. Ou alors, je venais ici à l’hôtel Real à Nyon. J’y ai trouvé une seconde famille. Une chance. Ma vie a changé. J’ai vu ma famille, mes enfants, mes amis. J’ai voyagé. J’ai découvert le temps de prendre le temps. C’est exceptionnel. Les amis sont restés et les courtisans ont disparu. Ils se sont écartés de moi, car je suis devenu à leurs yeux infréquentable.

Est-ce que votre passé de sportif vous a aidé à supporter cette situation?

Oui. Mon mental m’a donné la force de me battre. Je ne tournerai jamais la page tant que mes histoires avec la FIFA n’auront pas été jugées par un vrai tribunal, et pas un tribunal de pacotille. Je veux aussi aider les générations futures à ne pas rester sous le glaive d’une justice qui est juge et partie. La justice de la FIFA ne peut pas être supérieure à la justice ordinaire.

Êtes-vous désormais un homme libre?

Je l’ai toujours été. C’est ma ligne de vie. Une liberté et un anticonformisme qui me permettent aussi bien de voter pour le Qatar et de proposer un Euro dans plusieurs pays, même si cela ne plaît pas à tout le monde.

Créé: 01.02.2020, 22h57

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