Comment le télétravail va-t-il changer toutes nos vies?

Coronavirus: depuis lundi, beaucoup d’entre nous ont basculé dans le monde digital, libérateur pour certains, terrifiant pour d’autres.

Pour garder la motivation et assurer ses tâches, les spécialistes conseillent d’éviter de traîner en pyjama et, si possible, de s’aménager un coin bureau au calme.

Pour garder la motivation et assurer ses tâches, les spécialistes conseillent d’éviter de traîner en pyjama et, si possible, de s’aménager un coin bureau au calme. Image: HalfPoint

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Assistez-vous plutôt en pyjama à votre première vidéoconférence du matin, avec la folle envie de retourner vous coucher auprès des vôtres? Ou au contraire, saluez-vous vos collègues, tirés à quatre épingles, le café à la main et les enfants silencieux sur leurs devoirs en arrière-fond? Avez-vous été le premier à quitter le navire, lorsque votre employeur vous laissait encore le choix? Ou avez-vous tenu la barre jusqu’au bout, pour prouver aux autres et à vous-même que vous êtes indispensable, avant que, seul à la maison, vous ne deveniez invisible?

Cela fait une semaine que des centaines de milliers de Suisses se sont mis au télétravail. Ce basculement s’est fait au pas de charge et il soulève déjà nombre de questions et d’angoisses qu’il va falloir gérer dans la durée. Car notre manière de travailler depuis chez nous en dit long sur notre personnalité. Elle révèle nos atouts, mais aussi nos faiblesses.

Notre peur du changement

«Le home office, c’est principalement pour les cols blancs, constate Isabelle Chappuis, directrice de Future Skills Lab, au sein de la Faculté des HEC à l’Université de Lausanne. Une statistique américaine, qu’on peut reprendre pour la Suisse, indique que les hauts revenus peuvent faire du télétravail à 60% contre 9% pour les bas revenus. Et puis, nous ne sommes pas égaux face au virus, puisque certains ne peuvent tout simplement pas, dans leur profession, faire du télétravail.»

Isabelle Chappuis, directrice de Future Skills Lab

Pour les chanceux qui pourront rester chez eux, «il faudra changer nos habitudes, explique Kirsten Bourcoud, psychologue du travail chez Vicario Consulting, à Lausanne. Les humains sont «câblés» cérébralement pour économiser leur énergie mentale. Donc tout changement de comportement a un coût. Il ne faut pas sous­estimer les efforts d’adaptation que représente le télétravail pour certains.»

Le défi technique, à commencer, mais aussi les horaires, l’organisation de la journée, le rythme à trouver. Les premiers jours se vivent dans une impression de flottement, une perte de temps, un air de vacances pour certains, une surcharge pour d’autres. «Ce qui pouvait peut-être se décider en quelques secondes entre deux portes devient plus contraignant à distance, surtout s’il faut consulter plusieurs personnes.» Sans parler de la difficulté supplémentaire de jongler entre le travail et les enfants confinés à nos côtés.

Notre vie privée

«Mon Dieu, regarde l’affreux canapé du type de la compta…» Alors que les vidéoconférences rythment à présent nos journées, avouons-le, nous avons tous été intrigués par la sphère privée de nos collègues, qui défile derrière eux. Il y a celui qui nous fait le tour du propriétaire, celle qui gère tant bien que mal le petit dernier sur ses genoux. Le chef de bureau très pro devant sa bibliothèque, l’exubérant au bord de sa piscine, l’inexistant contre un mur blanc, celui qui ne joue pas le jeu et qui éteint la caméra…

Dagmar Söderström, psychiatre

Au-delà de cette mise en scène de soi-même et de notre curiosité somme toute très humaine, le psychiatre Dag Söderström note la brutalité avec laquelle nous pénétrons ainsi tous les jours dans l’intimité de ceux que nous ne connaissons pas vraiment. «Il manque les modalités d’entrée et de sortie d’une relation, les salamalecs d’usage. Vous êtes projetés immédiatement chez quelqu’un sans passer par l’antichambre. Ce n’est pas évident. Il faudrait instaurer dans ces réunions quelques minutes au début, où on ne se voit pas complètement, où on se salue, pour atténuer cette brutalité de la caméra.» Un temps d’arrêt, avant notre entrée en piste, en quelque sorte.

Notre rapport aux autres

Vous avez parfois voulu étrangler le collègue de l’open space qui parle trop fort au téléphone ou celui qui pique vos biscuits quand vous avez le dos tourné? Réjouissez-vous, vous ne les verrez plus pour un moment. Mais ce sentiment de liberté va vite se révéler pesant.

«Nous ne sommes pas faits pour être seuls, mais pour nous regarder à travers l’autre»

Dagmar Söderström, psychiatre

Et de rappeler que la solitude conduit d’ailleurs à des troubles psychiques. Avant d’en arriver là, certains organisent déjà des apéros entre collègues par Whats­App, pour pallier la pause habituelle autour de la machine à café. Mais en ces temps de coronavirus, il y a une autre peur, plus profonde, celle de la mort. «Statistiquement, sur dix de vos collègues, entre deux et six vont probablement être infectés. C’est une angoisse collective, comment allons-nous y faire face? Notre regard sur les autres va changer.» Nous rapprocher aussi? «Je le souhaite…»


À lire: L'apéro devient virtuel pour lutter contre la solitude


La solitude face à son écran est aussi source d’anxiété par rapport aux attentes de ses supérieurs. De ne pas comprendre les ordres, peu clairs ou contradictoires, note Kirsten Bourcoud. «Une personne travaillant dans une grande entreprise me racontait qu’elle avait reçu une injonction paradoxale: assurer le travail comme d’habitude, de préférence depuis la maison. Donc, elle opte pour une brève séance sur le site avec son équipe pour coordonner le travail à distance et se fait réprimander par son chef. Des dysfonctionnements qui existent déjà sont souvent amplifiés en périodes de crise.»

Notre besoin d’exister

«Quand je travaille chez moi, je n’arrête jamais avant 22 heures.» Nous l’avons tous entendue, cette phrase agaçante, généralement prononcée par ceux qui, en pleine épidémie, s’accrochent encore à leur bureau.

«Ce sont souvent des perfectionnistes qui ont besoin de reconnaissance, mais qui en obtiennent moins à distance, explique la psychologue. Ils vont donc être enclins à communiquer beaucoup pour démontrer qu’ils sont productifs, un peu comme une voiture en surrégime. L’entreprise devra donc rassurer ces personnes qui risquent de s’épuiser rapidement.»

Kirsten Bourcoud, psychologue du travail

Ce besoin d’exister se retrouve aussi dans certaines réunions qui servent davantage à mettre en scène la hiérarchie des membres du groupe, «souvent des messieurs, sourit Dag Söderström, et qui ne servent à rien pour l’activité. Le télétravail redéfinit ce qu’est l’activité et ce qu’est la communication.» Attendez-vous donc à être plus inondés d’e-mails que d’ordinaire…

À l’inverse, être entre ses quatre murs peut aussi rendre paresseux, démotivé. En psychologie du travail, on parle de social loafing ou de «flânerie sociale», c’est-à-dire le relâchement de l’effort quand on ne profite plus de l’effet stimulant du groupe. Le rôle des cadres est ici essentiel. «En l’absence d’un contrôle moins aisé à distance par les supérieurs, c’est l’atteinte des objectifs qui déterminera la performance, explique Kirsten Bourcoud. Et c’est là qu’il faut encore mieux anticiper les ressources en temps et en personnes. Ces temps particuliers sépareront les bons des mauvais managers.»

Notre incertitude

Une fois la crise passée, il faudra réintégrer les travailleurs de la maison dans l’entreprise. Et peut-être se rendra-t-on compte de qui est vraiment indispensable et de qui ne l’est pas. «Avec le coronavirus, la Chine a accéléré le processus de digitalisation qui était déjà en marche, explique Isabelle Chappuis. Nous allons suivre le même chemin dans l’urgence, c’est une question de survie. Et surtout nous n’allons pas revenir en arrière une fois la crise passée. Il y aura un avant et un après. Prenez l’exemple des professeurs de l’université, ils sont tous passés à l’enseignement à distance en une semaine. Aurons-nous toujours autant besoin de leçons ex cathedra après des mois d’étude à la maison? Les métiers vont changer plus vite que prévu. À l’issue de cette crise, nous pourrons identifier ce qui est vraiment pertinent, redéfinir les métiers et accompagner ces changements par de la (re-)formation, pour permettre une évolution durable.»


À lire: L’EPFL enseignera à distance


Imposé par une urgence sanitaire sans précédent, le télétravail aura au moins le mérite de nous poser une question essentielle sur notre rôle dans la société: quelle est la place de l’humain dans l’entreprise, à l’heure où beaucoup d’entre nous se définissent par leur métier.

Créé: 22.03.2020, 08h57

Six conseils pour ne pas vous laisser déborder

Respectez les horaires

Le télétravail, ce n’est pas les vacances. Gardez les bonnes habitudes du quotidien et les mêmes horaires de coucher et de lever. Pareil pour vos enfants qui peinent à trouver le rythme en l’absence d’école.

Habillez-vous

Traîner devant son écran en pyjama n’est pas la meilleure façon de se motiver. Pas besoin non plus de se mettre sur son trente etun. Habillez-vous plus cool, mais optez pour des habits d’«extérieur» et de «jour», conseille la psychologue du travail Kirsten Bourcoud.

Aménagez un bureau


Travailler dans le salon, au milieu de votre famille qui vous sollicite à tout moment, c’est compliqué. Si possible, installez une zone fixe dédiée au travail, au calme et éloignée des distractions. Comme l’aller-retour vers le frigo. Évitez de «prêter» votre ordinateur à vos enfants pour leurs devoirs, ou alors, définissez un horaire pour eux aussi.

Cloisonnez

Structurez votre temps entre travail et vie privée, quitte à décaler votre journée de travail dans la soirée pour laisser place à une longue pause dans l’après-midi. Finalement, c’est aussi ça l’avantage du télétravail, la liberté de travailler quand on veut.

Fixez-vous des objectifs

Maintenez des listes de tâches à faire durant la journée et la semaine à venir, Sans feuille de route, vous risquez de perdre en efficacité. Fuyez l’isolement. Restez en contact avec vos collègues.

Faites des pauses

Fixez-vous des pauses régulières et bouger, idéalement avec des sorties à l’air frais, ou mieux, dans la nature. «Les éléments naturels ont un effet bénéfique puissant sur le moral», rappelle la psychologue. Emmenez vos enfants, eux aussi ont besoin de pauses entre les cours en ligne.

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