«Son rein me permet de voir mes enfants grandir»

Une Vaudoise a fait don d’un de ses organes à un ami d’enfance, qu’elle n’avait plus vu depuis des années. Aujourd’hui, ce père de famille revit. Témoignages.

Maythm Ghazi et Leticia Hinojosa. «Nous étions liés par le cœur, nous le sommes désormais aussi par le sang», confie le jeune père de trois enfants. Image: Patrick Martin

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Attablés de bon matin à la cafétéria du CHUV, à Lausanne, Maythm Ghazi, 38 ans, et Leticia Hinojosa, 36 ans, ne cachent pas leur bonheur. Ces amis d’enfance, qui se sont connus dans l’Ouest lausannois il y a plus de vingt ans, s’étaient progressivement perdus de vue en grandissant. Et depuis leur dernière virée nocturne alors qu’ils étaient encore adolescents, les choses ont bien changé. Chacun a fondé une famille de son côté, lui à Renens (VD) et elle à Villeneuve (VD), et s’est lancé dans une carrière professionnelle totalement différente. Un «coup du sort» les a cependant réunis à nouveau. «Leticia m’a sauvé la vie, résume simplement Maythm Ghazi, les yeux embrumés. En me donnant son rein il y a environ deux mois, elle m’a permis de voir mes trois enfants grandir. Nous étions liés par le cœur, nous le sommes désormais aussi par le sang.»

Diabétique, le père de famille se bat pour sa survie depuis des années déjà. «En 2010, je souffrais d’une forte insuffisance rénale, explique-t-il, en faisant nerveusement sautiller la bouteille de désinfectant constamment accrochée à sa ceinture. Je bossais à 100% tout en étant papa à 100%. Je ne me suis jamais arrêté jusqu’à ce que mon corps me dise stop.» En 2016, ses médecins lui annoncent qu’il aura impérativement besoin d’une greffe et ce, «le plus rapidement possible». «Mes reins étaient complètement fichus, soupire-t-il. J’ai commencé les démarches et on m’a averti qu’il y aurait jusqu’à cinq ans d’attente. Cela m’a semblé être une éternité. C’était un vrai coup dur.»

De nature pudique et pour ne pas inquiéter ses proches, le père de famille parlait le moins possible de sa maladie. Après de longs jours de réflexion, il décide toutefois d’appeler son entourage à l’aide. «Je me suis mis à nu sur les réseaux sociaux, confie-t-il. J’ai raconté mon histoire de A à Z, en expliquant sans détour ce dont j’avais besoin.»

Concrètement, Maythm «offrait» plusieurs options à ses amis connectés sur Facebook: partager son message pour lui donner plus de visibilité, l’ignorer complètement s’il ne les intéressait pas ou passer plusieurs examens médicaux dans le but de lui donner un rein. «J’ai reçu énormément de soutien, dit-il en souriant. C’était un choc. Par contre, personne ne me contactait pour aller se faire tester. Je m’y attendais, ça paraît complètement fou de demander ça. Mais je voulais tout tenter.»

Aucune hésitation

C’est là que Leticia est subitement sortie du bois. «Je lui ai écrit au milieu de la nuit pour lui demander ce qu’il fallait que je fasse pour commencer les démarches auprès du Centre de transplantations d’organes, se souvient-elle. Je n’ai pas hésité une seule seconde. Je suis la mère de cinq enfants et je me suis mise à sa place et à celle de ses deux garçons et de sa fille. Pour moi, il était impossible d’ignorer son message et de continuer à vivre comme si de rien n’était.» Maythm reprend petit à petit espoir. Il sait cependant que tout reste encore à faire. «Il y a plusieurs examens à passer et la moindre anomalie peut tout arrêter, assure-t-il. Nous y sommes allés étape par étape, sans nous précipiter.»

Une période d’incertitude qui dura tout de même près de deux ans. «Il fallait être disponible et cela n’est pas simple quand on a une famille nombreuse et qu’en plus on travaille, poursuit Leticia. Il fallait aussi que la santé de Maythm soit stable et ce n’était pas toujours le cas. On a dû s’armer de patience.» Son ami d’enfance ajoute: «On voulait rester discrets tant que toutes les étapes n’étaient pas validées. Mon état continuait de s’aggraver et j’ai dû commencer les dialyses en 2018. À coups de quatre heures tous les deux jours, j’ai eu le temps de réfléchir et de repenser à mes priorités. J’ai aussi pu mesurer à quel point le geste de Leticia m’était essentiel.»

Il y a plus ou moins deux mois, à la mi-juillet, la délivrance arrive enfin. «Nous sommes entrés au bloc et tout s’est parfaitement déroulé, raconte Leticia, en fixant son ami de presque toujours, le sourire aux lèvres. À mon réveil, j’avais la certitude d’avoir fait ce qui était juste.» Après une semaine d’hospitalisation, la jeune maman a pu rentrer chez elle. «Je veux que les gens comprennent qu’il n’y a pas de quoi avoir peur, insiste-t-elle. Il y a des risques, c’est vrai. Mais le suivi médical est optimal, tout comme les traitements. Je peux reprendre ma vie de famille, mon travail et le sport comme si de rien n’était.»

Combat pour le don d’organes

Pile-poil quinze jours après avoir été opéré, le père de famille a aussi été autorisé à retrouver les siens, à Renens. «Quand Leticia est venue me dire au revoir dans ma chambre d’hôpital, j’ai fondu en larmes, murmure Maythm. J’ai vu qu’elle riait et qu’elle allait bien. Toutes mes angoisses se sont envolées d’un coup.»

Aujourd’hui en pleine santé, les deux amis d’enfance «liés pour la vie» tiennent à sensibiliser le grand public grâce à leur histoire. «La majorité des Suisses souhaite recevoir un organe si besoin, affirment-ils. Il faudrait maintenant que la majorité soit aussi prête à en donner après sa mort. C’est un combat national qu’il est urgent de mener. Chaque personne qui décède en attendant une greffe est une personne de trop.»

Créé: 22.09.2019, 13h24

«Le consentement présumé n’est pas la baguette magique»

Il y a un peu plus d’une semaine, le Conseil fédéral a mis en consultation son contre-projet à l’initiative populaire sur le don d’organes. À l’instar des initiants, il soutient le passage au système du consentement présumé de la personne décédée, mais tient à régler les droits des proches.

«C’est une proposition qui me semble être excellente, se réjouit le Pr Manuel Pascual, chef du service de transplantation du CHUV et directeur médical du Centre universitaire romand de transplantation (CURT). Les informations qui vont être diffusées lors des débats sur cette question sont essentielles pour que la population soit sensibilisée à la problématique et pour qu’elle puisse se prononcer en toute connaissance de cause.»

Pour rappel, la Suisse manque de donneurs d’organes: l’année dernière, 68 personnes sur liste d’attente sont décédées avant de recevoir une transplantation. «C’est un nombre conséquent mais qui varie légèrement chaque année, ajoute Manuel Pascual. Ce qu’on peut dire, c’est que la situation du don en Suisse est globalement meilleure qu’il y a cinq ou dix ans, grâce aux diverses actions qui sont menées par Swisstransplant, l’Office fédéral de la santé publique et les réseaux régionaux de don d’organes, comme le programme latin de don d’organes (PLDO) en Suisse romande et au Tessin.»

Actuellement, le don d’organes est envisagé si la personne décédée y a consenti de son vivant. Toujours selon le directeur médical du CURT, en demandant que toute personne majeure soit considérée comme un donneur potentiel, sauf si elle s’y est opposée de son vivant, l’initiative, et plus précisément le contre-projet du Conseil fédéral «qui inclut les proches», irait dans la bonne direction.

«Même s’il promet une réduction du temps d’attente pour les personnes en attente d’une transplantation, le consentement présumé n’est pas la baguette magique, tempère-t-il toutefois. En acceptant ce principe qui a, pour moi, essentiellement une portée symbolique, le peuple montrerait qu’il a compris l’importance du don d’organes en vue des transplantations pour améliorer la qualité de la vie et la survie des patients.»

Manuel Pascual l’affirme: l’information et la connaissance sont les clés pour toucher le cœur de cible et donc véritablement aller de l’avant. «Je suis persuadé que quand on explique bien les choses aux gens, ils sont très majoritairement favorables au don d’organes. Cela reste le nerf de notre travail de sensibilisation.»

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