Sport à l'arrêt: et maintenant, on fait quoi?

Privés de compétition, parfois de revenus, un grand nombre de sportifs suisses attendent fébrilement de connaître leur sort. Rencontre.

«Stades fantômes»: Pour la première fois de son histoire, la planète sportive a cessé de tourner, hier.

«Stades fantômes»: Pour la première fois de son histoire, la planète sportive a cessé de tourner, hier. Image: Georg Hochmuth/Keystone

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Tous les témoignages, quels que soient le trouble ou la frustration exprimés, se rejoignent sur un point: priorité à la santé. Joueurs, dirigeants et diffuseurs ont dû se rendre à l’évidence. Le sport, ce gros mammouth à paillettes capable de voler parfois au-dessus des lois, a ce coup-ci trouvé plus fort, plus grave que lui. Partout sur la planète, tournois, courses, combats, coupes, concours et championnats ont tiré la prise. Black-out complet, éclipse totale. Même le football, qu’on désigne volontiers comme la chose la plus importante parmi celles qui importent peu, a dû s’incliner, et ses hauts intérêts avec. Rideau, fini de jouer. Parce qu’un autre match, d’un enjeu tout autre, a commencé.

Il a fallu du temps pour réaliser. Mercredi soir, grâce à une autorisation laissant penser que la police avait peur d’eux, plusieurs milliers d’ultras du Paris Saint-Germain ont pu «suivre», massés à l’extérieur d’un stade à huis clos, la qualification de leur équipe contre Dortmund en Ligue des champions. On s’est joyeusement sauté dans les bras et Layvin Kurzawa, un joueur parisien, a dansé au milieu de la foule. Jeudi encore à Glasgow, ils étaient 47 494 pour assister dans un Ibrox Park bourré à la défaite des Rangers contre Leverkusen. Et puis on a fini par comprendre, les organisateurs de la course cycliste Paris-Nice exceptés.

Ce que les deux guerres mondiales n’avaient pas suffi à déclencher en Suisse – suspendre le championnat de foot –, le coronavirus l’a fait. À l’époque, les autorités avaient estimé qu’un peu de divertissement en short et d’évasion en ballon ne feraient pas de mal. Aujourd’hui, pas le loisir. Les basketteurs de la sacro-sainte NBA et les meilleurs footballeurs du monde se retrouvent à l’arrêt, au même titre que la LNA helvétique de badminton. Ou quand tout le monde, sur un plan au moins, redevient égal. Cristiano Ronaldo, confiné à Madère tandis que sa Juventus est en quarantaine, a recommandé la plus haute prudence à ses fans: «Je ne vous parle pas comme un joueur de football mais comme un fils, un père, un humain concerné par les derniers développements qui touchent le monde entier.»

On s’écharpe quand même

Et maintenant, on fait quoi? On attend. Dans le flot des annulations, des rêves envolés et des budgets troués, on échafaude les scenarii du moins pire. En Suisse, le hockey sur glace, le basket et le volley, pour ne citer qu’eux, ont tranché: saison blanche – ou plutôt noire. Zéro palmarès, zéro trophée. Le football, lui, se donne encore un peu de temps. Si la fédération a tout suspendu jusqu’à son dernier talus, la ligue doit discuter avec ses clubs lundi; et ce ne sera pas la dernière fois, puisque les séances de l’UEFA, fixées à mardi, pourraient influencer la donne. Si l’Euro venait à être repoussé, par exemple, ce qui apparait de plus en plus probable, un laps de temps supplémentaire s’offrirait pour boucler les compétitions de clubs, à cheval sur le début de l’été.

Beaucoup doivent encore déterminer la façon dont ils vont s’en tirer. Les réflexions, nimbées du doute lié à l’évolution du virus, peuvent mener à des questions qui, il y a peu encore, auraient paru bien saugrenues. Un exemple entre mille: Liverpool, avec ses 25 points d’avance sur Manchester City à dix journées de la fin, sera-t-il bien sacré champion d’Angleterre? Si Jürgen Klopp, manager des Reds, a eu l’élégant bon sens de mettre la santé des gens au cœur du problème, d’autres ont déjà entamé leur guéguerre d’intérêts. Jean-Michel Aulas, dont l’Olympique Lyonnais est pâle septième de Ligue 1, a proposé de tout arrêter et de distribuer les accessits européens en fonction du classement de la saison dernière – l’OL était troisième. Marseille, deuxième cette année et cinquième le printemps passé, est moyennement d’accord… Bref, même en sourdine, le sport trouve le moyen de s’écharper, d’exister. Il reste maintenant à savoir combien de temps le peuple va devoir vivre sans opium.


«Des JO reportés, voire annulés, c’est difficile à entendre ou à imaginer»

Léa Sprunger, Athlète

«La situation n’est pas simple du tout, d’autant qu’il y a encore énormément d’incertitudes. Je devais partir le 4 avril pour un camp d’entraînement aux États-Unis, j’ai appris jeudi qu’il était annulé. Je pensais rentrer vendredi en Suisse pour voir la famille et répondre à quelques obligations, mais j’y ai renoncé, parce que je ne pouvais pas me permettre de rester bloquée et parce que je ne veux pas faire courir de risque à mes grands-parents. À l’entraînement, il faut garder sa concentration, tout faire comme si les Jeux allaient avoir lieu au mois de juillet, comme prévu… tout en sachant que ce ne sera peut-être pas le cas. Je continue à suivre mon plan de route, nous entrons dans la période où, précisément, il va falloir monter en puissance.

»Des JO reportés de quelques mois ou d’un an, voire annulés? C’est difficile à entendre ou à imaginer, vu la dimension de l’événement. Ce serait une énorme déception, on prépare ça depuis si longtemps, sans compter le fait qu’ils ont été planifiés comme les derniers Jeux de ma carrière. Mais voilà, c’est la santé de tout le monde avant tout. Pour l’athlète que je suis, cette période est rude à gérer. En tant qu’individu sur la planète, j’essaie de faire ce qui est possible à mon échelle, notamment pour mon entourage. Agir de la façon la plus responsable possible et attendre, c’est tout ce que l’on peut faire.»


«Le monde du ski limite un peu les dégâts»

Daniel Yule, skieur alpin

«Le monde du ski de compétition, comme le tourisme hivernal d’ailleurs, limite un peu les dégâts. Je pense qu’on a quand même eu une belle saison, rabotée de deux semaines finalement, mais avec neuf slaloms qui se sont disputés à la régulière. C’est sûr, les stations, les remontées mécaniques, les hôteliers ou encore les petits commerces vont souffrir. Mais si cette crise était arrivée en décembre, je n’ose pas imaginer les conséquences pour l’économie alpine.

»Les épreuves de Kranjska Gora qui devaient avoir lieu ce week-end ont été annulées à la dernière minute. Franchement, c’était difficile d’imaginer comment elles auraient pu se dérouler à peu près normalement dans ce contexte. Mercredi encore, la FIS m’a assuré (ndlr: Daniel Yule est le représentant des athlètes) que tout allait bien, que la situation était sous contrôle. On peut remettre en question sa gestion un brin attentiste de la situation. C’est certes plus facile à dire après coup, mais ils auraient dû être plus proactifs et plus fermes. La Coupe du monde, ça brasse des gens du monde entier, qui voyagent durant tout l’hiver. Le risque élevé de propagation me semble évident.

»Personnellement, j’aurais évidemment aimé disputer cette dernière course, d’autant que j’avais encore une chance d’accrocher le Globe de cristal de ma spécialité. Reste que je relativise très facilement. Ma saison a été magnifique, avec trois victoires dans des courses mythiques. Je signe tout de suite pour revivre de telles émotions la saison prochaine. Bien sûr, c’est plus facile pour moi de relativiser. J’ai des amis qui doivent faire tourner des commerces. Quand je compare mes soucis aux leurs, j’ai la belle vie.»


«Je commence à être sceptique pour Roland-Garros, l’Euro ou le Tour»

Massimo Lorenzi, responsable des Sports à la RTS

«La première chose par les temps que nous traversons, c’est que le sport, un divertissement, n’a plus sa raison d’être. Le spectacle et les émotions qui en découlent ont perdu tout leur sens, écrasés par quelque chose de tellement plus important. Il faut savoir siffler la fin du match, arrêter de jouer, on se trouve dans une dimension éthique, fondamentale. Deuxièmement, ceux qui l’ignoraient encore constatent que le sport est une industrie, comme celle du tourisme ou des machines. Or personne ne peut dire aujourd’hui à quel point cette industrie ressortira sinistrée de cet ouragan.

»Au final, les grands comme le Real Madrid auront moins de mal que les petits, comme un club de volley dans les Franches-Montagnes ou ailleurs. Quant à nous, les diffuseurs, nous avons aussi nos soucis, nos pertes. Mais que pèsent mes états d’âme, sachant que dans une semaine, nous serons peut-être tous en quarantaine comme en Italie? Nous ne lâcherons pas l’émission «Sport Dimanche», qui continuera. Mais pour le reste, tout s’arrête. Nous ignorons pour combien de temps, mais je commence à être vachement sceptique pour Roland-Garros, l’Euro ou le Tour de France.»


«La lutte contre le virus passe avant la lutte contre la relégation»

Laurent Walthert, capitaine de Ne/Xamax

«Évidemment, dans le meilleur des mondes, on aurait aimé jouer cette saison jusqu’au bout, se sauver et finir en beauté. Mais il faut accepter la situation: notre réalité paraît tout à coup bien secondaire. La santé publique est mille fois plus cruciale que le divertissement que nous proposons chaque week-end. La lutte contre le virus est plus importante que la lutte contre la relégation. La seule chose à faire, peu importe qu’on s’appelle Pierre, Paul ou Jacques, c’est de se plier aux directives des autorités pour le bien commun.

»Forcément, à l’entraînement, je vous mentirais si je vous disais qu’il y a la même intensité qu’en temps normal. Dans le sport de haut niveau, on est tous des compétiteurs. Si on nous enlève la pression du match, cette échéance qui rythme nos semaines, alors ça change tout. On s’est néanmoins entraînés encore normalement cette semaine, en tâchant de s’impliquer un maximum. On a travaillé d’autres aspects, comme le renforcement musculaire ou les balles arrêtées.

»La grosse différence, par rapport à d’habitude, c’est que je vais passer tout mon week-end en famille. Avec l’âge, je prends cette situation avec philosophie. Comme Jürgen Klopp l’a justement dit cette semaine, je considère que le football n’est pas au-dessus du reste, nous sommes tous et toutes concernés. Ce que j’espère, c’est que l’épidémie puisse s’estomper. Et si on doit repousser la fin du championnat à l’été, on arrivera tous à vivre avec.»


«Nous serons peut-être amenés à nous poser des questions désagréables»

Stéphanie Mérillat, vice-présidente du HC Bienne

«Cette décision d’annuler la fin des championnats sans verdict sportif était la plus logique – tout autre choix n’aurait pas été équitable. Mais c’est sûr que cela n’efface pas la frustration de tous, ni le déficit que subiront les clubs. Plus cette crise avance, plus on se rend compte qu’on n’est que de tout petits acteurs. On s’avance vers des mois troublés pour tout le monde et, en fin de compte, la mère de famille est plus inquiète que la dirigeante du HC Bienne.

»Il est encore trop tôt pour estimer le manque à gagner pour le club, nous prenons les choses comme elles viennent, sans être maîtres de notre destin. Le monde du sport et du divertissement ne représente peut-être pas une industrie vitale, sauf pour ceux qui en vivent. Or si cette crise se prolonge, nous serons peut-être amenés à nous poser des questions désagréables comme: peut-on garder tout le monde? Pour l’instant, c’est gérable, on peut dire que nous n’avons perdu que la recette de trois matches. Mais quid de la suite? Les directeurs marketing de tous les clubs doivent être inquiets. Parce qu’on sait que pour toute entreprise en difficulté, le premier poste que l’on supprime ou réduit, c’est le sponsoring. Ce n’est pas la joie, on verra. Une chose est sûre: pour les clubs, il faut absolument que la saison prochaine ait lieu en intégralité et dans les temps.»


«Je vais continuer à m’entretenir, mais où trouver des courts ouverts?»

Johan Nikles, tennisman genevois (ATP 494) exilé en Espagne

«Je suis en train de regarder les moyens qu’il y a de rentrer très vite à Genève, avant que cela ne soit plus possible. Ici en Espagne, ils ont commencé à fermer les restos, les magasins. Mon club (ndlr: l’Académie de David Ferrer à Javea) a fermé ses portes aujourd’hui (vendredi), par précaution, et on ne sait pas quand cela rouvrira. Six semaines sans le moindre tournoi, et peut-être davantage par la suite, c’est un énorme coup derrière la tête pour tout le monde du tennis. À la limite, pour nous les joueurs de tournois Challengers, qui ne touchons de toute façon pas grand-chose normalement, cela ne changera pas beaucoup au niveau financier, moins que pour les ténors. Si les Interclubs sont aussi annulés en avril ou mai, là, oui, il y aura un manque à gagner.

»Même s’il y a évidemment d’autres priorités au niveau sanitaire, j’espère qu’on pourra revenir à la normale le plus vite possible. Six semaines sans tennis, c’est énorme! Je vais continuer à m’entretenir, mais où trouver des courts ouverts? Par rapport à d’autres, j’ai au moins une petite chance. Je vais profiter de ce repos forcé pour bosser sur mes études – je vais passer mon certificat de maturité. Il va falloir être patient et trouver d’autres activités pour s’aérer la tête. Et dire qu’on ne pourra même pas passer le temps en regardant des courses ou des matches…»


«J’ai terminé ma carrière par un match amical à huis clos»

Julien Vauclair, hockeyeur du HC Lugano

«Ce n’est pas une situation évidente. Ça faisait un certain temps qu’on ne savait pas vraiment dans quelle direction on allait. Même si l’espoir de jouer ces play-off demeurait, je pense que la situation imposait cette décision de tout arrêter. Il y a plus important que le hockey sur glace. La santé de tout le monde prime, c’est évident. Cela nous rappelle qu’en Suisse, même si on a tendance à le croire, on n’est pas mieux lotis que les autres.

»À titre personnel, c’est une situation particulière. Cela faisait quelques années que chaque saison pouvait être ma dernière. J’avais pris la décision d’arrêter au terme de celle-ci. J’attendais donc avec impatience ces play-off. Ce d’autant que nous nous sommes qualifiés au terme d’un championnat compliqué. Nous avions vraiment l’impression de pouvoir réaliser quelque chose de bien avec cette équipe de Lugano.

»Finalement le plus étrange, c’est que ma carrière se soit terminée jeudi soir par un match amical à huis clos dans la patinoire de Kloten. C’est assez improbable comme situation. Au moment du coup d’envoi, nous savions que le Tessin avait durci les mesures. La fin de saison était donc devenue inévitable. Mais il y avait tout de même cette rencontre à jouer… Au moment où c’était fini, le sentiment était très spécial. Cela ne me rend pas triste car j’ai eu la chance d’avoir une magnifique carrière.

»Je vais désormais porter une autre casquette. Celle de directeur du scouting au sein du HC Lugano. Mais là aussi, tout semble paralysé. Les championnats du monde juniors sont annulés. Bref, je pense que cette histoire va nous embêter encore un petit moment. C’est peut-être une bonne chose. Cela me permettra d’effectuer ce virage à 360 degrés dans ma vie en douceur. J’ai hâte de me lancer là-dedans même si ça s’est passé de manière un petit peu plus soudaine qu’imaginé.»

Photos: Jean-Christophe Bott/Keystone, Laurent Gillieron/Keystone, Christian Brun, Patrick Huerlimann/Keystone, Yvain Genevay, HC Lugano.

Créé: 14.03.2020, 22h59

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