En Suisse, un camping sur trois est menacé de «destruction soudaine»

Une cinquantaine de campings romands se trouvent en zone rouge de danger d’inondations. C’est ce que révèlent les cartes suisses des dangers naturels. Sur place, les campeurs et certains gérants sont peu informés des risques.

La camping du Pont d'Anniviers peu après l'orage du 2 juillet 2018.

La camping du Pont d'Anniviers peu après l'orage du 2 juillet 2018. Image: Sarah Zufferey

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Dans son malheur, Sarah Zufferey a eu beaucoup de chance. Le 2 juillet 2018, alors que les clients de son camping sont tranquillement attablés pour l’apéro, un énorme orage se déclenche au fond du Val d’Anniviers, en Valais. Vers 17h30, il provoque une coulée dévastatrice de troncs, de pierres et de boue, longue de 23 kilomètres. La scierie toute proche est éventrée, le terrain de football voisin disparaît sous des tonnes de rochers.

Le camping du Pont, lui, échappe de justesse au désastre. Les flots de boue viennent lécher ses bungalows et arrachent le pont qui traverse la rivière Navizence. La place de grillade, les bancs, le parking sont anéantis. Une dizaine de campeurs, des chevaux, des poules et des oies sont évacués en catastrophe avec l’aide des pompiers. «Personne n’avait jamais vu ça», explique Sarah Zufferey, qui gère le camping depuis sept ans avec son compagnon. «Personne n’aurait imaginé que ce serait aussi grave. On a eu un monstre bol.»

444 campings, un tiers en zone rouge

Raphaël Mayoraz, chef de la section dangers naturels à l’Etat du Valais, se dit «content de n’avoir eu aucune victime» ce soir-là dans le Val d’Anniviers: «L'orage a été extrêmement intense sur une heure environ, ce qui donne très peu de temps pour intervenir.» La réactivité de l'observateur local chargé de donner l'alerte et des habitants a permis d'éviter le pire.

Le camping du Pont Anniviers, qui a pu rouvrir cet hiver après plusieurs mois de fermeture, n’est pas le seul à être exposé au risque de crue. Un tiers des 444 campings de Suisse se trouve en zone de danger élevé d’inondation, 30 sont en zone de danger élevé d’avalanches. C’est ce que montrent des chiffres inédits tirés des cartes de dangers naturels des cantons, qu’ont analysés les datajournalistes et la cellule enquête de Tamedia.

Représenté en rouge sur les cartes officielles, le niveau de danger élevé signifie que «les personnes sont en danger à l’intérieur et à l’extérieur des bâtiments» et qu’il faut «s’attendre à des destructions soudaines de bâtiments». Rien qu’en Suisse romande, on trouve une cinquantaine de campings exposés à ce risque pour les inondations. Certains sont situés au bord de lacs ou de fleuves dont le niveau monte lentement, comme le Doubs. Mais d’autres, dans les vallées alpines, sont exposés à une crue rapide et brutale. C’est là que le danger est le plus grand.

Des gérants (trop) détendus

A Vers l’Eglise, dans les Alpes vaudoises, le camping la Murée a subi 2005 une montée soudaine de La Grande Eau qui a emporté un frigo, abîmé le pont voisin et inondé le terrain de boue et de troncs. Depuis, une bande herbeuse doit en principe être laissée libre le long de la rivière. Mais des caravanes y sont mises quand même, «quand il y a une bonne série de beau temps», explique Jean-Claude Junod, l’un des gérants bénévoles du site. Les campings cars sont alors parqués moteur en avant, vers la route, de manière à sortir rapidement en cas d’orage.

L’attitude détendue de Jean-Claude Junod est typique des gérants de campings que nous avons interrogés. A Atzmännig, dans le canton de Saint-Gall, le camping est en zone rouge pour le danger d’inondation, mais le gérant n’est pas au courant – selon lui, il ne s’est rien passé ici depuis 200 ans. A Tujetsch, dans les Grisons, on a créé en 2012 un nouveau camping dont une partie se trouve en zone de danger élevé. La commune doit régulièrement évacuer des vacanciers qui plantent leurs tentes au bord du Rhin.

Atzmännig, canton de St-Gall: tous les 300 ans, une vague de 3 à 4 mètres de haut peut balayer ce vallon.

En principe, des plans d’évacuation devraient être clairement affichés dans ces endroits à risque. C’est ce que recommande l’Office fédéral de l’environnement. Mais nous n’en avons vu qu'un dans les sept campings situés en zone de danger élevé que nous avons visités. Et sur une vingtaine de sites internet de campings que nous avons examinés, aucun ne mentionne la présence de dangers naturels dans leur périmètre.

Le scénario qui fait peur

Cette situation inquiète plusieurs cantons. En Valais, le chef de la section dangers naturels Raphaël Mayoraz explique avoir certains campings «un petit peu à l’œil». A Berne, le responsable de la protection contre les crues Damian Stoffel souligne que les campeurs sont vulnérables, surtout lorsqu’ils passent la nuit dans une tente, sans protection, au bord d’un cours d’eau qui peut déborder.

La catastrophe du Grand Bornand, en 1987.

Le scénario qui fait peur à tout le monde, c’est celui du camping du Grand Bornand (Haute-Savoie), où un torrent en furie a fait 23 morts en 1987. Ou celui de Biescas (Espagne), où 87 campeurs ont été noyés par une rivière en crue en 1996. A chaque fois, un orage estival éclate haut dans la montagne – il peut faire encore beau en bas – créant une coulée d’eau, de roches et de troncs qui emporte tout sur son passage. Ces orages sont difficiles à prévoir et laissent peu de temps pour évacuer les sites exposés. L’exemple d’Anniviers, ou de l’orage qui s’est abattu sur Lausanne en juin 2018, montrent que ces pluies très intenses peuvent se produire en Suisse romande. Et la fréquence de ce genre d’événements devrait s’accroître avec le réchauffement climatique, selon les prévisions de la Confédération.

Sur la carte, une coulée rouge

En août dernier, un camping d’Arolla (VS) a été évacué en urgence lorsque des coulées – heureusement lentes – se sont arrêtées à proximité des tentes grâce à une digue construite il y a une quinzaine d'années. A La Fouly (VS), dans le val Ferret, la perspective de laves torrentielles faisant irruption dans le camping des Glaciers inquiète les autorités. Ici, la carte des dangers naturels dessine une coulée rouge qui, dans le pire des cas, pourrait toucher une dizaine d’emplacements de tentes ou de caravanes. Il y a trois ans, le canton a interdit de camper en bordure du lit de la rivière. Mais le plan du camping montre toujours des emplacements occupés près du cours d’eau, en zone de danger élevé d’inondation.

La carte des dangers naturels à La Fouly.

Pour le propriétaire, Alain Darbellay, le risque à cet endroit est toutefois limité. «Pour l’eau, on est à peu près tranquille, estime-t-il. Le lit de la rivière a été creusé, il est 5 mètres plus bas aujourd’hui qu’il y a 30 ans. Et de mémoire d’homme, on a jamais vu cette lave torrentielle. Mais c’est ce que le canton craint, même si la situation a évolué en notre faveur», grâce au retrait du glacier de l’A Neuve qui surplombe de loin le camping.

Alain Darbellay, propriétaire du camping des Glaciers.

En 50 ans d’exploitation, selon le président de la commune d’Orsières Joachim Rausis, le camping des Glaciers n’a connu qu’une seule évacuation et aucun incident grave. «Nous jugeons la situation sécuritaire actuelle tolérable pour le moment, ajoute le chef de section dangers naturels Raphaël Mayoraz. Le plan d'alarme pour le camping est bien établi, la sécurité est gérée par le propriétaire qui est guide de montagne, natif de la Fouly et en qui nous avons une grande confiance.»

Digue de protection

Mais le risque qui pèse sur le site est suffisamment sérieux pour que la construction d’une digue de protection de trois mètres de haut en amont du camping soit envisagée. L’ouvrage est en discussion depuis plusieurs années. Mais son implantation sur une zone alluviale, écologiquement sensible, retarde la réalisation du projet. Sa nécessité ne fait pourtant pas de doute aux yeux de Raphaël Mayoraz : «Il est clair que nous aimerions tous accélérer la réalisation du dossier», dit-il. Avec un démarrage des travaux si possible dès l’an prochain, car selon lui «il faut aller un cran plus loin du point de vue protection».

Beaucoup plus bas, dans la plaine du Rhône, un problème tout différent se pose. Plusieurs campings posés au pied des digues, en zone de danger élevé d’inondation, sont devenus de petites villes habitées toute l’année, parfois en toute illégalité. C’est le cas du «ranch El Capio», à Martigny, qui sera évacué d’ici au 30 juin. «C’était devenu un camping permanent sans autorisation», observe Olivier Dély, secrétaire municipal de Martigny.

Caravane abandonnée du Ranch El Capio.

Entre Sion et Sierre, quelque 250 personnes vivraient en permanence au camping du Robinson, ce qui est illégal. Le site est partiellement exposé à la menace d’une inondation consécutive à une rupture des digues du Rhône, ce que son gérant Christian Genoud avoue ignorer. En 2016, la commune avait pourtant mené un exercice d’évacuation du village voisin de Granges avec le scénario suivant: «De fortes pluies font monter le niveau du Rhône. A la hauteur de Granges, où le fleuve s'incurve légèrement, de l'eau s'infiltre dans la digue sous la pression du courant, et se déverse dans un quartier du village où vivent quelque 500 ménages.» Des travaux prioritaires de renforcement de la digue viennent de démarrer, avec quatre ans de retard…

Carte des dangers naturels autour de Granges (VS).

Les cantons de Vaud et du Valais l’assurent: «Si on a très peur pour un camping, on le ferme.» Mais cela n’arrive presque jamais. Car ce sont d’abord les communes qui sont responsables de fermer ou déplacer un camping. Elles le font le moins possible, préférant les laisser en place moyennant quelques aménagements ou des ouvrages de protections subventionnés par les cantons ou la Confédération. Il y a des exceptions: à Echandens (VD), un camping régulièrement inondé par la Venoge a été supprimé il y a une dizaine d’années. A Genève, le camping de l’Allondon devait être partiellement déplacé cet hiver en raison d’un «déficit de protection» face au risque d’inondation. Mais le déplacement des caravanes exposées a été retardé.

Tout près de Sion enfin, le camping Sedunum, 120 places et datant de 1969, va devoir bouger pour élargir le lit du Rhône et réduire le risque de crue. A cet endroit, la digue est épaisse, mais ancienne. Sa rupture provoquerait un flot de deux mètres de haut, un «risque important», selon Tony Arborino de l’Office cantonal de construction du Rhône. Mais le déménagement du camping n’interviendra sans doute pas avant une dizaine d’années.

Dans le Val d’Anniviers, au camping du Pont, Sarah Zufferey est dans l’expectative. Depuis l’inondation de juillet 2018, la population de la région a offert quelque 17'000 francs de dons pour que son camping survive. Aujourd’hui, «on ne sait pas ce qui va se passer, ce que va faire la commune, dit-elle. Mais ce serait injuste qu’on parte, puisque justement nos bâtiments n’ont pas été touchés!»

Le camping du Pont aujourd'hui. La route en bord de rivière a été refaite par l'armée.

En principe, son camping devrait rester en place. «Il est prévu de protéger les bungalows avec une digue dont les matériaux sont prélevés dans ceux déposés par la crue de juillet dernier», annonce le responsable cantonal Raphaël Mayoraz. Les travaux de protection devraient démarrer cet été déjà. Car même si l’orage de juillet 2018 était exceptionnel, le phénomène peut se reproduire. Au même endroit ou plus loin, dans une autre vallée des Alpes.

Traitement des données : Duc-Quang Nguyen, Patrick Meier

Créé: 02.06.2019, 08h03

A l'étranger, des étés meurtriers

14 juillet 1987. Au Grand-Bornand, en Haute-Savoie, un orage stationnaire éclate sur les sommets vers 17h30. Une heure plus tard, un mur d’eau, de boue et de troncs dévaste le camping situé dans la vallée. Sur 49 campeurs, 23 perdent la vie, notamment en raison de l’absence de dispositif d’alerte adapté.

7 août 1996. A Biescas, dans les Pyrénées espagnoles, un orage fait déborder les lits de plusieurs rivières et provoque une coulée de débris, de roches et de troncs. Au camping Las Nieves, 87 personnes sont tuées. Son emplacement sur un cône d’écoulement de la rivière, la forte pente et la présence de petits barrages ont aggravé la catastrophe.

8-9 septembre 2002. Cinq campeurs sont tués dans le Gard, dans le Sud de la France, après des pluies exceptionnelles: jusqu’à 6,87 mètres d’eau en 24 heures.

11 juin 2010. En Arkansas, aux Etats-Unis, de fortes pluies font déborder deux rivières qui montent au rythme de 2,4 mètres par heure. Au moins vingt campeurs installés sur les berges sont tués.

17 septembre 2014. A Lamalou-les-Bains (Hérault), la rupture soudaine d’un barrage de débris créés par de fortes pluies emporte trois campeurs.

9 août 2018. A Saint-Julien de Peyrolas (Gard), un camping privé accueillant une centaine de jeunes Allemands est balayé par une vague d’eau de deux mètres. Un accompagnateur est tué. L’association propriétaire a été condamnée à démonter ses installations.

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