Les ténors de l’UDC dégainent les stratégies de la dernière chance

Roger Köppel (UDC/ZH) et Magdalena Martullo Blocher (UDC/GR), les deux figures les plus fortes de l’UDC, tirent leurs dernières cartouches dans une campagne électorale où l’adversité est maximale.

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Pourquoi Roger Köppel est-il en danger? Nous sommes à Lufingen. La bourgade entourée de champs et de forêts n’est qu’à 7 kilomètres de l’aéroport de Zurich. Ce soir-là, «Roger Köppel parle», comme le dit son invitation. Le conseiller national, éditeur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire «Die Weltwoche», gare sa berline noire en contrebas de l’école. Il en est à la 139e étape de son marathon électoral, au terme duquel il aura visité les 162 communes zurichoises. Après avoir bouclé un appel, serré la main de la trentaine de personnes présentes et fait un selfie, il commence son discours sur un ton très personnel.

«Aujourd’hui, je vais vous dire les mêmes choses que j’ai dites ailleurs, mais autrement. Ce ne sera pas habituel». Celle-là, il l’a peut-être déjà faite 50 fois, mais en une seconde, on a l’impression de devenir des confidents, assis dans un fauteuil à ses côtés, entre un piano et un bar. On en oublierait le thé froid servi dans des verres recyclés, l’agent de sécurité qui trône devant la porte (au cas où on aurait l’audace de s’enfuir?), le froid qui s’engouffre dans l’aula de l’école et la casquette restée vissée sur la tête d’un retraité.

À Lufingen, dans cette périphérie où il a grandi, Roger Köppel doit séduire. «Ce soir, je vais vous dire pourquoi je suis, qui je suis». Ma voisine soupire d’aise: «Il a une telle éloquence!»

À 54 ans, l’UDC zurichois est un phénomène. Entré en politique en 2015, il est élu le 18 octobre de la même année, «avec le meilleur résultat jamais enregistré en Suisse pour le Conseil national», relève-t-il sur son site. C’est logiquement plus facile quand on vient du canton le plus peuplé du pays. Mais c’est déjà un exploit.

Décrit comme le fils spirituel de Christoph Blocher, sa réélection au Conseil national est assurée. Mais aujourd’hui il en veut plus. Il veut représenter son canton au Conseil des États. Or le dernier sondage du «Tages-Anzeiger» (ndlr: un titre de Tamedia, éditeur de ce journal) paru le 20 septembre, lui est défavorable. Il est crédité de 31% des voix, contre 41% pour Ruedi Noser (PLR) et 63% pour Daniel Jositsch (PS), les actuels conseillers aux États zurichois. Depuis, son ton a changé.

Quelle est sa stratégie?

En annonçant son envie de briguer le Conseil des États début janvier déjà, Roger Köppel était promis à une très longue campagne. Pourtant, elle n’a fait que gagner en intensité. Car plus l’animal électoral est acculé, plus il attaque.

«Lorsqu’on veut gagner un combat, il faut attaquer. Il le fait parfaitement, estime l’ancien conseiller national Hans Fehr (UDC/ZH), vieux renard de la politique. Il a forcé ses adversaires, surtout Daniel Jositsch et Ruedi Noser, à prendre position.» Mais comment est-on passé en dix mois d’une campagne thématique plutôt convenue à des attaques personnelles? Il faut reprendre le fil.

Début janvier, Roger Köppel donne une raison centrale à sa candidature aux États: c’est moi contre l’Union européenne. Il fond sur ses adversaires en un seul terme, «Nositsch», dénonçant avec un jeu de mots («no» et Jositsch, son principal adversaire) le fait que le canton de Zurich soit représenté par deux élus favorables à l’accord-cadre entre la Suisse et l’UE.

Mais la sauce peine à prendre. Alors Roger Köppel passe à la deuxième phase de sa campagne. Depuis cet été, c’est: moi contre «l’hystérie climatique». À Lufingen, il met le paquet sur cette question en mode humoriste.

«Pourquoi faudrait-il mieux isoler les maisons s’il va faire de plus en plus chaud? Est-ce que, si on mange du tofu plutôt que du bœuf, les glaciers ne fonderont pas?» Dans la salle, on se tape sur la cuisse. «Les Verts et le PS sortent leurs vieux concepts du tiroir: il faut plus d’État, il faut payer davantage. À la fin, on aura toujours moins dans le porte-monnaie», assure-t-il.

Ça marche, mais cela ne suffit pas pour convaincre hors des rangs UDC. Suite au sondage défavorable du 20 septembre, Roger Köppel donne à sa campagne un virage beaucoup plus inattendu: c’est moi contre les «élus payés». Il dénonce publiquement la vingtaine de mandats que Daniel Jositsch et Ruedi Noser ont chacun à côté de leur carrière au Conseil des États. Il donne une estimation de leurs revenus, tout en dévoilant son salaire annuel de 279 995 francs, gagné, dit-il, en toute indépendance. Il veut mettre tous les conseillers aux États à nu, rendre public leurs mandats privés mais aussi les montants qui y sont liés. Un discours inhabituel dans la bouche d’un UDC.

Roger Köppel enfonce le clou en s’offrant une page de publicité dans le «Tages-Anzeiger» avec pour titre: «Le Conseil des États comme machine à faire du fric?». La NZZ refuse de publier l’annonce. Depuis, la campagne est sens dessus dessous. L’UDC, parti qui refuse de faire la transparence sur ses finances électorales, est-elle crédible sur ce thème? À Lufingen, Roger Köppel s’explique. «Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’élus payés à l’UDC, regardez les liens avec les caisses maladie. Et comprenez-moi bien: je suis pour le système de milice. Mais il y en a qui profitent d’accumuler les mandats dès qu’ils siègent à Berne. Ça, ça ne va pas.» La salle acquiesce.

Mais alors pourquoi ne pas réclamer aussi la transparence totale des élus du Conseil national? Hans Fehr a déjà adhéré au message du tribun: «Il faut faire une petite différence. Si vous êtes élu au Conseil des États, vous devez représenter l’ensemble de la population d’un canton. Là, il faut une transparence totale.»

Pour le conseiller national Fabian Molina (PS/ZH), «ce virage montre que Roger Köppel a compris que la transparence est un thème populaire. Mais c’est malhonnête de sa part. On a vu que les élus recevaient 6,5 millions de francs des lobbyistes. Et les UDC profitent le plus de cette corruption. Quant à Roger Köppel, il dit qu’il est indépendant. Mais il ne dévoile pas qui paie son salaire ou fait fonctionner son journal qui est devenu un outil de propagande.»

A-t-il une chance ou pas?

Pour être élu aux États au système majoritaire, il s’agit d’être plutôt consensuel. Il faut attirer des voix hors de son parti, ce qui explique d’ailleurs que l’UDC n’a jamais vraiment réussi à percer dans la Chambre haute. Elle n’y compte que 5 élus sur 46. Roger Köppel pense-t-il vraiment séduire au-delà de son parti en attaquant sur la transparence?

«Il a une chance, parce qu’il combat les autres avec leurs propres armes», estime Hans Fehr. Au contraire, Fabian Molina est persuadé que «ce dernier virage sur la transparence montre surtout que Roger Köppel a peur de perdre. Ne sous-estimez pas la sagesse des Zurichois: il n’a aucune chance aux États.»

Avec quelles conséquences?

Roger Köppel brillamment réélu au Conseil national tout en restant derrière la porte du Conseil des États, ce ne serait pas une honte. Un certain Christoph Blocher avait dû composer avec le même scénario en 2011. Mais pour sa carrière politique, quelles conséquences? «Même s’il ne gagne pas, c’est déjà un succès car il a fait la transparence sur la situation, estime Hans Fehr. Et Roger Köppel aura aussi changé son image.» Ils étaient nombreux, y compris à l’UDC, à voir dans sa candidature avant tout une question d’ego.

«Mais celui qui va se présenter, jour après jour, dans les 162 communes du canton ne le fait pas pour son ego. Celui-là est en mission», souffle Hans Fehr. Un missionnaire. À Lufingen ce soir-là, le mot résonne drôlement, à voir l’assemblée adresser ses questions au tribun zurichois comme au pasteur évangélique d’une église américaine. «M. Köppel, pourquoi l’élite politique ne voit-elle pas les dangers que vous décrivez?» À défaut d’un siège, il aura gagné quelque chose de plus durable: des fidèles.


Pourquoi Magdalena Martullo-Blocher est-elle en danger?

La nuit tombe sur Küblis, village de la Prättigau, une des nombreuses vallées des Grisons. Une Audi noire rutilante bifurque pour se ranger devant le café de la gare. À son bord, Magdalena Martullo-Blocher. La conseillère nationale, 50 ans, sort de l’habitacle, précédée par son chauffeur qui l’aide à enfiler une veste.

«Je ne comprends pas ce que vous faites là, lance-t-elle quand nous venons la saluer. Je n’ai pas de temps pour vous.» Le ton est donné: son emploi du temps est chargé. Mais la patronne d’EMS Chemie a beau diriger plus de 2500 employés, son jeudi soir, elle le passera dans une arrière-salle de bistrot pour rencontrer une quinzaine d’UDC locaux.

Heinz Brand, l’autre sortant UDC des Grisons, est aussi présent. Plus jovial et détendu, il n’est peut-être pas l’héritier milliardaire de la dynastie Blocher, mais il règne sur cette vallée comme un baron sur ses terres. Et ça se ressent. Si tous deux aiment afficher leur bonne entente, ils se livrent aussi une bataille interne. Ils figurent d’ailleurs sur deux listes séparées: la liste Martullo et la Brand.

Il y a quatre ans, l’UDC avait créé la surprise en décrochant in extremis un deuxième siège. Face à la gauche qui se lance unie avec les Vert’libéraux sous une alliance climatique, et au centre qui a scellé un pacte entre le PDC, le PBD et le PLR, l’UDC part seule au combat.

«Or le canton n’a que cinq mandats à disposition. Et c’est le deuxième siège UDC qui est le plus menacé», explique Martin Candinas (PDC). Un sondage publié par les médias locaux montre en effet que l’alliance climatique pourrait dépasser le score du parti agrarien. «En 2015, l’élection s’était jouée à moins de 300 voix, ce sera tout aussi serré cette fois», pronostique le conseiller national Duri Campell (PBD).

«Je pense que nous y arriverons à maintenir nos deux sièges, mais je pense aussi que je serai devant», glisse Heinz Brand. Le décor est planté: la sortante en danger, c’est bien Magdalena Martullo-Blocher.

Quelle est sa stratégie?

En 2019, la fortune de Magdalena Martullo-Blocher est évaluée à plus de 5 milliards de francs. En clair, elle détient cinq fois plus que l’ensemble des 245 autres membres du parlement. Et ça se sent aux Grisons, confirment plusieurs sources. Des affiches aux flyers en passant par les encarts publicitaires, elle est partout. Une présence marketing forte classique et assumée à laquelle s’ajoute une présence rédactionnelle plus discrète mais tout aussi efficace.

Par le biais d’EMS Chemie, Magdalena Martullo-Blocher a les moyens de se montrer généreuse. Aux Grisons, tout le monde parle encore de son apparition sur scène aux côtés du groupe de jodel Oesch’s di Dritten en août. Ce jour-là, l’assemblée générale de l’entreprise avait des allures de lancement de campagne. Mais en cette année d’élection, EMS Chemie a aussi montré à quel point elle était importante pour le monde associatif. Ainsi, elle donnait 90'000 francs pour rénover un autel de l’église paroissiale Saint-Jean de Domat-Ems, avant de financer les nouveaux uniformes de la société de musique. Elle a aussi lancé

l’EMSORAMA, une exposition itinérante qui présente aux classes des différents coins du canton des expériences scientifiques. À chaque fois, la presse locale s’empare de ces histoires. On voit donc Magdalena devant l’église, Magdalena à l’école. Et ça marche. «Martullo-Blocher, c’est comme Cristiano Ronaldo, qu’on l’aime ou pas, si elle est là, on a envie de l’approcher en vrai», analyse un habitant.

Si la fille aînée de Blocher sait se vendre aux quatre coins du canton, cette omniprésence connaît des ratés. Avant de filer à Küblis jeudi, Magdalena Martullo était attendue à l’hôtel Bündte de Jenins, dans le vignoble grison. «Elle ne viendra pas», lâche l’organisateur. Un des participants qui tenait l’encart de journal annonçant sa présence est déçu, mais son collègue de table nous dit aussitôt la comprendre. «Notre canton compte 150 vallées, c’est bien qu’elle essaie d’aller partout. Mais elle ne peut pas tout faire.»

Pour ses adversaires, cette démesure a un arrière-goût. «Cette élection pose une question: peut-on s’acheter un siège à Berne?» lance un des candidats au National.

A-t-elle une chance ou pas?

Dans «La Quotidiana», journal romanche, une publicité résume parfaitement le défi que doit relever Magdalena Martullo. On y voit Heinz Brand avec cette citation: «Pour des Grisons et des Grisonnes à Berne». Le tacle est discret mais il rappelle qu’elle a beau être la plus grande patronne du canton, c’est d’abord une Zurichoise. Et pour bien des électeurs, il est impensable de donner un des cinq sièges dévolus au canton à une Unterländerin, terme péjoratif pour désigner les habitants de la plaine qui ne connaissent rien à la montagne.

À la table de l’hôtel Bundte de Jenins où Mag­dalena Martullo n’est jamais arrivée, nous demandons aux cinq convives présents si c’est un problème. «Ça fait des années que les Blocher sont là. Ils ont fait beaucoup pour le développement de ce canton. Les gens leur sont redevables», répond Thomas Roffler, un de ses colistiers.

«L’électeur est face à un dilemme, résume un de ses opposants. D’un côté, il sait que c’est facile pour les Blocher de dépenser beaucoup d’argent, mais en même temps, tout le monde connaît quelqu’un qui travaille ou a travaillé pour EMS Chemie. Ou qui a profité de sa générosité».

De son côté, Magdalena Martullo-Blocher sait qu’elle doit se défaire de son image de citadine et adapte ses discours. «Lors des dernières sessions, elle a pris position sur la chasse, le tourisme, les redevances hydrauliques. Parfois, ça sonnait faux, mais on sent une envie de se mettre en avant sur ces thèmes», commente une conseillère nationale.

Avec quelles conséquences?

Tout le monde voit Magdalena Martullo-Blocher viser un jour le Conseil fédéral, elle qui est aussi la vice-présidence du parti national. Mais peut-on accéder au sommet des institutions en ayant échoué à l’échelon inférieur? Si ce n’est pas rédhibitoire, ça complique les choses. L’UDC a-t-elle envisagé de contourner cet obstacle? Il se murmure qu’Heinz Brand, qui présidera le Conseil national en 2021, pourrait mettre un terme à sa carrière à ce moment-là. Laissant ainsi la place à un retour de Magdalena Blocher en cours de législature, si le parti n’obtient qu’un mandat.

Au café de la gare de Küblis, Heinz Brand esquive: «Cela va dépendre de mon état de santé. J’aurai alors 64 ans, et ce sera peut-être le moment de prendre ma retraite.» Derrière lui, Magdalena Martullo trinque avec les convives. Elle avec du jus d’orange, eux avec du vin blanc. Elle parle fort et semble réellement prendre du plaisir à être là. Mais en la voyant au sein de ce groupe de campagnards bons vivants, on ne peut s’empêcher de penser que la grande patronne n’est ici que pour défendre un simple siège de parlementaire.

Celle qui se dit «entrepreneuse avant tout» affirmant ne consacrer que 5% de son temps à la politique, a toujours expliqué qu’elle envisagerait une candidature au Conseil fédéral qu’en cas d’absolu nécessité pour le pays. Martullo-Blocher a beau faire semblant de ne pas s’y intéresser, tout dans sa campagne, ses déplacements et les montants investis disent que son ascension politique est beaucoup importante pour elle que ce que ses déclarations ne laissent entendre. Sans oublier que devenir conseillère fédérale, ce serait aussi venger son père, évincé en 2013.

Créé: 05.10.2019, 22h33

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