Séries, romans ou jeux vidéo, 2019, l'année mythique

La mythologie, des histoires de vie et de superhéros qui marchent du feu de Dieu! Pourquoi les aime-t-on toujours autant?

Ulysse attaché à son mât pour résister 
au chant des sirènes qui causerait sa mort. Un des plus célèbres mythes grecs conté par Homère.

Ulysse attaché à son mât pour résister au chant des sirènes qui causerait sa mort. Un des plus célèbres mythes grecs conté par Homère. Image: Bridgemann

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Les mythes ont la vie dure. Et ils ne se sont même jamais si bien portés. Que ce soit dans des versions «enfant», «adulte», originelles ou décapées, purement fictionnelles ou mises à la sauce «psycho-philo-nouvelles spiritualités-développement personnel» dans laquelle baigne l’Occident depuis une vingtaine d’années, une cascade de grands récits et de héros mythologiques aussi bien gréco-romains que nordiques a déferlé – déclinés en films, romans, essais, manuels de mieux-être, tests de personnalité, magazines vulgarisateurs, dictionnaires, pièces de théâtre, chaînes YouTube, jeux vidéo, séries TV, dessins animés ou BD.

Un déluge pas si surprenant, note Francesca Prescendi, chargée de cours à l’Unité d’histoire et d’anthropologie des religions à l’Université de Genève (UNIGE): «De par notre double culture classique et judéo-chrétienne, nous sommes complètement imprégnés de mythologie. Ne serait-ce que dans les expressions et le vocabulaire quotidiens et dans l’utilisation de références antiques dans des noms de grandes marques ou de produits courants, elle fait partie de notre vie.» Tels écho, chaos, narcissisme, toucher le pactole, Amazon, Renault Clio, Demeter… Certes. Mais comment expliquer cet âge d’or?

Pour François Busnel, à qui l’on doit la série documentaire «Les grands mythes» diffusée sur Arte, l’explication se résume en quelques mots: «Ce sont des histoires de vie et de superhéros autant que des précis de métaphysique. Des romans psychologiques aussi bien que des thrillers décapants. Ils nous permettent d’appréhender un sentiment, une émotion, une folie. Ils nous renseignent sur nous-mêmes et représentent la part secrète mais essentielle de nos sociétés. Chaque mythe éclaire un monde où les repères sont confus…»

En d’autres termes, la mythologie ferait office à elle seule de loisir passionnant, de miroir culturo-sociétal d’une brûlante actualité, d’alternative à la philosophie (voire à la religion) en permettant de trouver des réponses essentielles et, en sus, de clé de compréhension de la psyché humaine. Évidemment, rien n’est si tranché.

Une richesse narrative exceptionnelle

Reconnaissant aux mythes une «richesse narrative exceptionnelle» ainsi qu’une dimension exploratoire qui, selon les termes de Francesca Prescendi, «pousse à l’ouverture, à la pensée et aux questionnements», le professeur à l’Unité d’histoire et d’anthropologie des religions à l’UNIGE Dominique Jaillard analyse: «Par un jeu de renvoi et d’écho qui se fait d’un récit à l’autre, les mythes, qui ne cessent de se transformer, restent toujours ouverts et ne sont jamais figés, constituent un parcours dans lequel il y a véritablement l’exploration d’une culture, de ses traits significatifs et de la condition des hommes qui la produisent et qui la reçoivent. Ils disent aussi quelque chose des sociétés qui les produisent ou dans lesquelles certaines histoires rencontrent plus de succès que d’autres.»

Un point de vue qu’embrasse Matthieu Pellet, premier assistant à la Faculté de théologie et de sciences des religions à l’Université de Lausanne: «Il faut aussi relever que la mythologie peut être dangereusement politisée. On l’a vu au cours du XXe siècle et on le voit bien en ce moment: ce «retour» aux mythes fondateurs et la récupération de certaines figures peuvent vite virer à l’utilisation nationaliste et à la propagande… Ce n’est pas un hasard si les États-Unis sont globalement moins sensibles aux vagabondages de «L’Odyssée» qu’à «L’Iliade», volet «guerrier» des récits d’Homère!»

Cette prévention, Francesca Prescendi la partage: «Cela dit, en deçà de cette politisation, la mythologie nous permet aussi d’aborder des sujets actuels et qui «parlent» au public contemporain.» Le philosophe Luc Ferry abonde: «Beaucoup de mythes, ceux d’Héraclès, de Thésée ou de Persée, par exemple, reproduisent une structure identique: de même que Zeus a dû vaincre les premiers dieux, les Titans, pour partager le monde harmonieusement, donc pour donner naissance à un ordre cosmique juste, beau et bon où les humains vont pouvoir chercher le sens de leur vie, la plupart de ces héros sont des «lieutenants» du roi des dieux. Comme lui, ils luttent contre la résurgence des puissances primitives du chaos afin de préserver l’harmonie, la justesse et la beauté du cosmos. On voit bien l’enjeu de ces combats «titanesques»: si le cosmos était détruit, ou même seulement abîmé, les humains ne pourraient plus y trouver leur place. Si le sens de la vie se situe dans la mise en harmonie de soi avec l’harmonie du monde, comme on le voit déjà dans l’histoire d’Ulysse, alors il est vital que cette harmonie ne soit pas détruite. De là la punition terrible qui s’abat toujours sur ceux qui pèchent par «hybris», par arrogance et démesure, et qui, à l’image de Prométhée, menacent ainsi l’ordre établi par Zeus. Vous retrouverez cette idée dans les préoccupations écologiques les plus contemporaines!»

Comme sur ce vase du Ve siècle av. J.-C., les légendes de la Grèce antique n’en finissent pas de nourrir l’imaginaire. Crédit photo: akg-images/Erich Lessing

Tous les grands sujets philosophiques

Et quid de la dimension philosophique? Tout en citant notamment l’odyssée d’Ulysse, exemplaire à ses yeux, Luc Ferry est catégorique: «Toute la matrice de la philosophie occidentale se trouve dans cette mythologie qui nous parle de tout ce qui compte pour nous: de ce qu’est une vie réussie pour les mortels, de l’amour, du sexe, de la guerre, du destin et de la liberté, du mensonge et de la vérité, de la mort, des conflits entre la loi des hommes et celle des dieux, tout y est, avec une richesse dans l’imagination qui m’éblouit chaque jour davantage. Les mythes tournent autour des questions métaphysiques ultimes. Il y a dans toute la mythologie un fort sentiment de transcendance du cosmos et des dieux, il y a aussi des cultes, des rituels, des sacrifices et donc, en ce sens-là, il y a du religieux dans les mythes, et les humains ne peuvent guère s’en passer à moins de devenir entièrement rationalistes, ce qui est finalement assez rare.»

Il poursuit: «Prenez l’exemple des mythes de l’amour. Comme déjà la magnifique légende de Gilgamesh, ce roi d’Uruk qui voit mourir celui qu’il aime par-dessus tout et qui part en quête de l’immortalité. Ces mythes racontent les déchirures de l’amour perdu, les affres de la séparation. Orphée va chercher la femme qu’il aime, Eurydice, jusque dans les profondeurs des enfers, mais la mort, c’est d’abord l’irréversibilité du temps, et il n’y a rien à faire contre. Voilà pourquoi mourir est présent dans nos vies, et ce sont les amours perdues qui nous font prendre conscience de cette réalité. C’est un bon exemple de ce que nous racontent les mythes et, là, ils nous invitent à réfléchir au sens de nos existences!»

Plus nuancé, Matthieu Pellet note, lui, que «contrairement à la philosophie, les mythes gréco-romains ne donnent pas une réponse de type: juste ou faux, à faire, à ne pas faire. Ils racontent mais n’impliquent pas de jugement de valeurs.» Dominique Jaillard ajoute: «Un mythe nous invite en effet à penser, mais j’hésite à utiliser le terme de philosophie, car ce qui caractérise en propre une démarche philosophique, c’est qu’on recourt à des concepts et à des idées générales et qu’on travaille directement à partir de cela. La mythologie, elle, ne formalise rien. Au moyen de récits, d’images, peut-être même à l’intérieur des rituels, elle explore les catégories constitutives d’une culture et la manière dont les hommes et le monde s’y articulent, mais il n’y a pas besoin de théoriser ces pensées ni de formuler des propositions qui seraient susceptibles d’être des jugements vrais ou faux comme on pourrait le dire d’un énoncé philosophique, soumis à une certaine logique!»

Une lecture «à notre sauce»

C’est d’ailleurs avec autant de réserve que le professeur aborde la perspective «psychologique» chère aux thérapeutes: «La psychanalyse et la psychologie ont sélectionné quelques mythes, voire certaines de leurs versions, et, à partir de là, ont tiré un fil réflexif. Sans tenir compte ni des autres récits qui font écho à l’histoire choisie, ni du fait que celle-ci a évolué et varié en fonction du lieu et de la société qui se l’était appropriée.» En résumé, donc, par une grille de lecture et de compréhension modernes, on a détourné, reconfiguré et remâché des mythes «à notre sauce» pour élaborer des réflexions et des formes de pensées nouvelles. «Ce qui montre, conclut Dominique Jaillard, que la mythologie n’a pas fini de donner à penser!» (Le Matin Dimanche)

Créé: 11.02.2019, 15h58

La culture populaire s’est (aussi) approprié la mythologie



BD De nombreuses séries ont été lancées ces derniers temps. Certaines ludo-éducatives pour enfants, comme «La mythologie en BD» (Casterman), «Les petits mythos» (Bamboo) ou «Athéna T1 - À l’école du mont Olympe» (BD Kids). D’autres pour adultes, dont «La sagesse des mythes», collection dirigée et enrichie par Luc Ferry (Glénat). Ou encore «50 nuances de Grecs», de Jul & Charles Pépin (Dargaud), qui, aujourd’hui adaptée en dessin animé, prend l’option du décalage absolu: on se régale des aventures d’Hercule se faisant recaler à Acropôle Emploi ou d’Icare lançant une compagnie aérienne low cost… Un sacrilège? Du tout. Après tout, comme le rappellent les spécialistes, le propre du mythe est d’être ouvert et de se moduler au gré des époques et des sociétés qui se l’approprient: «Dans une culture, il n’y a pas de version originale, de version vraie. Un récit mythique ne cesse de se reconfigurer», note ainsi Dominique Jaillard.



SÉRIES TV Très versés dans le bain «mytho», les scénaristes de séries TV n’en finissent pas de s’y plonger. Au programme 2019, «Kaos», interprétation contemporaine et humoristique de la mythologie grecque. Et «Ragnarok», inspirée de la mythologie nordique, comme le film «Thor» 3 (photo). Lesquelles, comme les légendes celtiques, explique Dominique Jaillard, «sont des reconstructions: il existe très peu de sources écrites et celles-ci sont des ouvrages médiévaux très postérieurs au triomphe du christianisme. Elles ont accédé au grand public après avoir été profondément retravaillées et réinventées, et constituent donc une mythologie moderne dont les éléments structurants doivent être compris plus par rapport à notre société que par rapport aux référents que seraient les mondes celtiques ou germaniques anciens.»



LIVRES Épopées fabuleuses, dieux et déesses déchaînés, héros en quête d’exploits… la mythologie est une source intarissable d’inspiration. De fait, en plus de l’excellente collection pour enfants «Olympe» fraîchement sortie, des récits «Thésée ou la loi du courage» et «Ulysse ou l’homme aux mille ruses», signés Luc Ferry et illustrés par Nicolas Duffaut (en librairie le 3 avril), on ne compte plus les essais et romans influencés par de grands mythes. Ainsi du nouveau Bernard Werber, «La boîte de Pandore» (Albin Michel). Ou des best-sellers du cycle «Percy Jackson», de Rick Riordan (Albin Michel), dont un nouvel épisode paraîtra fin 2019. «Dans cette histoire, qui suit plus ou moins la trajectoire de Persée, l’auteur a opéré de sacrés détournements, explique Francesca Prescendi, de l’Université de Genève. Il a fait du héros le fils de Poséidon, dieu de la mer et des océans, alors que dans la tradition, son père est Zeus, qui règne sur l’Olympe. Mais pourquoi pas?»



FILMS «Troie», «300», «Hercule», «Ulysse»… Depuis des décennies, Hollywood pioche joyeusement dans le réservoir inépuisable des héros mythologiques et de leurs avatars modernes, les superhéros. Ainsi «Captain Marvel» qui, dans sa version 2019, est une féministe pure et dure. Soit une sacrée évolution, sachant que les Anciens n’avaient pas franchement de souci de parité – et encore moins d’égalité – comme le remarque Francesca Prescendi, de l’UNIGE, et que les héroïnes étaient rarissimes. Tout comme dans les films tirés de l’univers Marvel, qui a toujours favorisé Thor, Iron Man, Spider-Man, Hulk ou Docteur Strange et cantonné les femmes, au mieux, à des rôles secondaires… Faut-il y voir un (petit) effet #MeToo? Le fait est que dans cette saga, c’est au féminin que se décline l’avenir de l’Univers.

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