Il risque la ruine pour assainir un terrain qu’il n’a pas pollué

Une PME valaisanne s’estime trahie par l’État du Valais. Son directeur, à bout, attend depuis seize ans.

Stéphane Vuissoz a créé son entreprise il y a seize ans. Huit mois plus tard, il était informé qu’il se trouvait sur un site pollué. Aujourd’hui, il attend toujours une décision et risque une lourde facture.

Stéphane Vuissoz a créé son entreprise il y a seize ans. Huit mois plus tard, il était informé qu’il se trouvait sur un site pollué. Aujourd’hui, il attend toujours une décision et risque une lourde facture. Image: Yvain Genevay

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Stéphane Vuissoz a le regard noir et la parole enflammée. Cet entrepreneur valaisan à la tête d’une PME qui produit des emballages de toutes sortes est à bout de nerfs. Située en bordure du Rhône, dans la région de Sierre, Normpack, son entreprise, est assise sur un cocktail de produits toxiques. De l’arsenic, du cyanure et surtout d’énormes quantités de fluor. La source est à trouver de l’autre côté du Rhône où l'on distingue les tôles vertes de l’entreprise d’aluminium. Le problème, c’est que Stéphane Vuissoz n’a appris se trouver sur un site pollué par un courrier recommandé de l’État du Valais qu’à l’automne 2004, huit mois après qu’il avait acheté le site. Seize ans plus tard, il semble désabusé.

«Je ne peux pas faire de travaux, mes installations arrivent en bout de course et j’ai dû louer d’autres entrepôts. Par ailleurs, quelle banque prêtera de l’argent à une entreprise qui trône sur autant de produits toxiques?» lâche-t-il dans son bureau. Et de pester sur la responsabilité de l’État. Le Canton savait-il pour la pollution? N’avait-il pas autorisé préalablement des constructions sur ce site? Pourquoi n’a-t-il pas été informé? Nous avons sollicité le Département du conseiller d’État Jacques Melly, chargé de ce dossier, et n’avons pas pu savoir concrètement comment la pollution avait été identifiée, sinon que c’est le résultat d’études de cartes et d’autres inventaires.

Propriété de la famille depuis longtemps

Les services nous indiquent cependant que «les parcelles concernées sont propriété de la famille Vuissoz depuis les années 1960». Stéphane Vuissoz s’étonne de cette affirmation, qui ne démontre rien. «Cela montre surtout qu’on n’a jamais cherché à inquiéter les vrais perturbateurs, à savoir les entreprises de la région qui avaient exploité ce site comme une décharge pour y entreposer des produits pollués. Nous ne savions rien de cela avant que l’État soit contraint de les dévoiler au fil de la procédure.»

Car le processus dure depuis seize ans et, à ce jour, aucune décision formelle n’a été rendue. L’État explique que cela dépend «du degré d’urgence eu égard aux polluants présents et à l’exposition des biens environnementaux à protéger». Plusieurs procédures en justice d’autres acteurs ont aussi ralenti le dossier.

L’Office fédéral de l’environnement, dans plusieurs courriers, semble pourtant montrer que l’assainissement doit se faire rapidement. Il évoque des déchets qui trempent dans la nappe phréatique avec un écoulement de 600 kilos par an de fluorure dans les eaux souterraines. Le tout situé à 1300 mètres d’une source d’eau potable de la commune de Chalais. L’État du Valais calme le jeu, indiquant qu’il ne s’est pas formé de panache de pollution. Il nous l’assure: les polluants ne se trouvent pas dans les eaux pompées par le captage de Chalais.

Le dossier semblait pourtant s’être accéléré ces dernières années dès 2017 sous l’impulsion de l’ancien chef du service de l’environnement Joël Rossier, lequel a démissionné avec fracas l’été passé, pointant de nombreux dysfonctionnements. Mais cela s’est enlisé. Selon des documents en notre possession, ce dernier s’étonne, courant 2019, que des séances se tiennent sans la présence de Normpack. Il y fait état de séances annulées ou desquelles il aurait lui-même été exclu. Du côté de l’administration, on certifie que toutes les parties disposent du même niveau d’information.

Si Stéphane Vuissoz s’inquiète, c’est que le processus doit tôt ou tard déboucher sur une décision de répartition des coûts. Les variantes retenues font état de montants allant de 70 à 90 millions de francs. Et si la grande partie sera à la charge du producteur des déchets – l’entreprise d’aluminium –, Normpack devrait, selon la loi, être désigné comme «perturbateur par situation» et donc participer aux coûts. L’entrepreneur s’étouffe.

«Je ne savais rien de cette pollution, je devrais plutôt être indemnisé pour pouvoir déménager.» Et de comparer sa situation avec celle des propriétaires du Haut-Valais dont les sols étaient pollués au mercure et qui n’ont pas été reconnus comme perturbateurs. L’État affirme que les cas ne sont pas comparables, car la pollution au mercure a pu être réglé par une convention et l’urgence n’était pas la même. Pas de quoi conforter Stéphane Vuisso, qui s’estime trahi, se disant toujours ouvert à une solution constructive.

Les bons offices de Christophe Darbellay

Aux dernières nouvelles, une décision aurait dû être rendue fin 2019. Ce n’est toujours pas le cas en raison «de la complexité des questions à trancher dans ce dossier». Plus étonnant, dans les derniers échanges que Normpack a eus avec le Conseil d’État, c’est Christophe Darbellay, et non Jacques Melly, qui signe les correspondances. L’ex-président du PDC suisse indique qu’il n’a fait que «proposer ses bons offices pour rechercher des solutions». Pourtant, fin janvier il aurait informé Normpack qu’il fallait s’attendre à s’acquitter d’environ 5 millions de francs.

Pour Stéphane Vuissoz, cela indique que tout est joué d’avance et le fait que le dossier prenne autant de temps et qu’aucune décision ne soit rendue ne peut avoir qu’un seul but. «L’État veut éviter des recours, de longues procédures et espère que nous allons tomber en faillite pour régler les comptes entre collectivités publiques.» Sans surprise, le Canton rejette cette argumentation: «L’insolvabilité d’un perturbateur signifie des coûts à la charge de la collectivité publique.» Désabusé, l’entrepreneur promet de se battre. «Sans autre solution, dites-moi sincèrement quelle PME valaisanne pourrait s’acquitter de 5 millions de francs sans que cela revienne à la mettre en faillite?»

Créé: 22.02.2020, 22h30

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