Le sexisme de gauche, ça existe?

Alors que le combat féministe fait partie de leur ADN programmatique, les politiciens de gauche sont-ils pour autant à l’abri des saillies déplacées? Tour d’horizon après les propos du Vert genevois Antonio Hodgers sur les ondes de la RTS.

«Les émissions satiriques sont toujours un environnement glissant pour les politiques», se défend le conseiller d’État genevois Antony Hodgers.

«Les émissions satiriques sont toujours un environnement glissant pour les politiques», se défend le conseiller d’État genevois Antony Hodgers.

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«Shitstorm», une «tempête de merde»: c’est l’expression imagée choisie par le «Blick» cette semaine pour raconter ce qui arrive depuis dimanche dernier au président du Conseil d’État de la République de Genève, Antonio Hodgers.

Le politicien Vert était la semaine dernière l’invité de l’émission «Les Beaux Parleurs», en fin de matinée. Interrogé au sujet d’un article du «Temps» paru quelques jours auparavant, et comparant sa trajectoire politique de «surfeur» à celle du «marathonien» Pierre Maudet, PLR, collègue du gouvernement de Genève empêtré dans les affaires judiciaires, Hodgers a soudain eu la voix qui montait d’un ton. Cela alors qu’il invectivait nommément la journaliste qui avait écrit cet article.

On est en direct, on rigole

Ajoutant aux critiques sur sa déontologie ou sa probité professionnelle, il tenta alors une humoristique explication psychologique: «Elle est amoureuse de Pierre Maudet comme une jeune fille est amoureuse de Justin Bieber». Autour du plateau, on est en direct, on rigole.

Par un éditorial en une, «Le Temps» réagit 48 heures plus tard. Son rédacteur en chef, Stéphane Benoit-Godet, y souligne le «sexisme» de la pique du ministre, qualifie ses propos d’«indignes», et porte le fer là où ça fait mal: «En cet automne 2019 qui a vu l’émergence d’une classe politique plus jeune, plus féminine, on pouvait espérer la fin de tels comportements rétrogrades.»

Depuis, plus grand-chose, avant la réaction qu’Antonio Hodgers nous a fait parvenir par mail (lire en pied d'article).

Un sexisme plus mou

Y aurait-il donc une sorte de «sexisme de gauche»? Oui sans doute, selon la linguiste Stéphanie Pahud, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne: «Une sorte de sexisme light, qui heurte moins unanimement les oreilles, et que de toute évidence l’on s’autorise encore, parce qu’il peut passer pour de la bienveillance molle, ou du paternalisme recevable.»

Elle est d’autant plus attristée de l’expression de Hodgers: «Pour qui prétend penser le genre, ce qu’il a dit sur la RTS manque vraiment de subtilité; c’est court et creux, autant du point de vue rhétorique que politique.» Elle soupire: «Sans compter que Justin Bieber n’est pas la figure médiatique la plus vivifiante: c’est une vanne qui manque de souffle, mais surtout de responsabilité.»

Léonore Porchet, nouvelle conseillère nationale verte vaudoise, qui considère les propos de Hodgers comme «inacceptables», pense que «si le sexisme est partout, autant à gauche qu’à droite, il ne s’exprime pas la même chose. Ce sont des politiciens de droite qui m’ont fait des remarques sur mon corps, ou ma façon de m’habiller. Un député PLR a aussi pris un jour la peine de chanter une chanson paillarde à mon passage. Les politiciens de gauche n’ont pas ce sexisme caricatural. Mais on doit parfois affronter plutôt une certaine condescendance, une remarque ambiguë sur nos compétences, etc.»

Sa collègue de parti genevoise, Lisa Mazzone, qui rejoindra en décembre le Conseil des États, va dans le même sens: «Le sexisme est général, culturel, répandu dans toute la société. Il peut être plus franc à droite, mais à gauche, nous ne sommes pas à l’abri. Les auteurs ne s’en rendent parfois même pas compte, ou n’avaient peut-être pas l’intention d’être sexistes. Ce sont des remarques déplacées, un ton, une grosse voix, une manière d’accueillir nos arguments.»

Le camarade de parti Antonio Hodgers aux «Beaux parleurs»?: «Il est clair que ce qu’il a dit n’est pas admissible.» D’ailleurs, la page Facebook «Vertes de rage», gérée par le groupe égalité des Verts genevois et qui «met le doigt sur les propos et publicités sexistes» a épinglé Antonio Hodgers.

Au sein des Verts genevois, ce groupe «égalité», fonctionne comme une veille interne. Lorsqu’un membre du parti dit ou écrit quelque chose où l’on peut déceler du sexisme, il reçoit un courrier le lui signalant. Selon nos informations Antonio Hodgers va recevoir une telle missive au début de cette semaine.

Des femmes de droites plus isolées

Pour Céline Amaudruz, conseillère nationale UDC genevoise, les victimes de remarques sexistes ne sont pas toutes à égalité. Elle rappelle une séquence vidéo récente signée de la comédienne Claude-Inga Barbey: «Sous couvert d’être drôle, le sketch évoquait de façon, selon moi, blessante de mon physique et de ma vie privée. S’il s’était agi d’une femme de gauche, le tollé aurait été général. Mais comme je suis à l’UDC, je me suis retrouvée très seule, avec aucun de soutien politique, et en plus la corporation des humoristes expliquant que je l’avais bien cherché.»

Moins nombreuses, les élues de droite auraient plus de difficulté à trouver autour d’elles des solidarités, et cela ne date pas d’hier. La radicale Doris Cohen-Dumani, qui bataillait au début des années 2000 contre Daniel Brélaz pour la syndicature de Lausanne, n’a pas oublié: «Certaines remarques ne passeraient sans doute plus aujourd’hui. Je me souviens du jeune socialiste Roger Nordmann, qui ironisait en disant que si j’étais élue, il fallait prévoir un bureau à côté du mien pour mon mari.»

Et aujourd’hui, les meutes des réseaux n’arrangent pas l’affaire. Marianne Maret, PDC et première Valaisanne élue au Conseil des États il y a quelques jours, en a souffert:

«Durant la campagne, le débat sur la représentation des femmes, sur le féminisme, tout cela était de bonne guerre. Ensuite, le jour de l’élection, j’ai dit devant un micro cette phrase évidemment maladroite sur le fait que j’avais fait le ménage le dimanche matin. Et là, cela a été terrible sur les réseaux sociaux, où notamment beaucoup de femmes de gauche m’ont violemment prise à partie. C’était difficile.»

Sous la Coupole fédérale bernoise, il existe d’ailleurs depuis quelques années un groupe parlementaire de femmes.

«C’est informel, et fréquenté par des élues de tous les bords politiques, explique Lisa Mazzone. Cette problématique, et parfois la solitude qui va avec, touche selon moi autant à gauche qu’à droite, même si nous avons à gauche plus de collègues femmes avec qui en parler. Ces rencontres sont aussi l’occasion d’échanger des expériences, cela par rapport à notre vie de parlementaires. Nous avons, par exemple, organisé des rencontres en présence de conseillères fédérales ou avec les journalistes parlementaires femmes en poste à Berne.»

Avec un Conseil national désormais à 42% féminin, et un nombre croissant et inédit de conseillères aux États, la problématique du sexisme, d’où qu’il vienne, restera dans les années à venir sur le haut de la pile des dossiers politiques.


Antonio Hodgers: «Je n'ai jamais pensé que mes propos seraient pris au premier degré»

Suite à l’émission de la Première de la RTS à laquelle il a participé, le président du Conseil d’État genevois s’est fait accuser de sexisme. Il le réfute et nous a transmis cette réaction:

«Pour le contexte, nous nous trouvions dans le cadre d’une émission satirique et je n’aurais pas utilisé cette expression dans une autre situation. Les propos que j’ai tenus étaient dans le ton partagé dans le studio et n’ont suscité aucune réaction jusqu’à ce que le rédacteur en chef du «Temps» sorte la phrase de son cadre sur les réseaux sociaux.

Les émissions satiriques sont toujours un environnement glissant pour les politiques. Cela dit, sur le plan humain, si la journaliste à laquelle je faisais référence s’est sentie blessée comme femme, je m’en excuse. Je n’ai jamais pensé que mes propos seraient pris au premier degré et interprétés aussi frontalement. En tant qu’homme féministe, la question du sexisme est cruciale pour moi.

Sur le fond, mon propos portait sur la question déontologique de la trop grande proximité entre un journaliste et un homme politique. Je pense que nos sociétés ont besoin d’une presse qui puisse interroger, enquêter, mettre en lumière, en garantissant une certaine distance et neutralité afin que les journalistes sauvegardent leur esprit critique.

Dès lors, un débat sur la qualité des productions journalistiques est indispensable pour garantir la liberté de la presse. Des échanges entre la presse et le public, y compris les politiques, ne doivent pas être un tabou, mais au contraire contribuent à une presse de qualité. Ainsi, les rédactions doivent aussi pouvoir accepter des remarques critiques sans s’en offusquer et éviter de ce fait d’analyser le reproche sur le fond.»

Créé: 16.11.2019, 22h48

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