La taxe au sucre n’est pas (encore) salée

Faire payer plus cher les boissons sucrées? Plusieurs pays s’y sont mis. En Suisse, les cantons de Neuchâtel et de Genève pourraient bien être les premiers à adopter cette mesure.

Générateur de caries dentaires, le sucre est aussi responsable d’obésité, laquelle engendre diverses maladies.

Générateur de caries dentaires, le sucre est aussi responsable d’obésité, laquelle engendre diverses maladies. Image: iStockphoto/dundanim

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Une petite soif? Avant de commander votre boisson préférée, vérifiez sa teneur en sucres. Et ce n’est pas qu’une histoire de carie dentaire. Car deux cantons romands se penchent, chacun à sa manière, sur des projets de taxe sur les boissons sucrées. Et ce pourrait bien n’être que le début d’une longue liste en attendant – peut-être – une décision fédérale.

La méthode a déjà été testée dans de nombreux pays, du Chili à la France en passant par la Hongrie et la Grande-Bretagne. Car taxer le sucre a un triple effet vertueux: d’abord, augmenter le prix d’un soda, c’est inciter le consommateur à se tourner vers une autre boisson, moins sucrée. Ensuite, le bénéfice de la taxe en question permet de mener, par exemple, des campagnes de sensibilisation en lien avec une alimentation saine. Enfin, les fabricants de soda – parfois, mais pas tout le temps – baissent le taux de sucre de leurs produits afin de ne pas trop perdre de parts de marché.

En attendant Berne

En Suisse, un canton a clairement pris les devants dans cette guerre contre le sucre ajouté. Par le biais d’une initiative cantonale, Neuchâtel avait demandé, en 2017 déjà, au parlement fédéral l’introduction d’une taxe sur le sucre ajouté. Une initiative balayée sans équivoque par les deux chambres. Neuchâtel a donc choisi de reprendre ce principe mais à son niveau, et un projet plus modeste, dont la mise en consultation vient de se terminer, propose de taxer les boissons sucrées afin de financer un programme de santé bucco-sanitaire et d’engager un médecin-dentiste cantonal. Pour une augmentation de «moins de 5 centimes» par boisson, le projet rapporterait près de 2 millions de francs. «Il serait illusoire d’envisager une taxe qui soit réellement dissuasive, elle provoquerait un «exode» de la consommation sans atteindre son but, détaille Laurent Kurth, conseiller d’État en charge du dossier. En revanche, l’introduction de la taxe participe à la sensibilisation du public et des consommateurs sur les méfaits du sucre et sur la santé en général.»

Autre canton, même combat: la commission de santé du Grand Conseil genevois vient en effet d’accepter à l’unanimité une motion visant à taxer les sucres ajoutés dans les boissons et les produits transformés. Les modalités et le montant de la taxe ne sont pas encore précisés, mais l’intégralité des recettes irait à la prévention de l’obésité.

Mais au fait, viser le sucre, est-ce vraiment une bonne idée? D’après Laurence Margot, diététicienne à la Fourchette verte Suisse, la réponse est clairement oui: «Le sucre entraîne des caries dentaires d’un côté, et de l’obésité de l’autre. Et l’obésité est un facteur de risques pour d’autres maladies telles que le diabète ou les maladies cardiovasculaires, qui représentent une grande partie de décès.» Effet pervers supplémentaire, les boissons sucrées sont souvent consommées en grandes quantités, car elles ne «rassasient» pas comme le ferait un aliment. «Cela explique pourquoi on vise ainsi les boissons contenant du sucre, jus de fruits souvent inclus, quand bien même le sucre y est associé à d’autres composants intéressants, vitamines ou minéraux», précise Laurence Margot.

Les Suisses, des becs à sucre

Car les Suisses sont de gros consommateurs de sucre: 110 grammes par jour en moyenne. Et ce, alors que l’Office fédéral de la santé publique recommande plutôt 50 grammes, tandis que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) plaide carrément pour 25 grammes par jour, soit 5% de l’apport énergétique quotidien. «Il n’est donc pas inutile de faire toutes ces démarches mais, concrètement, tant que rien n’est fait au niveau national, ça ne marchera pas. Parce que s’il suffit de traverser la frontière cantonale pour avoir son soda 50 centimes meilleur marché, les gens le feront», continue la diététicienne, s’alignant sur l’opinion du conseiller d’État.

À l’heure actuelle, pourtant, les services fédéraux refusent d’envisager de taxer les fabricants de boissons sucrées. Et ce malgré les exemples plutôt positifs mis en place dans différents pays.

Comme le rappelait le conseiller fédéral Alain Berset lors d’un congrès national sur la santé qui s’est tenu à Berne le mois dernier: «Il est intéressant de voir ce qui se fait dans les autres pays. En Suisse, nous avons choisi la collaboration avec l’industrie pour diminuer le taux de sucre. Soit nous arrivons à des résultats, soit il faudra prendre d’autres mesures.»

Les résultats? Ils commencent à se faire sentir. Depuis 2016, la teneur en sucres dans les yogourts a diminué de 3,5%, et de 13% dans les céréales pour petit-déjeuner. «Et l’industrie agroalimentaire s’est engagée à poursuivre sur cette voie et à réduire les teneurs respectivement de 10 et 15% supplémentaires d’ici à 2024», détaille Eva van Beek, porte-parole de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV). C’est bien, mais ça pourrait être mieux. En Angleterre, l’augmentation au printemps 2018 de 20% du prix des boissons sucrées a poussé une partie des fabricants à baisser leur niveau de sucre et les consommateurs à privilégier les sodas peu sucrés et les eaux en bouteille. Au Chili, qui mène depuis 2016 une véritable guerre contre le sucre, la consommation des boissons sucrées a carrément diminué de 25% en deux ans. «Un effet de si grande ampleur au niveau national, dans la première année d’application, est un signe encourageant pour la prévention de maladies telles que l’obésité, l’hypertension ou le diabète», indiquait Lindsey Smith Taillie, une épidémiologiste de l’Université de Caroline du Nord, dans une interview au « New York Times» .

Résolutions timides

Les velléités fédérales restent malgré tout timides. «L’approche choisie, à savoir la collaboration avec l’industrie, correspond mieux aux caractéristiques de la Suisse et aura le même succès si toutes les parties assument leurs responsabilités», relève encore Eva van Beek. Et, «si nécessaire, nous pourrions sûrement nous inspirer des expériences faites par les États voisins et des recommandations de l’OMS», continue la représentante de l’OSAV.

Les recommandations de l’OMS, justement, s’articulent autour de la taxation. Selon le rapport intitulé «Fiscal policies for diet and prevention of noncommunicable diseases», «les politiques fiscales entraînant une augmentation de 20% au moins du prix de vente au détail des boissons sucrées conduiraient à une baisse proportionnelle de la consommation de ces produits».

Timides en comparaison des autres initiatives internationales et au regard des recommandations des experts de la santé, ces premières résolutions cantonales ont le mérite de pousser le sujet sur le devant de la scène. «Je pense que c’est grâce à la sensibilisation dans un premier temps, à des initiatives locales aussi, qu’il y aura une vraie prise de conscience qui permettra au final de légiférer au niveau national», estime ainsi Laurence Margot. Vous prendrez une rondelle de citron dans votre eau gazeuse?

Créé: 17.03.2020, 14h09

Et le gras dans tout ça?

Changement de paradigme, ou tendance du moment? Longtemps fustigés, le gras comme le sel ont désormais laissé leur place de mal-aimés au sucre. Ou plutôt aux sucres libres, c’est-à-dire ceux qu’ajoutent les industriels, le cuisinier ou le consommateur final.

Car comme l’a encore rappelé la Société française de nutrition tout dernièrement, le gras est indispensable au bon fonctionnement de notre organisme. Nous devrions tirer entre 35 à 40% de notre énergie des lipides. Ce qui n’est pas le cas des sucres ajoutés. «Le sucre n’est pas nécessaire du point de vue nutritionnel», souligne Francesco Branca, directeur du département nutrition pour la santé et le développement de l’OMS, dans le rapport cité ci-dessus.

Pour Laurence Margot, qui travaille dans le domaine de promotion de la santé depuis trente-cinq ans, il ne faut pas forcément remplacer la diabolisation du gras par celle du sucre. «Disons que tout mouvement extrémiste n’est pas porteur. Je ne crois pas à l’interdiction, je pense que c’est plus intéressant d’avoir une consommation ponctuelle et gérée. Mais d’un point de vue sanitaire, viser le sucre a un sens.»

Et le sel? Là encore, difficile de s’y retrouver. Longtemps, le message était limpide. Le Suisse ingurgite en moyenne trop de sel, entre 8 et 10 grammes par jour, alors que la Société suisse de nutrition fixe l’objectif à long terme à 5 grammes quotidiens. Du coup, la guerre au sel était déclarée. Mais voilà: depuis, comme pour le gras, à force de le vilipender, on a oublié qu’il avait aussi son utilité. Et une vaste méta-étude canadienne (menée par l’Université McMaster, dans l’Ontario) a carrément démontré que la consommation de sel au double de la quantité recommandée n’avait pas d’incidence sur la santé… Elle pourrait même être positive: le risque de mort prématurée serait plus élevé chez les personnes consommant le moins de sel.

Désormais, c’est donc le sucre qui rejoint l’alcool et le tabac au rang des substances à taxer.

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