Violences conjugales: «Si ce n’est pas moi, ça ne sera aucun autre»

Les homicides entre conjoints représentent la part la plus importante des meurtres en Suisse, malgré les nombreuses mesures prises. Même en 2019, l’image de la femme reste difficile à changer.

Une femme meurt toutes les deux semaines sous les coups de son compagnon ou de son ex dans notre pays.

Une femme meurt toutes les deux semaines sous les coups de son compagnon ou de son ex dans notre pays. Image: MHJ/GettyImages

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Le 30 juillet, à Lugano. Le 28, à Au (ZH), le 19, à Affoltern am Albis (ZH). Un jeu de piste à travers la Suisse? Non, la trace macabre de femmes tuées cet été en moins de deux semaines à travers la Suisse. Avec pour point commun, un suspect principal qui est également l’homme avec lequel les victimes entretenaient une relation. La dernière tragédie date du 6 août, avec un Kosovar habitant Mellingen (AG) ayant abattu son épouse lors d’un séjour au pays.

Une femme meurt toutes les deux semaines sous les coups de son compagnon ou de son ex dans notre pays. En Europe, il s’agit de la principale cause de mortalité chez les femmes européennes de 16 à 44 ans. Et la Suisse n’est pas en reste. Selon les chiffres 2017 d’Eurostat, en termes de proportion de population, les femmes meurent davantage en Suisse sous les coups de leurs conjoints – 0,26 féminicide pour 100 000 femmes – soit presque autant qu’en Espagne (0,27) ou en Italie (0,31).

En 2004 déjà, le criminologue suisse Martin Killias pointait du doigt ce score international peu flatteur suite aux résultats d’une étude publiée par l’ONU. Pour lui, l’explication était alors très claire. «La raison de cette situation dramatique est évidemment la très forte présence d’armes à feu dans les domiciles helvétiques, présence à laquelle ce pays doit également d’avoir l’un des taux de suicide les plus élevés parmi les pays occidentaux, écrivait-il dans son rapport. Les armes à feu ont la fâcheuse caractéristique de ne laisser que peu de chances à la victime.»

Nora Markwalder, professeure assistante en criminologie à l’Université de Saint-Gall, confirme ce constat. «Le nombre général d’homicides a fortement diminué par rapport aux années 80-90. Par contre, les homicides dans la sphère familiale ont également diminué un peu, mais moins fortement que les autres. Notre hypothèse est que la réduction des effectifs de l’armée amorcée au début des années 2000, ainsi que les différentes mesures législatives contrôlant mieux la détention d’armes à feu, ait joué un rôle.»

Désormais la plupart des meurtres sont commis avec des couteaux. «Cela rend l’issue de l’agression moins certaine qu’avec une arme à feu, détaille Nora Markwalder. D’ailleurs, le nombre de tentatives est en hausse.»

Prémédité dans deux tiers des cas

L’issue est donc moins souvent fatale, mais la prévalence des tentatives démontre que la racine du problème persiste. Si l’origine, l’âge et le milieu socio-économiques varient à chaque auteur, un facteur apparaît quasi systématiquement dans le schéma: «Le contrôle sur l’autre est au cœur des violences conjugales, qu’elles soient physiques, sexuelles ou psychologiques, souligne Véronique Jaquier Erard, docteure en criminologie et licenciée en psychologie. Souvent, la rupture marque le point culminant de la violence car l’auteur sent l’autre lui échapper.»

L’OFS remarque que dans deux tiers des cas, l’homicide était prémédité et qu’en cas de tentative échouée, la détermination de l’auteur «risque de persister». Sur le terrain, le constat est le même. «Le dernier cas de tentative de meurtre auquel la police a été confrontée est celle d’un type qui habitait un autre canton, et qui est venu attaquer son ex, raconte un policier. Le gars avait clairement prémédité son geste. Elle avait refait sa vie, il lui a dit: «Si ce n’est pas moi, cela ne sera aucun autre.»

Souvent, le fossé se creuse entre la situation sur place, et la sentence prononcée dans les tribunaux. «Certaines peines ne sont pas comprises du tout. Je me souviens d’un cas où le mari avait massacré à coups de couteau sa femme: il a pris 12 ans! poursuit le policier. Cela donne un message terrible à la population, et ce alors qu’il y a une prise de conscience des problèmes de violences sexistes depuis quelques années. Il faut que la justice suive. Mais les affaires sont souvent jugées des mois, voire des années plus tard, et entre-temps le jeu des avocats se fait.» Un autre policier approuve: «Il y a un certain contraste entre la situation que l’on découvre sur place – le visage recouvert de bleus de la femme, les enfants terrorisés, les cris – et l’ambiance feutrée du tribunal, les avocats et le mari larmoyant… parfois, c’est source de frustration. Mais c’est ainsi que la justice et la séparation des pouvoirs fonctionne.»

Crime «passionnel»

Le contraste des peines ne se vérifie pas toujours, mais il peut effectivement s’avérer étonnant. Fin mai à Bienne (BE), un homme a été jugé pour avoir poignardé son ex-compagne, enceinte, 28 fois en pleine rue. La femme s’en est sortie par miracle, mais a perdu l’enfant qu’elle portait: 10 ans de prison. À Gland (VD) en 2016, un homme a tabassé son ex-épouse, notamment en lui fracassant le crâne: 4 ans de prison ferme. La victime, elle, vivait au moment du procès depuis 16 mois sous protection policière.

À Peseux (NE) ce printemps encore, l’homme ayant défiguré son épouse à coups de couteau et attaqué sa belle-sœur a été condamné en deuxième instance à 8 ans et demi, la préméditation ne pouvant être clairement établie. À titre de comparaison, le Tribunal de Werdenberg-Sarganserland, à Mels (SG), a condamné en 2016 un homme ayant tenté d’assassiner le nouvel ami de son ex à… 16 ans de prison.

L’homicide conjugal est-il moins grave qu’un autre? Nora Markwalder réfute l’idée d’une banalisation de la part de la justice. «Face aux violences conjugales, nous sommes un peu démunis. On peut certes durcir les peines, mais le système pénal a ses limites. Ce n’est pas lui qui sauvera le monde.» Véronique Jaquier Erard propose une lecture différente. «Des études menées à l’étranger observent qu’effectivement la violence dans le couple dans toutes ses formes est traitée différemment.»

La criminologue avance plusieurs pistes d’explications possibles: «Déjà, il y a la manière dont les autorités s’expliquent l’acte. La culpabilité de l’auteur serait évaluée comme moins grande dans un contexte de meurtre motivé par «une forte émotion».» Le Code pénal contient effectivement un article relatif au meurtre passionnel, passible d’une peine de 1 à 10 ans. L’assassinat, lui, est puni d’une peine de prison à vie ou de 10 ans au minimum.

Une autre hypothèse se rattache à la fonction de la justice. «L’un des objectifs de la sanction est également de protéger la société d’un individu potentiellement violent, explique Véronique Jaquier Erard. Dans ces cas, on jugerait que la personne ne représente pas un risque pour d’autres personnes. Enfin, il est possible que certains professionnels estiment que la justice pénale est la mauvaise réponse au problème, considérant à tort que la violence conjugale relève de la sphère privée.»

Véronique Jaquier Erard souligne toutefois les efforts importants fournis tant par les acteurs du système judiciaire, sociosanitaires que sur le plan politique. «Je veux croire que les choses sont en train de changer.» Ces dernières années, les cantons se sont tous dotés de mesures de lutte et de prévention contre la violence domestique. Sur le plan fédéral, un paquet de mesures visant à mieux protéger les victimes entrera en vigueur dès juillet 2020.

«Il faut que les victimes puissent se tourner vers plusieurs institutions différentes – police, médecins, associations, etc. – et qu’elles trouvent à chaque fois non seulement une aide, mais également une réponse unanime de tolérance zéro, conclut la spécialiste. Il faut que tout le monde tire ensemble à la même corde.»

Créé: 24.08.2019, 22h33

En chiffres

27 homicides perpétrés dans le cadre d’une relation amoureuse en 2018 en Suisse. Les polices cantonales ont également recensé 52 tentatives.

79% des victimes d’agression sont des femmes.

18 522 infractions attribuées à la violence domestique, soit 8,8% de plus qu’en 2017.

Lorella Bertani, Avocate spécialisée dans l’aide aux victimes de violences conjugales (Image: Christian Bonzon)

«La violence conjugale tue plus quele tabac, l’alcool et la route»

Une condamnation pénale est-elle une bonne réponse à la violence?

Oui. La plupart du temps, l’agresseur affirme soit que sa victime ment, qu’elle exagère, ou qu’elle l’a attaqué. La sanction montre que la société n’accepte pas la violence conjugale. De plus, tant qu’il y a déni, la médiation ne sert à rien.

Les peines infligées sont-elles trop légères?

Par principe, je ne m’exprime pas sur les peines. Dans ces affaires, la justice tient désormais de plus en plus compte du tort infligé aux enfants, même lorsqu’ils ne sont pas les victimes directes de violences. Il est possible de condamner l’auteur pour manquement à son devoir d’éducation, pour avoir créé un climat de violence portant atteinte au développement de l’enfant. Cela me semble être une voie à suivre.

Êtes-vous en faveur de l’inscription du féminicide dans le Code pénal, comme le réclament des collectifs féministes?

Si un tel article comprend toutes les violences conjugales et quel que soit le type de couple, oui. Toutes les mesures qui vont dans le sens de la protection des victimes vont, selon moi, dans le bon sens.

Pour vous, la véritable clé se trouve dans une prise de conscience collective…

Statistiquement, selon la tranche d’âge, la violence conjugale tue plus de femmes que le tabac, l’alcool et la route. Il faut qu’on arrête de me dire d’arrêter de fumer: j’ai davantage de risque de mourir parce que je suis amoureuse et hétérosexuelle! Le féminicide découle principalement du fait que la femme est perçue par certains comme étant leur propriété et cette idée est véhiculée dans la musique, les films, les médias. Combien de chanteurs chantent «je t’aime, tu m’appartiens?» Il y a un gros effort à faire au niveau de la prévention. Il faut absolument enseigner le respect et remettre en question la manière dont on éduque nos garçons.

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