On a retrouvé le récit de la sage-femme qui a assisté à la naissance de Jésus

Un texte inédit du IIe siècle met en lumière un personnage oublié de la nuit de Noël, la sage-femme de Marie.

Sur cette Nativité, signée par le Maître de Salzbourg vers 1400, on voit les sages-femmes à l’œuvre. Ce personnage est l’un des rares qui n’est pas devenu un incontournable des crèches d’aujourd’hui.

Sur cette Nativité, signée par le Maître de Salzbourg vers 1400, on voit les sages-femmes à l’œuvre. Ce personnage est l’un des rares qui n’est pas devenu un incontournable des crèches d’aujourd’hui. Image: Belvedere, Wien

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Il n’y a pas que dans le «Da Vinci Code» qu’on retrouve des récits perdus qui éclairent d’un jour nouveau un épisode de la vie de Jésus. Mais tous n’ont pas le même succès. Depuis des années, le professeur honoraire de théologie à l’UNIL Jean-Daniel Kaestli attire l’attention sur une variation extraordinaire de la nuit de Noël qu’on a longtemps appelée la «Source inconnue». Ce texte est vieux de quelque 1800 ans. Il fait partie des récits apocryphes, ces histoires qui mettent en scène des personnages contemporains de Jésus, mais qui n’ont pas été retenus dans le Nouveau Testament.

La «Source inconnue» a échappé miraculeusement à sa mise à l’index pour parvenir jusqu’au XXIe siècle, mais elle n’a eu droit qu’à de rares mentions dans des revues savantes. Ce qui en fait une rareté, à une époque où beaucoup d’autres apocryphes deviennent des succès de librairie. Et pourtant, cette histoire contient un témoignage inédit de la sage-femme de Marie, l’un des rares personnages de la Nativité qui a été complètement zappé de la tradition chrétienne, et qu’on ne place jamais dans la crèche, alors que plusieurs textes de l’Antiquité évoquent sa présence.

La sage-femme, témoin privilégié

La «Source inconnue» diffère sur plusieurs points de la version que nous connaissons de la nuit de Noël, telle qu’elle est racontée dans le Nouveau Testament. «L’histoire compte quatre grandes parties, détaille Jean-Daniel Kaestli. Elle commence par le voyage de Marie et de Joseph accompagné de ses trois fils, de Galilée à Bethléem; elle se poursuit par une partie centrale consacrée au récit de la naissance de Jésus raconté par la sage-femme qui a été le seul témoin de l’événement. Le récit continue avec la visite des bergers, et il se termine par la visite des mages, qui ne sont d’ailleurs ni des rois, ni au nombre de trois, mais une troupe de voyageurs venus de très loin, dépositaires d’une vieille sagesse.»

Si l’auteur de la «Source inconnue» a été clairement inspiré par les textes du Nouveau Testament, il a considérablement enrichi l’Évangile de Luc qui est le seul à raconter brièvement la visite des bergers. Il a aussi enrichi l’Évangile de Matthieu, qui est le seul à évoquer la visite des mages. Mais à la différence des récits de la Bible, la «Source inconnue» montre un Joseph qui se charge de langer l’Enfant Jésus avant de le placer dans une mangeoire.

«Là, j’avoue mon étonnement, confesse Jean-Daniel Kaestli. Le texte apocryphe attribue à Joseph des gestes qui sont accomplis par Marie selon l’Évangile de Luc (2:7). C’est certainement un indice de l’ancienneté de ce récit. Pour un lecteur du XXIe siècle, le geste est très moderne; mais le spécialiste de l’Antiquité qui découvre ce passage se demande comment l’auteur chrétien qui l’a écrit au IIe siècle a pu s’écarter à ce point du récit canonique.»

Un Joseph hyperactif

Dans la «Source inconnue», Joseph organise tout: il cherche un logement convenable et une sage-femme pour Marie, il accueille les bergers et les mages, et il va jusqu’à langer le bébé. Le texte présente encore un Joseph «bien plus pauvre que dans d’autres sources antiques, précise Jean-Daniel Kaestli. Quand il entend l’ordre impérial détaillant la liste des gens et des biens soumis à l’impôt, il fait entrer les collecteurs de taxes dans le logis rudimentaire où il est installé. Il leur montre qu’il ne possède rien en dehors des outils de charpentier qui lui permettent de gagner son pain, et il décrit son mobilier, une petite chaise et un lit, avant de découvrir qu’il devra quand même payer un impôt.»

À côté de ce Joseph pauvre mais hyperprésent, la «Source inconnue» montre Marie dans un rôle complètement passif, quasi muette et priant en silence, une pratique attestée par ailleurs dans le monde syriaque. Elle ne répond pas aux questions de la sage-femme qui l’interroge sur ses douleurs, et ce silence n’est pas davantage perturbé après l’événement, puisque le nouveau-né ne pleure pas.

La «Source inconnue» est surtout originale pour la place qu’elle accorde au personnage de la sage-femme, qui est plus développée ici que dans d’autres récits apocryphes de la Nativité. Dans cette histoire, la sage-femme est l’unique témoin de la naissance de Jésus. Elle-même s’en étonne: «Père tout-puissant, qu’est-ce qui fait que j’aie vu un tel miracle, devant lequel je reste stupéfaite? […] Comment puis-je rapporter ce que j’ai vu?» Autant de précautions oratoires qui n’empêchent pas la vieille femme de livrer d’innombrables détails sur cette nuit bienheureuse, mais surtout extraordinairement lumineuse (lire ci-contre de larges extraits de son témoignage).

«Ce récit est très déroutant, explique Jean-Daniel Kaestli. L’apparition de Jésus n’y est pas présentée comme une véritable naissance, comme c’est le cas dans les Évangiles. C’est la lumière céleste qui envahit complètement l’espace où se trouve Marie, et qui va «se contracter» quelques instants avant que l’enfant n’apparaisse. Dans cette variante apocryphe, le Christ ne s’est pas fait homme, ce n’est pas Dieu qui s’est abaissé, comme on l’entend dans l’interprétation classique du message de Noël. Là, c’est un être céleste et lumineux qui prend soudainement forme humaine.»

La «Source inconnue» n’est pas le seul texte qui tend à gommer l’humanité de Jésus pour insister sur sa divinité et son origine céleste. Ce récit oublié et d’autres textes antiques témoignent d’un courant de pensée qu’on a appelé le docétisme et que les théologiens des premiers siècles ont condamné comme une hérésie.

Une énigme est résolue

Cette condamnation explique que la «Source inconnue» soit restée un «texte qui n’a pas eu de succès», selon la formule de Jean-Daniel Kaestli. Si cette histoire est quand même arrivée jusqu’à nous, elle le doit à des copistes du Moyen Âge qui l’ont mélangée avec d’autres récits apocryphes de la naissance de Jésus beaucoup plus connus (Protévangile de Jacques, Évangile du Pseudo-Matthieu) et ont ainsi produit quatre compilations, deux en vieil irlandais et deux en latin.

La «Source» est restée inconnue jusqu’en 1927, quand un spécialiste anglais Montague R. James a publié les deux compilations latines, sans traduction. Et il a fallu attendre les années 1990, pour qu’une équipe de biblistes irlandais, en collaboration avec le groupe de recherche sur les apocryphes basés à l’UNIL, traduise et publie les deux compilations irlandaises qui contiennent elles aussi des extraits de la «Source inconnue». Après, «il restait à comparer les quatre compilations pour retrancher les passages appartenant à des apocryphes déjà connus, et procéder à la reconstitution des passages appartenant à la «Source inconnue», explique Jean-Daniel Kaestli qui s’est chargé de ce travail de bénédictin.

Le chercheur lausannois pense encore avoir résolu l’énigme du titre de ce récit. «On trouve, dans un texte du VIe siècle appelé le «Décret de Gélase», une liste d’apocryphes qui doivent être mis à l’index. Parmi eux figure une histoire qu’on ne parvenait pas à identifier, intitulée Liber de natiuitate saluatoris et de Maria uel obstetrice, ce qu’on peut traduire par «Livre de la naissance du Sauveur, au sujet de Marie et de la sage-femme», ou plus brièvement «Livre de la Nativité du Sauveur». Elle correspond parfaitement à l’histoire qui est racontée dans notre «Source inconnue».»

Autant d’efforts qui ont été peu récompensés, puisque ce texte reste «très largement ignoré, y compris chez les chercheurs». Pourquoi, dès lors, vouloir que cette histoire soit enfin lue? «Elle conserve la trace de traditions vénérables, certes secondaires par rapport aux Évangiles, mais très anciennes, qui témoignent de l’imaginaire chrétien des premiers siècles, répond Jean-Daniel Kaestli. Après tout, il s’agit quand même de l’un des premiers témoignages de la réception et de l’interprétation de la naissance de Jésus.»

Créé: 24.12.2019, 16h14

«Cette grotte fut remplie d’une brillante clarté, avec un parfum très doux»

Les extraits que vous découvrez ici ont été librement choisis dans l’une des versions du «Livre de la Nativité du Sauveur», traduite par Jean-Daniel Kaestli.

Joseph vit une étable isolée et dit: «C’est en ce lieu qu’il me faut descendre, car cela me semble un refuge pour les étrangers. En effet, je n’ai ici ni auberge ni hôtellerie où nous puissions nous reposer.» Joseph dit à son fils: «Moi, je ne m’éloigne pas de Marie. Mais toi, va rapidement en ville et cherche une sage-femme.» Syméon répondit: «J’ai la certitude que le Seigneur aura souci d’elle et qu’il lui donnera lui-même une sage-femme et une nourrice.» […] Alors qu’ils parlaient, vint une jeune fille portant le siège avec lequel on avait coutume de venir en aide aux femmes qui accouchent. […] Elle dit: «Ma maîtresse m’a envoyée ici parce qu’un jeune homme très beau est venu vers elle et lui a dit: «Viens rapidement afin de soutenir un accouchement singulier. Ma maîtresse me suit.»

Joseph et la sage-femme entrèrent dans la grotte (ndlr: le texte original parle plutôt d’une petite maison isolée). Joseph lui dit: «Va et visite Marie.» […] Comme la sage-femme tardait à l’intérieur, Joseph entra. La sage-femme vint au-devant de lui. Syméon l’interrogea: «Maîtresse, qu’en est-il de la jeune fille? Peut-elle avoir quelque espoir de vie?» La femme répondit: «Assieds-toi et je te raconterai une chose admirable. […] Lorsque je suis entrée pour examiner la jeune fille, je l’ai trouvée avec le visage tourné vers le haut, en train de regarder le ciel et de parler avec elle-même. Je soupçonne qu’elle priait et bénissait le Très-Haut. Je lui ai dit: «Ma fille, dis-moi, ne ressens-tu pas quelque douleur?» Mais elle était comme si elle n’entendait rien et, tel un rocher solide, elle demeurait immobile, regardant le ciel. […] En cette heure-là, toutes les choses entrèrent en repos. […] Aucune voix d’homme ne résonna, et il régnait un grand silence.»

«Cette grotte fut remplie d’une brillante clarté, avec un parfum très doux. Cette lumière naquit de la même manière que la rosée qui descend du ciel sur la terre. […] Je me tins là, remplie de stupeur, d’étonnement, et la crainte me saisit, car j’avais les yeux fixés sur l’éclat si grand de la clarté qui était née. Or cette lumière, se rétractant en elle-même en peu de temps, devint semblable à un enfant, et, au moment suivant, apparut un enfant, comme les enfants naissent d’habitude. Alors je m’enhardis, je me penchai et je le pris. […] Je l’examinai, et il n’y avait sur lui pas la moindre souillure, mais il était comme lavé dans la rosée du Dieu très-haut […] Et alors que j’étais très étonnée du fait qu’il ne pleurait pas comme pleurent d’habitude les enfants nouveau-nés, et que je le tenais en fixant le regard sur son visage, il me sourit d’un sourire très aimable.» […]
La sage-femme dit (à Syméon): «J’ai encore à t’annoncer une chose étonnante. […] J’appelai Joseph et je mis l’enfant dans ses mains. Je m’approchai de la jeune fille, je la touchai et je trouvai qu’elle était pure de tout sang. Comment le rapporterai-je? Que dirai-je? Je ne sais pas comment je pourrais raconter l’éclat si grand du Dieu vivant. Mais toi, Seigneur, tu m’es témoin: je l’ai touchée de mes mains, et j’ai trouvé que cette jeune fille, qui a enfanté, était vierge non seulement de l’enfantement, mais aussi du sexe de l’homme mâle. […] Joseph, lui, enveloppa l’enfant de langes et le plaça dans une mangeoire.»

Alors Syméon dit: «Quel salaire te donnerons-nous donc?» Elle répondit: «C’est plutôt moi qui suis redevable d’un salaire, d’un remerciement et d’une prière. […]» Sur ces mots, elle dit à son élève: «Ma fille, prends le siège et allons-nous en. Aujourd’hui en effet, ma vieillesse a vu une parturiente exempte de douleurs et une vierge qui a enfanté, si du moins on doit appeler cela un enfantement. En effet je suppose en mon âme qu’elle s’est livrée à la volonté de Dieu, qui demeure pour les siècles.» Sur ces mots, elles se mirent en chemin.

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