La police genevoise traque les «loverboys» venus de l’Est

De jeunes adultes sont manipulées par des proxénètes qui jouent les play-boys. Arrivées en Suisse en quête d’une vie de rêve, elles se retrouvent sur le trottoir.

Les «loverboys» sévissant à Genève séduisent des filles 
en Hongrie et en Roumanie pour les amener à vendre leur corps.

Les «loverboys» sévissant à Genève séduisent des filles en Hongrie et en Roumanie pour les amener à vendre leur corps. Image: Keystone

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Avec une dizaine d’affaires traitées en deux ans, la police genevoise est au front contre le phénomène de loverboys. Il s’agit de ces hommes qui rendent de jeunes femmes dépendantes émotionnellement pour ensuite les pousser à la prostitution. Si l’association bernoise ACT212 de lutte contre la traite d’êtres humains a reçu des témoignages de Suissesses victimes, les forces de l’ordre du bout du lac disent, elles, avoir uniquement à faire à des trafics venant de l’étranger. Il s’agit de cas traités au niveau judiciaire, ce qui peut expliquer une certaine différence avec ceux répertoriés par une association.

Le chef ad interim de la Brigade de lutte contre la traite d’êtres humains et la prostitution illicite (BTPI), anciennement les «mœurs», explique que la police n’a pas encore appréhendé de loverboys ou de victimes suisses. Ces dernières «viennent principalement de Roumanie ou de Hongrie, de la communauté rom. Dans certains cantons, elles peuvent venir du Nigeria», explique l’officier. Ce dernier ne veut apparaître nommément, les enquêtes de la brigade étant particulièrement sensibles.

Recrutées très jeunes

Les victimes sont recrutées très jeunes. Elles sont souvent mineures et arrivent en Suisse à peine majeures. Elles sont généralement issues de milieux défavorisés et sont fragiles, déboussolées. «Les loverboys sont un peu plus âgés, ils savent parler à ces filles pour les séduire et sont plutôt des play-boys, explique le gradé. Ils peuvent agir sur internet, sur Facebook notamment, ou dans la vie réelle, où ils peuvent rencontrer leur victime via la famille ou dans des foyers par exemple.» À ce moment, ces hommes resserrent leurs griffes petit à petit, couvrant ces jeunes femmes de cadeaux, redonnent un sens à leur vie.

L’entrée dans la prostitution peut se faire dès le pays d’origine. L’un des moyens est particulièrement retors. «Il peut arriver que le loverboy demande à la victime de se prostituer avec un de ses amis. L’acte est parfois filmé, ce qui sert de moyen de pression. L’homme va menacer la jeune fille de transmettre la vidéo à sa famille si elle ne fait pas ce qu’il veut», rapporte le chef de la BTPI. Une fois manipulée, la victime est conduite en Suisse, après avoir traversé les pays voisins.

«Il arrive que le loverboy ait une vie avec une femme voire des enfants au pays, en Italie, en Espagne voire au Portugal. Là, l’argent gagné sert généralement à investir dans l’immobilier», précise le policier. Les auteurs peuvent faire partie d’un réseau criminel ou agir pour leur propre compte.

En Suisse, la vie de rêve promise aux jeunes adultes ne se réalise pas. Elles sont forcées à se prostituer pour donner leurs gains à leur proxénète. Sans emploi, sans repère, violentées mais généralement attachées sentimentalement au loverboy, elles ne peuvent se sortir de l’engrenage. Dans certains pays européens, il a aussi été constaté qu’elles peuvent être sous l’influence de stupéfiants, ce qui peut être exploité par les auteurs. «Il arrive même que lorsqu’elles prennent de «l’expérience», elles finissent par devenir les lieutenantes du proxénète. Elles vont alors surveiller les nouvelles filles recrutées», relate l’officier.

Les victimes ne se déclarent jamais à la police. Leur situation de dépendance est beaucoup trop forte pour cela. Pour les forces de l’ordre, il s’agit alors de repérer les signaux et de miser sur ses contacts dans le milieu. Depuis un an, la nouvelle loi genevoise sur la prostitution oblige les personnes souhaitant vendre leur corps à suivre un cours auprès de l’association Aspasie puis se déclarer à la BTPI, où elles s’entretiennent avec un inspecteur. Ces étapes sont cruciales pour repérer les abus, de loverboys notamment. Pour des raisons stratégiques, la police ne communique pas les indices qui laissent à penser qu’une prostituée est sous le joug d’un proxénète.

Quinze agents dans la brigade

Une situation peut être rapportée à la BTPI par les associations, d’autres travailleuses du sexe voire des gérants de salons de massage. L’officier indique qu’il ne faut pas faire d’amalgame. Ces patrons ne sont pas des proxénètes, se contentant de louer des espaces à des prostituées. Par contre, un loverboy pourrait placer une fille dans un de ces salons puis empocher ses gains. «Nous n’avons pas encore mis le doigt sur une telle situation, mais nous ne pouvons rien exclure», reconnaît le policier. Les victimes des proxénètes semblent plutôt exercer sur le trottoir. «Le boulevard Helvétique accueille la communauté roumaine et hongroise notamment», témoigne le chef de la BTPI.

Quand la police a vent d’une potentielle situation de loverboy, elle enquête sur la prostituée. Là encore, pour des raisons stratégiques, elle ne peut en révéler les détails. La brigade dispose de quinze agents pour contrôler les autorisations, les salons de massage, en plus de lutter contre toute forme de traite d’êtres humains. Une patrouille circule tous les soirs. L’unité est une des mieux dotées de Suisse, Genève concentrant un grand nombre de travailleuses du sexe. Le travail se fait en collaboration avec les partenaires sociaux. «Il est primordial de tendre la main à ces victimes qui ne veulent pas parler de loverboys», indique l’officier.

Une fois que bon nombre de preuves sont récoltées, l’affaire peut passer en justice. L’une des particularités de l’article 182 du Code pénal est qu’il est le seul permettant de prendre en compte des faits perpétrés à l’étranger. Les violences, les pressions, la prostitution forcée commise par les loverboys dans leur pays d’origine sont ainsi retenus.

Enfin, la police précise qu’il est impossible de dire si ces cas de proxénétisme sont en hausse ou d’en tirer une tendance. Leur découverte dépend de l’information aux populations concernées et de la prévention.

Créé: 03.11.2019, 17h30

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