Notre santé mentale dépend-elle du microbiote?

Des études montrent des liens entre l’état de la flore intestinale et des maladies telles que la dépression ou la schizophrénie.

Cerveau et intestins communiquent entre eux.

Cerveau et intestins communiquent entre eux. Image: BSIP SA/Alamy

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Les travaux scientifiques sur le microbiote se multiplient et ils sont de plus en plus nombreux à pointer un lien entre un déséquilibre de la flore intestinale et la santé mentale. Dépression, schizophrénie, autisme, mais aussi hyperactivité, parkinson ou alzheimer… dans quelle mesure les bactéries du système digestif jouent-elles un rôle dans le déclenchement de certains troubles psychiques?


Retrouvez notre long format: Caca non grata


La question n’est plus considérée comme extravagante. Elle est réapparue récemment à la faveur de la publication de deux études de grande ampleur. L’une, belge, publiée en février dans la revue scientifique «Nature Microbiology», montre que deux types de bactéries, Coprococcus et Dialister, sont moins présents dans l’intestin des personnes souffrant de dépression. L’autre, danoise, publiée dans le «Journal of the American Medical Association», établit un lien entre le fait d’avoir été hospitalisé pour une infection durant l’enfance et un risque accru de développer par la suite un trouble psychique. Un risque également accentué dans les cas d’infections traitées en ambulatoire à l’aide de médicaments, particulièrement d’antibiotiques. Parmi les hypothèses avancées, les auteurs de cette étude pointent le caractère inflammatoire de l’infection qui agirait sur le cerveau, mais aussi le rôle potentiellement perturbateur des antibiotiques sur le microbiote.

«C’est tout un domaine qui s’ouvre, et c’est passionnant, même si l'on reste dans la spéculation»

«C’est tout un domaine qui s’ouvre, et c’est passionnant, même si l'on reste dans la spéculation, car aucun lien de cause à effet n’est établi», prévient Jacques Schrenzel, du Laboratoire de bactériologie des Hôpitaux universitaires de Genève, qui rappelle que les deux études mettent en lumière des corrélations, certes fortes, mais pas de lien de cause à effet. «Il y a d’ailleurs beaucoup de choses que l’étude sur les infections ne dit pas: quels médicaments précisément ont reçu les enfants? Est-ce que le fait d’avoir une infection ou une inflammation sévère pendant la jeunesse endommage de manière directe ou indirecte certaines structures nerveuses? Est-ce que certaines maladies infectieuses sont plus fortement associées à une maladie psychique? Tout cela n’a pas encore été étudié.» Pour autant, évoquer la piste du microbiote lui paraît légitime, les deux études portant sur les données d’un grand nombre de personnes et les facteurs de risque mis en évidence ne peuvent pas être qualifiés de marginaux.

Des signaux via les systèmes sanguin, immunitaire, hormonal ou nerveux

Pratiquement, les bactéries qui colonisent notre intestin (elles sont en tout 40' 000 milliards) peuvent très bien «dialoguer» avec notre cerveau et ce qui se passe dans notre intestin avoir un impact sur son fonctionnement. «Une perturbation de l’équilibre du microbiote peut par exemple conduire à un moins bon fonctionnement de la muqueuse colique qui, lorsqu’elle n’est pas bien nourrie par des déchets de bactéries, fait moins bien son travail et laisse passer certaines molécules dans la circulation sanguine, qui, elles, peuvent avoir des effets multiples ailleurs dans le corps, y compris sur le cerveau», détaille Jacques Schrenzel. Les signaux qui partent du microbiote peuvent donc passer par le sang, mais aussi via le système immunitaire (par l’activation de molécules appelées cytokines, qui vont induire une inflammation), le système hormonal et même le système nerveux, puisque les neurones de l’intestin (ils sont 100 millions) sont stimulés par les bactéries qui vivent à proximité et peuvent ainsi activer le nerf vague, directement relié au cerveau.

Différents chemins reliant le ventre à la tête existent, reste à déterminer quels mécanismes jouent réellement un rôle sur le cerveau, et particulièrement dans le déclenchement de certaines maladies psychiques. Et là les questions sont beaucoup plus nombreuses que les réponses. Il faut dire que la recherche sur le microbiote n’en est qu’à ses débuts. Elle remonte à une dizaine d’années et s’appuie notamment sur le développement de nouvelles techniques de microbiologie comme la métagénomique, qui permet le séquençage de tous les ADN présents dans un milieu. Grâce à elle, il est possible d’obtenir rapidement une sorte de carte signalétique des espèces de bactéries présentes dans l’intestin d’une personne.

On dénombre près de 40 000 milliards de bactéries dans l’intestin humain. Crédit photo: Sciepro/SPL/Keystone

Bientôt des «psychobiotiques»?

La recherche dans ce domaine est néanmoins en train de s’accélérer, au point de laisser entrevoir de potentiels nouveaux moyens de prévention et de traitement. D'aucuns, comme John Cryan, chercheur à l’institut APC Microbiome Ireland, à Cork, prédisent déjà l’avènement de «psychobiotiques». Comprenez, des probiotiques – ces bactéries censées rééquilibrer la flore intestinale – capables de produire un effet positif sur la santé mentale. «Le terme psychobiotique est assez accrocheur, sourit Jacques Schrenzel, mais je crains que le message soit un peu survendu. Cela dit, moduler son alimentation va sans doute jouer un rôle de plus en plus important dans un certain nombre de maladies, notamment inflammatoires, car la meilleure manière de faire varier son microbiote de façon profonde et durable, c’est précisément l’alimentation.»

La grande question, c’est comment? Que faut-il manger pour se prémunir de telle ou telle maladie? «Aucune étude ne démontre, pour l’instant, qu’avaler des probiotiques permet d’être en meilleure santé, précise le Genevois. Il y a des potentialités, mais rien d’établi.» Ce que l’on sait, c’est que les probiotiques peuvent effectivement modifier une partie de la composition de la flore intestinale. Mais pas chez tout le monde! «Nous ne sommes pas tous réceptifs de la même manière. Pour l’instant, on ne sait pas qui l’est et pourquoi», souligne Jacques Schrenzel. Et de mettre en garde: «On a l’impression que ces probiotiques ne peuvent faire que du bien. Or les bactéries que l’on ingère ainsi ne sont pas des «bisounours», elles peuvent très bien tuer d’autres bactéries et induire des perturbations importantes.»

Le microbiote est un monde fascinant sur lequel on a tout juste commencé à soulever le voile, mais il est surtout au cœur de mécanismes extrêmement complexes. «Les nombreuses études dont il fait l’objet sont à la fois enthousiasmantes et frustrantes pour le grand public, reconnaît Jacques Schrenzel. Pour l’instant, je dirai qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, mais faire preuve de patience.»

Créé: 14.05.2019, 16h59

L’émergence de l’immuno-psychiatrie

Guillaume Fond, psychiatre et chercheur



Durant le XXe siècle, la psychiatrie s’est beaucoup focalisée sur l’idée que les maladies mentales provenaient de perturbations de neurotransmetteurs dans le cerveau, comme la dopamine ou la sérotonine. Ce qui a permis de mettre au point de nouveaux traitements, les antidépresseurs et les antipsychotiques notamment. «Ça a été une révolution thérapeutique, mais on s’est rendu compte qu’une grande partie des patients ne répondaient pas correctement, voire pas du tout, à ces traitements, explique Guillaume Fond, psychiatre et chercheur aux Hôpitaux de Marseille. En classant les patients selon des symptômes cliniques (tristesse, hallucinations, etc.), on en est arrivé à mélanger différentes sortes de maladies. Il existe, par exemple, plusieurs formes de schizophrénie, dont certaines sont, en réalité, liées à un phénomène inflammatoire.»

C’est à cela précisément que s’intéresse l’immuno-psychiatrie, nouveau champ de recherche, qui étudie les liens entre les troubles immuno-inflammatoires et les troubles psychiatriques (dépression, schizophrénie, trouble bipolaire, etc.) Récente, cette approche émerge à partir des années 90. «Des modèles animaux ont alors montré que provoquer une inflammation chez des rats induisait des troubles du comportement, qui pouvaient se rapprocher de troubles psychiatriques, poursuit le psychiatre. Chez l’être humain, on s’est notamment rendu compte qu’un quart des patients traités avec de l’interféron, un médicament contre l’hépatite C, faisaient des dépressions caractérisées. Pour la première fois, on mettait en évidence le fait qu’un médicament modulant l’immunité pouvait déclencher des troubles psychiatriques. À partir de là, on a commencé à s’intéresser de façon plus systématique au statut immuno-inflammatoire des patients psychiatriques. Et on s’est notamment rendu compte que les cytokines, des molécules qui interviennent dans la régulation de l’immunité, étaient perturbées chez ces patients, mais aussi que ces perturbations n’étaient pas les mêmes selon les troubles psychiatriques.»

C’est dans ce contexte, vers la fin des années 2000, que les scientifiques commencent à se pencher sur le microbiote, notamment ses liens avec les maladies inflammatoires, mais aussi avec les troubles mentaux. Une nouvelle approche qui correspond à un changement de perspective important, admet Guillaume Fond: «Les psychiatres ont mis longtemps à «sortir» du cerveau. Les neurosciences ont permis de comprendre énormément de choses, mais en considérant le cerveau comme un organe à part, séparé par la barrière hémato-encéphalique, on a occulté le fait que le cerveau ne vit pas indépendamment du reste du corps. Le dogme selon lequel il n’était pas soumis au système immunitaire de la même façon que les autres organes a d’ailleurs volé en éclats en 2017, lorsqu’on a trouvé des vaisseaux lymphatiques dans le cerveau, donc la preuve d’un système immunitaire du cerveau.»

Photo: DR.

Faut-il avoir peur des antibiotiques?

L'avis du Pr Jacques Schrenzel, spécialiste en bactériologie



Puisqu’ils ont pour vocation de s’attaquer aux bactéries, les antibiotiques chamboulent souvent la flore intestinale.

Faut-il s’en méfier sachant que plusieurs études pointent un lien entre déséquilibre du microbiote et problèmes de santé mentale, comme celle de l’Université d’Aarhus, au Danemark qui montre que le recours à ce genre de traitement pour soigner une infection durant l’enfance va de pair avec une augmentation du risque de développer, plus tard, une maladie psychique?

«Ce serait un faux message», tranche Jacques Schrenzel, du Laboratoire de bactériologie des Hôpitaux universitaires de Genève. Trop de pièces du puzzle manquent encore, selon lui: «Il faudrait pourvoir établir notamment si le risque de développer une maladie mentale varie selon le type d’antibiotique et surtout pouvoir déterminer si le déclencheur est l’antibiotique ou l’infection, ou une combinaison des deux. À ce stade je ne dirais certainement pas qu’il faut bazarder les antibiotiques! Faire ce genre de raccourcis serait trop dangereux. Par contre, les antibiotiques doivent absolument être utilisés de manière rationnelle, parce que le risque de résistance est avéré, mais aussi parce qu’ils peuvent perturber le microbiote.»

Photo: Yvain Genevay

Articles en relation

Témoignage – «Ma mère est schizophrène»

Femina Schizophrénie: un mot qui fait peur. Mais une maladie avec laquelle la jeune femme et les siens ont appris à vivre. Plus...

Quand le sucre est taxé de drogue, au même titre que la coke

Santé En activant les circuits liés au plaisir dans le cerveau, le sucre devient un danger de santé publique. Plus...

Les Suisses sont stressés, mais ils se soignent en marchant

Santé Pour se ressourcer, on aime partir en randonnée, montre un sondage comparatif. Le téléphone reste à portée de main Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 7

Paru le 21 août 2019
(Image: Bénédicte ) Plus...