La raison d’État imposait-elle de fermer les yeux sur Crypto?

Si l’affaire d’espionnage ébranle autant la Suisse, c’est parce que les questions éthiques qu’elle pose ne sont pas résolues.

Les rouages de l’affaire Crypto conduisent à la question de la pesée d’intérêts: fallait-il préférer la sécurité de la Suisse, renforcée par l’espionnage que les machines de Crypto permettaient, ou la neutralité, que la vente des machines Crypto compromettait?

Les rouages de l’affaire Crypto conduisent à la question de la pesée d’intérêts: fallait-il préférer la sécurité de la Suisse, renforcée par l’espionnage que les machines de Crypto permettaient, ou la neutralité, que la vente des machines Crypto compromettait? Image: The Washington Post/Getty

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Bien sûr que certaines autorités savaient. Évidemment qu’elles soupçonnaient que les dispositifs de cryptage qui étaient vendus dans le monde entier par l’entreprise zougoise Crypto AG pouvaient être lus par des services de renseignement étrangers. «Il aurait plutôt fallu s’inquiéter si nos services n’en avaient pas eu connaissance», affirme un diplomate entré dans les années 1960 au service de la Confédération.

Nous avons contacté plusieurs anciens hauts fonctionnaires fédéraux. C’est drôle. Tous savent qu’on savait. Et pourtant, cette certitude ne suffit pas à les apaiser. Car aujourd’hui que des preuves formelles montrent l’implication des services de renseignement américain et allemand dans Crypto et que des documents mettent en cause une forme de complicité des autorités suisses, ces anciens cadres se disent affectés. «Je suis très perturbé. Cela ne pose pas que la question de la neutralité, mais aussi des questions de crédibilité et d’éthique», admet l’un.

Les autorités au courant se sont-elles montrées naïves ou complices? Qu’auraient-elles pu entreprendre au juste contre cette opération d’espionnage internationale? Ruth Dreifuss a siégé au Conseil fédéral de 1993 à 2002, période durant laquelle une enquête avait été ouverte par la Police fédérale sur Crypto, sans donner aucun résultat. Aujourd’hui, la socialiste ne veut pas commenter l’affaire en détail mais souligne: «Je ne suis pas au courant… et je ne sais pas pour quelles raisons je ne suis pas au courant.»

La neutralité avant la sécurité?

Entré au DFAE en 1971, l’ancien ambassadeur François Nordmann voit le dilemme ainsi: «L’affaire pose un problème de hiérarchie: la neutralité est-elle plus importante que la sécurité? Je suppose qu’il y avait à l’époque du donnant-donnant. Crypto opérait depuis la Suisse sans être inquiétée et cette dernière était peut-être informée en retour.» Et comme l’information, c’est la sécurité, la raison d’État voulait qu’on détourne le regard. «Quoi qu’il ait pu se passer, les personnes qui savaient ont soupesé l’intérêt de divulguer l’information par rapport à l’intérêt national. Si elles avaient cherché à fermer l’entreprise Crypto, cela aurait été une déclaration de guerre», est convaincu l’une de nos sources.

Mais les autorités n’avaient-elles pas d’autre choix que de fermer les yeux ou de fermer Crypto? «Il existe une interdiction des exportations à des fins militaires et la Suisse l’a appliquée à Crypto AG en lui refusant des ventes en Indonésie et au Pakistan notamment, souligne François Nordmann. Mais dans un État de droit, quelle aurait été la base légale pour agir autrement contre cette entreprise? Une procédure judiciaire? La fermeture semblait la seule option pratique. Et si on l’avait fait, on se serait exposé à des représailles, non souhaitables dans le climat de l’époque.» Un ancien cadre soupire: «En realpolitik, on fait tous parfois des choses qu’on aurait préféré ne pas faire.»

«Un peu d’honneur!»

Membre de la commission de politique de sécurité, le conseiller national Pierre-Alain Fridez (PS/JU) n’est pas d’accord: «De mon point de vue, il aurait fallu fermer cette entreprise. De toute manière, on aurait reçu des informations, parce que la Suisse ne constitue pas un danger pour les autres. Un peu d’honneur! L’élément dérangeant dans l’affaire Crypto, c’est qu’elle affaiblit la Suisse comme puissance de paix.»

L’histoire s’est passée dans la période de la guerre froide, mais les questions qu’elle pose restent donc d’actualité. L’affaire Snowden a aussi dépeint la Suisse comme un nid d’espions que le pouvoir tolère. Pour des raisons d’État? Deux exemples et un chiffre disent la dépendance sécuritaire du pays. En 2015, ce sont les services secrets allemands qui détectent le cyberespionnage au sein de l’entreprise Ruag. Plus récemment, un projet d’attentat à Vernier (GE) a été déjoué grâce à la coopération des services secrets américains, a révélé «Le Temps».

En 2017, le Service de renseignement de la Confédération a transmis 6000 informations à des services «amis». Il en a reçu 12 500. Mais les enseignements de Crypto pourraient faire bouger les lignes politiques. D’autant plus s’il s’avère que la Suisse savait, par exemple, les atrocités qui se préparaient dans les dictatures latino-américaines dans les années 1970, écoutées par les services secrets allemand et américain, et qu’elle n’a rien fait.

La conseillère nationale Jacqueline de Quattro (PLR/VD) estime que «tout le débat qui va s’ouvrir concernera cet aspect: peut-on se passer de l’information? Je pense que non. En revanche, faut-il veiller à se munir d’un certain nombre de garde-fous? Je suis persuadée que oui.» La réputation de la Suisse des bons offices est à ce prix-là, selon la Vaudoise.

Créé: 22.02.2020, 22h30

Chris Blumer, Fille de l’ancien cadre de Crypto AG Hans Bühler, emprisonné neuf mois en Iran pour des soupçons d’espionnage

«Nous nous demandions pourquoi la Suisse faisait si peu»

En 1992, votre père a été arrêté en Iran alors qu’il était vendeur pour Crypto AG. Les Iraniens pensaient que ses appareils de cryptage n’étaient pas fiables. La Suisse s’est-elle fortement engagée pour sa libération?

Non, nous avons été déçus. Nous étions très mal informés, souvent à la dernière minute, comme si rien ne pouvait être fait pour l’aider. On ne nous a pas indiqué ce que nous pouvions faire pour sa libération. Nous avons appris très tard que l’Iran exigeait une rançon, après que le procureur général a finalement conclu que mon père ne savait rien. Crypto AG a demandé une déclaration d’impôt à ma mère, pour savoir si nous étions en mesure de réunir le million de dollars demandé.

Qui a finalement réuni ce million?

Nous pensions que c’était l’entreprise. Aujourd’hui, nous savons que c’était le Service fédéral de renseignement allemand. L’Allemagne ne voulait pas d’histoires, parce qu’elle craignait que le rôle de Crypto AG en matière de renseignement ne devienne un sujet si mon père mourait en prison. Un Allemand qui avait aussi été arrêté à cette époque a été libéré grâce au paiement d’une caution. Nous nous demandions pourquoi la Suisse ne faisait pas la même chose.

Après cela, votre père a été licencié et il a réfléchi à son histoire jour et nuit. Cela l’a-t-il aidé?

Parfois, oui. Mais cela l’a également poussé à s’enfoncer de plus en plus dans cette histoire et dans son désespoir. Pendant des années, d’anciens collègues de travail l’ont contacté et lui ont transmis leurs observations. Il a fini par être convaincu que Crypto AG appartenait à des agences de renseignement étrangères et que les appareils avaient été trafiqués. Comme un puzzle, il a assemblé la vérité, pièce après pièce. Mais il lui manquait la dernière pièce: la preuve.

Propos recueillis par Res Strehle

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