Il restait moins de 3000 dollars à Timothy et Jessica G.

Le couple américano-suisse qui a tué ses enfants avant de se donner la mort dans l’Utah, en novembre dernier, a quitté la Suisse en laissant des dettes importantes.

En novembre 2017, les dépouilles de Jessica, Timothy, Samantha et Alexandre ont été retrouvées dans la maison familiale de Mapleton. Depuis des mois, les questions d’argent étaient omniprésentes entre le couple meurtrier et suicidaire. A.

En novembre 2017, les dépouilles de Jessica, Timothy, Samantha et Alexandre ont été retrouvées dans la maison familiale de Mapleton. Depuis des mois, les questions d’argent étaient omniprésentes entre le couple meurtrier et suicidaire. A. Image: A. Fondreni/Keystone

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«Nous avons tout essayé, mais nous n’y arrivons pas. C’est la dernière chose que mon fils m’a dite avant de quitter la Suisse pour les États-Unis.» Dans sa maison plantée dans un hameau en plein cœur du Midwest américain, David W., le père biologique de Timothy G., s’accroche à ce message qu’il a reçu de son fils le 9 mars 2017 pour tenter de comprendre pourquoi celui-ci a semé la mort huit mois plus tard. Le 6 novembre 2017, à Mapleton dans l’Utah, Timothy G., un ancien soldat américain, a tué par balles dans la tête Jessica, sa seconde épouse vaudoise, Samantha, la fille de 16 ans de Jessica, et Alexandre, le fils du couple âgé de 5 ans. Il a aussi abattu le chien de la famille avant de se suicider en retournant l’arme contre lui.

La police de Mapleton a conclu à une responsabilité partagée de Timothy et Jessica dans son rapport d’enquête daté du 17 avril. «Les deux époux ont la même culpabilité», déclare John Jackson, le chef de la police de Mapleton, dans une interview au «Matin Dimanche». «C’est lui qui a fait feu. Mais les e-mails et les SMS qu’elle a écrits nous font dire qu’elle planifiait l’acte.»

Ce rapport de police aide David W. dans sa propre recherche. Un travail fastidieux pour cet ancien jockey qui épluche des documents en français, une langue qu’il ne parle pas. «Timothy voulait revenir aux États-Unis et y amener sa famille. J’ai essayé de l’en dissuader. Il m’a expliqué qu’il était impossible pour lui de régler ses affaires en Suisse. Il cherchait à s’installer dans le New Jersey pour tenter de trouver du travail chez Nestlé, mais il a finalement trouvé dans l’Utah. Je ne sais pas s’il fuyait la banque; c’est ce que je recherche.»

Des dettes importantes

La famille G. quitte la Suisse en mai 2017 en laissant derrière elle des dettes importantes avec au moins 20 000 francs de loyers impayés pour un logement à La Chaux-de-Fonds (lire en encadré). Dans ses messages à ses proches, Jessica demande d’ailleurs de cacher le fait qu’elle s’est installée avec sa famille dans l’Utah. Ce départ forcé de Suisse a été confirmé par un proche de Jessica contacté par «Le Matin Dimanche».

À son arrivée dans l’Utah, Timothy G. arrête de payer la pension alimentaire des trois enfants qu’il a eus avec son ex-femme Caroline* (lire en encadré). Ses réserves financières fondent en quelques mois à Mapleton. Alors que Timothy G. possède encore 18 320 dollars sur son compte en banque en juillet 2017, la police de Mapleton découvre qu’il ne lui reste plus que 722 dollars sur un compte et 2131 dollars sur un autre compte en novembre 2017. Soit 2853 dollars, moins de 3000 dollars au soir du drame.

Les questions d’argent sont omniprésentes dans ses échanges de SMS avec Jessica. Le 27 juillet 2017, il apprend qu’une banque en France les a mis aux poursuites. David W. précise que son fils a investi toutes ses économies pour acheter une maison en France, mais que l’affaire a mal tourné pour lui. «Pour une raison que j’ignore, il n’arrivait pas à récupérer ce qu’il avait perdu avec cette maison, glisse-t-il. J’ai toujours voulu savoir pourquoi, mais je n’ai jamais obtenu une réponse de sa part.»

David W. l’assure avec sa voix traînante du Midwest américain: la plus grande «fierté» de son fils était de «pouvoir s’occuper de sa famille». Cette préoccupation a ses racines dans l’enfance compliquée de Timothy G. Il a été adopté par Eddie G., le beau-frère de David W. «C’est triste, confesse ce dernier. Quand j’ai signé les papiers d’adoption, je sortais de l’armée et j’étais marié à une autre femme. Je n’avais pas un sou. Mon beau-frère avait une belle situation et je me suis dit qu’il aurait une vie stable avec Eddie. Je voulais le meilleur pour mon fils.»

La relation entre Timothy et son père biologique était intermittente, mais David assure avoir toujours été présent dans la vie de son fils. Il raconte avoir été invité en Suisse par Timothy en 2014. Au terme de ce voyage, les deux hommes se sont froissés pour une affaire de bibelot cassé. Ils ne se sont plus parlé jusqu’au début 2017, lorsque Timothy a repris contact avec son père pour préparer son retour aux États-Unis.

La rencontre et le mariage de Timothy et Jessica en 2012 est considérée par les interlocuteurs du «Matin Dimanche» comme un tournant aussi bien dans la vie de Timothy que dans celle de la Vaudoise. Cette dernière traîne elle aussi un lourd passé émotionnel et un passif financier habituel. Ces tourments, elle les expose une ultime fois dans les e-mails qu’elle envoie à sa mère, à Alfred Badel, son ex-mari et père de Samantha ( lire en encadré), et à son frère Benjamin quelques heures avant le drame le 6 novembre 2017.

«Je ne peux pas nier que mon fils soit l’auteur des faits, admet pour sa part David W. Mais la police m’a confirmé qu’ils étaient tous les deux instables psychologiquement. Mon fils se battait contre ses démons. Je sais qu’il aimait ses enfants avec Caroline*. Mais il en avait perdu la garde à cause de ses problèmes d’alcool et de violence envers eux depuis qu’il avait rencontré Jessica.»

Quatre mois avant le drame, Timothy G. avait décidé de faire son mea culpa auprès de son ex-épouse et lui affirme sa volonté de «réparer ses erreurs avec les enfants». À ce moment-là, il ne paie déjà plus les pensions alimentaires et son ex-épouse l’implore de laisser les enfants se reconstruire tout en lui indiquant sa nécessité de contacter le Bureau de recouvrement et d’avances de pensions alimentaires. Selon les enquêteurs, Timothy G. fait, ce mois-là, des recherches sur Internet sur un type de revolver et des fusils. Le 27 juillet 2017, Jessica lui envoie un SMS pour lui dire d’acheter une arme. Dans la foulée, elle indique sa volonté de retirer leur argent de la banque pour le garder chez eux.

La détresse de Timothy et Jessica G. semble prendre de l’ampleur à la fin de l’été 2017. Dans ses messages à son mari, la Vaudoise de 43 ans évoque les tourments de son enfance. Elle affirme avoir été victime de «viol» et de «torture» et conclut: «Je resterai comme un animal qui a peur de l’homme.» La relation entre l’ancien soldat et son épouse navigue alors entre amour fou et haine, entre incitation à l’adultère et jalousie, entre pornographie et désir de vertu, comme l’illustre le rapport d’enquête. Ce quotidien chaotique est aussi rythmé par les problèmes de santé que Jessica G. assure avoir. La Vaudoise se croit atteinte d’un cancer et exprime alors sa certitude que la maladie va l’emporter. «Vais mourir trop vite», écrit-elle à son mari le 30 octobre 2017. L’autopsie pratiquée après le drame n’a permis de découvrir aucun cancer. Un proche de Jessica assure néanmoins que celle-ci était «malade» et avait souffert d’une attaque cérébrale avant son départ de Suisse.

«Pas besoin de se soucier des factures»

À partir du 23 octobre 2017, le couple G. prépare activement son acte, concluent les enquêteurs de Mapleton. Timothy G. fait des recherches sur Internet avec pour mots-clés «tir dans la tête». Quant à Jessica, elle évoque le 31 décembre comme une «bonne date pour partir». «Les feux d’artifice cacheront le bruit», écrit-elle. Les références à la fin proche se multiplient et se mêlent aux conversations anodines sur le quotidien de la famille et aux références omniprésentes sur les problèmes d’argent. Tim et Jessica planifient un repas de famille le 5 novembre 2017 à Golden Corral, une chaîne de restaurants bon marché aux États-Unis. «On peut financièrement?» demande Jessica. «Pas besoin de se soucier de payer beaucoup de factures», lui répond Timothy. Après des recherches sur Internet sur le cancer et les somnifères dans les jours qui précèdent la tragédie, Jessica tente, le 2 novembre, de trouver sur le Web des réponses à sa recherche: «personne morte à la maison esprit reste là».

Une dernière fondue en famille

John Jackson, le chef de la police de Mapleton, avoue ne pas savoir ce qui a incité le couple G. à passer à l’acte le lundi 6 novembre. «Mais nous avons une vidéo les montrant en train d’acheter, la veille, des somnifères à Walmart (ndlr: un hypermarché)», glisse-t-il. Le 6 novembre 2017, Timothy et Jessica G. écrivent à leurs proches respectifs. L’ancien soldat laisse éclater sa colère dans un dernier mail à son ex-épouse alors que Jessica décrit à sa mère un «rêve» tragique qui ressemble fortement à la scène de crime que les agents de la police de Mapleton, alertés par des voisins, découvriront trois jours plus tard dans la maison de la famille G. Ce soir-là, la mise en scène est stupéfiante. Jessica filme la dernière fondue en famille, puis une partie de Uno. A 19 h 31, elle envoie un message à sa fille Samantha pour lui demander si elle veut un sandwich, de la pizza ou des pâtes le lendemain à l’école. Elle écrit un dernier message à son frère Benjamin à 20 h 01: «J’ai peur, j’ai vu Alex marcher bizarrement… Tim est bizarre.»

Les enquêteurs de la police de Mapleton, une ville dans laquelle le dernier meurtre remontait à 1995, ont déterminé que la Vaudoise a tenté de «cacher son implication» dans le drame en envoyant ce dernier message à son frère et en effaçant ses SMS. Une conclusion qui laisse perplexe un proche de Jessica, mais ne surprend pas David W. au terme de ses recherches. L’homme qui vit avec une modeste retraite, tente désormais de réunir l’argent pour pouvoir rapatrier les cendres d’Alexandre qui sont toujours dans l’Utah et enterrer l’enfant sur son terrain. «J’ai déjà ramené Timothy à la maison, dit-il. Timothy était mon fils et je ne peux pas vous dire à quel point je l’aimais. Je les ramène les deux ici, car ce sera un nouveau départ pour eux.»

*Nom connu de la rédaction (TDG)

Créé: 05.05.2018, 23h00

Timothy G.

Le mari, Timothy G. Âgé de 45 ans, cet ancien soldat américain a abattu sa femme et les deux enfants avant de se suicider. DR (Image: DR)

Jessica G.

L’épouse. Âgée de 43 ans, Jessica G., Vaudoise, est jugée coresponsable des meurtres, selon la police de l’Utah.
Elle a été tuée par Timothy. (Image: Facebook)

Alexandre

Fils de Jessica et de Timothy, Alexandre, âgé de 5 ans, a été endormi avec des somnifères. Son père l’a abattu
de plusieurs balles dans la tête. (Image: Facebook)

Samantha

Fille de Jessica et d’Alfred Badel, Samantha, âgée de 16 ans, a été endormie avec des somnifères. Puis son beau-père, Timothy, l’a abattue.

«C’est un coup de folie de démons»

Le calvaire continue pour le père de Samantha

Six mois après le drame qui a arraché la vie de sa fille, rien n’a changé pour Alfred Badel. L’ex-mari de Jessica G. ne se remet pas de ce qu’il décrit comme un «un coup de folie commis par des démons». À l’évocation de la tragédie, le regard de l’employé communal d’Écublens (VD) se perd. «Ma douleur ne disparaîtra jamais. Aujourd’hui que je sais que mon ex-femme était une des commanditaires de cette atrocité, je le vis encore plus mal.»

Pour le Vaudois, l’incompréhension domine toujours. Il n’a pas de mot. «Quand on veut se suicider, on le fait, mais s’en prendre aussi aux gamins, c’est affreux.» Au moment d’évoquer son ex-femme, avec qui il a vécu cinq ans, le visage d’Alfred s’assombrit. «Elle était dépressive et avait parfois des envies suicidaires. Mais je retiens surtout qu’elle parvenait à embobiner tout le monde. C’était une manipulatrice. Qu’elle se soit imaginé un cancer des ovaires n’a surpris aucun de ses proches.»

C’est l’une des questions qui restera à jamais en suspens: a-t-elle inventé cette maladie pour convaincre Timothy de commettre ces actes odieux? De fait, les mensonges ont fait partie du quotidien de Jessica G. L’enquête américaine montre que le jour des meurtres, Alfred Badel a reçu un courriel de son ex-femme. Elle n’y mâche pas ses mots et l’accuse, entre autres, de ne jamais prendre le temps de parler à sa fille. «Quand je découvre ce mail, je ne sais pas que ma fille est déjà morte. C’est évident: en envoyant ces accusations mensongères, elle veut détruire tout le monde avant de se détruire elle-même. Ce dernier message, c’est de la science-fiction. Au fil des années, la mère de Sam est parvenue à lui monter la tête. La dernière fois que j’ai entendu sa voix, c’était il y a quatre ans et demi.» L’enfant n’avait pas 12 ans.

Lors de cette ultime conversation téléphonique, Samantha signifie clairement à son père qu’elle ne désire plus le voir. Un crève-cœur difficile à surmonter. «J’ai souvent tenté de la recontacter, mais je devais toujours passer par mon ex qui prétextait l’absence de Sam et me promettait qu’elle allait me rappeler. Cela n’est jamais arrivé et j’en ai beaucoup souffert.» A-t-il eu son mot à dire lorsque sa fille a quitté la Suisse, dans l’urgence, pour s’envoler vers les États-Unis? «Absolument pas. Jessica m’a simplement indiqué, par SMS, qu’ils partaient pour une année aux États-Unis, parce que Timothy avait une opportunité professionnelle. Encore un mensonge. Ils ont quitté la Suisse au printemps alors que ma fille n’avait pas terminé sa scolarité obligatoire.»

Jusqu’au décès de Samantha, ce sombre 6 novembre 2017, son père a versé une pension alimentaire et des allocations familiales à sa mère (environ 1000 francs suisses par mois). «J’ignorais qu’ils avaient autant de problèmes d’argent. Quand je l’ai appris, j’ai immédiatement répudié la succession. J’aurais hérité d’un paquet de dettes.»

Comment Alfred Badel appréhende-t-il sa vie aujourd’hui? À l’apogée du drame, le père meurtri souligne avoir été soutenu par sa Commune. Durant quelques semaines, il a pu compter sur l’assistance d’une psychologue. «Mais quand ça me retombe dessus et que je pense à Sam, je vais me recueillir au cimetière où ses cendres reposent. Ce n’est pas tous les jours facile.» S.J.

Timothy et Jessica: histoire d’un couple endetté

L’histoire de Timothy G. avec la Suisse débute en 1998. L’Américain se marie avec une Vaudoise, Caroline*, rencontrée aux États-Unis. De cette union naîtront trois enfants. Interrogée pour la première fois par «Le Matin Dimanche», elle se confie: «Quand nous étions mariés, Tim était un mari et un père parfaits. Avec les enfants comme avec moi, il était super. C’était un non violent.»

Après douze ans de mariage, le couple divorce. Timothy conserve un droit de visite et garde les enfants un week-end sur deux. Mais la rencontre avec Jessica va tout changer. «En une année, il a complètement viré, se souvient Caroline, émue. Avec les enfants, il est devenu moins gentil, a commencé à infliger des punitions, à les frapper. J’ai essayé de le raisonner, mais j’ai dû me résoudre à faire appel au Service de la Protection de l’enfance. Du jour au lendemain, il s’est coupé de toute la famille.»

Jusqu’à ce froid courriel au printemps 2017 dans lequel Timothy informe Caroline qu’il ne pourra rester en Suisse et qu’il n’a plus l’argent nécessaire pour honorer la pension alimentaire de 1700 francs mensuels. «Le mois suivant, j’ai reçu 300 francs, puis 100 et plus rien.»

Pour mieux comprendre, il faut remonter à 2012, juste après la naissance d’Alexandre. Timothy et Jessica s’installent aux Verrières (NE). Le président de la commune, Jean-Bernard Wieland, garde le souvenir d’une famille discrète: «Leur fille Samantha était amie avec ma petite-fille. Ils étaient des gens simples qui ne font aucun bruit.» La famille reste deux ans dans le Val-de-Travers, mais a des problèmes d’argent. La descente aux enfers du couple américano-suisse atteint son apogée lors du déménagement à La Chaux-de-Fonds.

À cette période-là, selon nos informations, Timothy retire la majeure partie de son 2e pilier et fait un mauvais placement immobilier en France. La famille ne paie plus son loyer, les factures impayées s’accumulent et le couple, du jour au lendemain, s’envole pour les États-Unis en embarquant les enfants, Alexandre et Samantha. Le Service neuchâtelois des poursuites et faillites confirme que la succession a été répudiée le 7 février dernier, ce qui laisse présager des dettes considérables. Pour les seuls arriérés de loyers, il y en aurait pour près de 20 000 francs. S.J.

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