«Les relations homosexuelles étaient maudites au temps de la Bible»

Les propos du pape François sur l’homosexualité ont fâché. Mais qu’en est-il dans les textes bibliques? Les explications du spécialiste des religions Odon Vallet.

«La destruction de Sodome et Gomorrhe», du peintre flamand Kerstiaen de Keuninck (1560-1635). Au premier plan, Loth et ses filles qui ont fui 
la ville avant que Dieu fasse pleuvoir le soufre et le feu.

«La destruction de Sodome et Gomorrhe», du peintre flamand Kerstiaen de Keuninck (1560-1635). Au premier plan, Loth et ses filles qui ont fui la ville avant que Dieu fasse pleuvoir le soufre et le feu. Image: Peter Horree / Alamy Stock Photo

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Vendredi, des catholiques en colère se sont adressés à l’archevêché de Strasbourg pour qu’ils soient «radiés du registre des baptêmes». Les propos tenus par le pape François dans l’avion qui le ramenait d’Irlande, dimanche dernier, n’ont pas fini de faire des vagues. Un journaliste lui avait demandé ce qu’il conseillerait à un père auquel son enfant aurait confié son homosexualité. Et le pape a répondu: «Je dirais d’abord à ce papa de prier, de ne pas condamner, de dialoguer, de comprendre, de faire place à son fils ou à sa fille afin qu’il s’exprime.» Puis il a ajouté, parlant des enfants, qu’il y a «beaucoup de choses à faire par la psychiatrie».

Ces derniers mots ont soulevé une tempête de protestations dans lesquelles entre sans doute une part de désillusion. On se souvient de cette autre phrase à propos des homosexuels que le pape François avait prononcée en 2013: «Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger?» Cette attitude bienveillante avait suscité des espoirs que la récente déclaration a douchés.

Dans sa version actuelle, le Catéchisme de l’Église catholique préconise le «respect», la «compassion» et la «délicatesse» à l’égard des «personnes homosexuelles». Mais il réaffirme aussi «la Tradition» selon laquelle «les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés» et «contraires à la loi naturelle» puisqu’ils «ferment l’acte sexuel au don de la vie». La condamnation de l’homosexualité est-elle alors l’horizon indépassable de l’Église catholique? Dans quels textes bibliques s’enracine cette tradition que le Vatican n’a jamais remise en cause? Spécialiste des religions, Odon Vallet nous fait remonter aux origines de l’interdit.

Odon Vallet
Né à Paris en 1947. Spécialiste des religions auxquelles il a consacré de nombreux ouvrages. A enseigné à Sciences-Po, à l’ENA et à la Sorbonne.

Comment avez-vous réagi aux propos du pape François?
Ils posent plusieurs problèmes dans la mesure où ils ne sont pas très clairs. Il y a d’abord un problème de traduction. Le pape a parlé de psychiatrie, un mot que l’on peut entendre de diverses façons dans divers pays. Ensuite, il y a le fait qu’il s’est exprimé dans un avion et au retour d’un voyage fatigant. À mon sens, un homme de quatre fois 20 ans a le droit d’être un peu confus dans ses propos après un tel voyage. Les propos que les papes tiennent en avion sont d’ailleurs souvent l’objet de polémiques. Mais les journalistes adorent ça… Si j’étais pape j’éviterais de m’exprimer dans les avions du retour, n’en déplaise à vos chers confrères!

Les textes bibliques parlent-ils d’homosexualité?
Le mot date de la fin du XIXe siècle et n’existait donc pas dans l’Antiquité. Il apparaît dans les années 1860-1870 et dans des publications à caractère médical. Pour les médecins et les psychiatres, l’homosexualité se met à désigner une attirance vers le même sexe, un lien affectif ou amoureux qui ne s’accompagne pas nécessairement d’actes physiques. Dans l’Antiquité, en revanche, on considérait les actes, les rapports sexuels, et non l’attirance pour une personne du même sexe. Le mot homosexualité ne possède donc pas d’équivalent dans les textes anciens. On y use parfois de périphrases, ou de mots très divers.

Dans l’Ancien Testament, les rapports homosexuels sont condamnés dans un épisode célèbre de la Genèse: la destruction de Sodome…
Oui, Sodome était une ville proche de la mer Morte et réputée pour abriter toutes les bassesses morales. L’épisode raconte comment les habitants de la ville, les Sodomites, ont entouré la maison de Loth en lui demandant de leur livrer les deux étrangers qu’il avait accueillis sous son toit. Ils lui disent: «Fais-les sortir pour que nous les connaissions!» Ce qu’il faut entendre au sens biblique du terme… Cet épisode a été beaucoup exploité; même André Gide a écrit un livre là-dessus. On le retrouve aussi en raccourci dans le Coran où il est dit que ces hommes ont commis une abomination, mais sans préciser le châtiment suprême et mortel qui est infligé aux Sodomites. La condamnation de la Bible se retrouve donc dans le Coran.

Cette condamnation des rapports homosexuels était-elle monnaie courante dans le monde ancien d’où est issu le Livre de la Genèse?
Il est incontestable que les relations entre personnes du même sexe étaient maudites dans le Proche-Orient antique. Il faut se tourner vers la Mésopotamie où le droit est né. La première mention de cette question apparaît vers 1000 av. J.-C., dans les lois assyriennes attribuées au roi Téglat Phalazar Ier: ces mêmes lois qui mentionnent aussi pour la première fois le port obligatoire du voile. Sur une tablette, il est dit à propos de celui qui se livre à des pratiques homosexuelles: «On couchera avec lui et on en fera un eunuque.» Cette peine déroutante a suscité un grand nombre de commentaires complexes et contradictoires. Mais retenons simplement que cela était mal vu et réprimé en Mésopotamie. Or vous savez que les gens de Judée ont été déportés en Mésopotamie, à Babylone, en 587 av. J.-C. De façon générale, les lois mésopotamiennes, réputées pour leur sévérité, ont énormément influencé la Bible et plus particulièrement la Torah.

Cela explique la sévérité avec laquelle les actes homosexuels sont également traités dans le Lévitique?
Par rapport aux lois assyriennes, le Livre du Lévitique est même un peu plus sévère puisqu’il n’ordonne pas de châtrer mais de mettre à mort. Il dit ceci: «Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable; ils seront punis de mort: leur sang retombera sur eux.»

On ne parle ici que des hommes. L’homosexualité féminine n’était pas condamnée?
Il faut être prudent dans l’interprétation du silence des textes. Le fait qu’on n’en parle pas ne signifie pas forcément que ces actes n’étaient pas condamnés; cela peut vouloir dire qu’ils étaient innommables, qu’on ne pouvait pas en parler. Dans les années 1880, l’Angleterre avait adopté des lois qui condamnaient les relations sexuelles entre les hommes, mais ne disaient rien des relations entre les femmes. Cela ne signifiait pas qu’elles étaient pour autant autorisées et encore moins approuvées. Quand on a demandé à la reine Victoria s’il ne fallait pas faire la même loi pour les filles entre elles, elle a répondu que les Anglaises ne songent pas à ce genre de choses… L’homosexualité féminine a été peut-être plus taboue que la masculine. J’ajoute que les textes bibliques, rédigés par des hommes, s’intéressent peu aux femmes. En règle générale, elles y apparaissent comme des êtres chez qui seule compte la capacité à enfanter. Les femmes stériles y sont maudites.

Cet opprobre jeté sur les relations homosexuelles avait-il quelque chose à voir avec le fait qu’elles ne visent pas la procréation?
Le devoir de fécondité était en effet omniprésent dans ces sociétés antiques, en Mésopotamie comme en Israël, où la densité démographique était infiniment plus faible que dans les nôtres. À l’époque des grandes religions naissantes, il fallait mettre au monde au moins six enfants pour que deux survivent. La grande menace, c’était qu’il n’y ait plus personne: l’empire des fièvres a été longtemps le véritable gouverneur du monde! Étant non féconde, une relation entre personnes du même sexe portait donc atteinte à ce devoir démographique. Mais nous ne sommes plus du tout dans cette optique. En janvier 2015, dans l’avion qui le ramenait de Manille, le pape François s’en était pris aux catholiques convaincus qu’ils doivent se reproduire «comme des lapins». Il y a aujourd’hui trop de bébés; il n’y en avait à l’époque jamais assez…

Les textes bibliques ne souffrent aucune exception à la dénonciation de l’homosexualité?
On peut mentionner l’épisode de David et Jonathan, qui était le fils du roi Saül. Après sa mort au combat, David pleure Jonathan et dit que son amour lui était «plus précieux que l’amour des femmes». Mais plusieurs traductions sont possibles. On peut entendre: «Ton amour était plus grand que celui des femmes». Mais aussi: «Ton amitié était plus grande qu’avec les femmes». Ou encore: «Ton amour était tout différent de celui des femmes.» L’interprétation fait l’objet de controverses. Doit-on y voir une relation homosexuelle entre David et Jonathan? Ou l’expression d’une fraternité d’armes? En France, David et Jonathan est le nom d’une association de catholiques homosexuels.

La condamnation des relations homosexuelles dans l’Ancien Testament se retrouve-t-elle dans le Nouveau?
Oui, dans la première épître de Paul aux Corinthiens. Ceux qui couchent avec les hommes y sont associés aux idolâtres, aux adultères et aux voleurs qui «n’hériteront pas le royaume de Dieu». La punition est ici purement spirituelle, mais cela n’enlève rien à sa gravité: ne pas être sauvé et se retrouver en enfer, cela pouvait être considéré comme gravissime par les gens de cette époque. Saint Paul ne fait pas de droit pénal. Il dit simplement qu’il faut se soumettre aux lois du pays où l’on vit: le christianisme devenant universel avec Saint Paul, il doit s’accommoder des lois humaines qui divergent.

Les débuts du christianisme sont également marqués par une valorisation de l’abstinence sexuelle. Le refus de l’homosexualité n’est-il pas l’expression d’un refus plus général des plaisirs de la chair, juste tolérés à des fins de procréation?
Dans l’Ancien Testament, on fait l’amour au moins 800 fois. Les plaisirs de la chair sont nécessaires au peuple d’Israël qui n’arrête pas de faire des bébés. Avec le Nouveau Testament, on passe des plaisirs de la chair aux plaisirs de la chère: il y a une soixantaine de repas dans l’Évangile, mais on n’y fait jamais l’amour. Comme disait la grande mystique Madeleine Delbrêl, c’est un livre où l’on mange tout le temps! On pensait à cette époque que la fin du monde était pour bientôt et faire des enfants n’était donc pas le souci premier. L’Ancien Testament, c’était le règne de la loi. Le Nouveau, celui de la grâce.

En 2015, l’évêque de Coire avait choqué en citant le passage du Lévitique qui condamne les homosexuels à la peine de mort. L’Église catholique reste attachée aux fondements de leur condamnation?
Nous vivons dans des sociétés très différentes de celle du Lévitique, vieille de 2500 ans. À ma connaissance, il n’y a pas grand-chose de commun entre ce monde biblique et le diocèse de Coire… Si vous pratiquez une lecture littérale des textes, vous allez considérer que le monde a été créé en sept jours et que l’homosexualité doit être punie de mort. Mais si vous pratiquez une lecture qui n’est pas littérale, vous considérerez plutôt que le christianisme veut donner un sens au partage de la vie et c’est donc la qualité des relations humaines qui prime. On peut d’ailleurs en dire autant à propos du Coran.

La condamnation de l’homosexualité est-elle le propre des monothéismes?
Non. Prenez par exemple le dalaï-lama qui a condamné l’homosexualité chez les bouddhistes tibétains. Et là aussi pour des raisons qui relèvent de la démographie: les Tibétains sont encouragés à faire le plus d’enfants possible, sinon ce sont les Chinois qui vont tout emporter en repeuplant le Tibet. Au sein du catholicisme, il y a des interprétations plus ou moins rigoureuses ou libérales, à l’égard des personnes comme des actes. Et c’est pareil au sein du protestantisme. Vous y trouvez des interprétations historico-critiques qui remettent les interdits du Lévitique dans le contexte de leur temps. Mais vous avez aussi certaines églises évangéliques qui se montrent très sévères en matière de mœurs, en particulier à l’égard de l’homosexualité. En réalité, les distinctions ne passent pas entre les religions, mais au sein de chaque religion. (nxp)

Créé: 01.09.2018, 23h06

De Sodome à l'Epître aux Corinthiens

L’épisode auquel on songe d’abord, c’est la destruction de Sodome dans le Livre de la Genèse. Loth a accueilli chez lui deux visiteurs (deux anges) quand les habitants de la ville entourent sa maison: «Fais-les sortir vers nous pour que nous couchions avec eux», lui lancent-ils. Loth répond: «Mes frères, je vous en prie, ne faites pas le mal! J’ai ici deux filles qui sont vierges. Je vous les amènerai dehors et vous leur ferez ce qu’il vous plaira. Seulement, ne faites rien à ces hommes puisqu’ils sont venus s’abriter sous mon toit.» Mais les Sodomites déclinent l’offre. Prévenu que Dieu punira la ville en faisant pleuvoir le soufre et le feu, Loth parvient à s’enfuir avec sa femme et ses filles. Les pères de l’Église chrétienne, à commencer par saint Augustin, vont s’appuyer sur l’épisode de Sodome pour condamner les «méfaits contre nature» que constituent à leurs yeux les rapports homosexuels.

Il est aussi question des actes homosexuels dans le Livre du Lévitique. Elles sont condamnées à deux reprises. D’abord au chapitre 18: «Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination.» Puis au chapitre 20: «Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable; ils seront punis de mort: leur sang retombera sur eux.» Une différence existe entre ces deux passages. Le premier ne s’intéresse qu’au seul partenaire actif. Le second réclame la peine de mort pour les deux partenaires. C’est ce second passage que l’évêque de Coire, Mgr Vitus Huonder, avait cité en 2015 au cours d’un débat sur le mariage et la famille, suscitant ainsi une vive indignation.

Dans le Nouveau Testament, saint Paul revient sur le sujet dans la première épître aux Corinthiens. Aux habitants de cette ville où l’on servait plus de mille prostituées sacrées et qui passait pour moralement corrompue, Paul de Tarse adresse une mise en garde: «Ne vous y trompez pas: ni les impudiques, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les infâmes, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les outrageux, ni les ravisseurs, n’hériteront le royaume de Dieu.» Selon les traductions, les mots destinés à désigner les homosexuels varient. En utilisant «efféminés» et «infâmes», la Bible de Louis Segond (1910) renvoie respectivement aux rôles dits «passif» et «actif» dans le rapport homosexuel. D’autres traductions parlent de «dépravés», de «gens de mœurs infâmes» ou encore de «ceux qui abusent d’eux-mêmes avec des hommes».

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