La vraie fausse traque des avoirs du clan Bouteflika

Contrairement aux discours tenus à Alger, rien n’est mis en œuvre pour recouvrer l’argent caché en Suisse par les anciens apparatchiks du régime.

Dans sa chute, le président Bouteflika a entraîné de puissants hommes d’affaires algériens qui ont des intérêts en Suisse, mais qui ne sont pas près de se laisser dépouiller.

Dans sa chute, le président Bouteflika a entraîné de puissants hommes d’affaires algériens qui ont des intérêts en Suisse, mais qui ne sont pas près de se laisser dépouiller.

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La restitution des avoirs détournés sous l’ère Bouteflika est au cœur du débat politique qui agite l’Algérie. Et les regards sont tournés vers la Suisse. En juin 2019, le président du groupe socialiste au parlement, Carlo Sommaruga, a demandé si la Confédération envisageait de geler «les avoirs illégitimes et illicites du clan Bouteflika» comme l’autorise la loi de décembre 2015 sur le blocage et la restitution des valeurs patrimoniales d’origine illicite de personnes politiquement exposées à l’étranger (LVP).

«Aucun blocage d’avoirs» par le Conseil fédéral

Ignazio Cassis avait répondu qu’il existait des mécanismes de coopération permettant de lancer une telle action et que, pour l’instant, la Suisse restait attentive à ce qui se passait en Algérie. «Aucun blocage d’avoirs n’a été adopté par le Conseil fédéral», nous a confirmé le DFAE. Pourtant, le lendemain de l’intervention de Carlo Sommaruga, des médias algériens ont affirmé que la Suisse avait gelé les avoirs du clan Bouteflika ou laissé entendre qu’elle s’apprêtait à le faire.

«Ce n’est pas fait, met en garde Me Lachemi Belhocine. Les gens croient que j’ai bloqué l’argent caché en Suisse mais pas du tout. C’est à l’actuel ministre algérien de la Justice de solliciter l’entraide judiciaire», explique l’avocat fribourgeois, qui a créé l’association Algériens sans frontières pour pouvoir intervenir auprès des pouvoirs publics. L’inaction du ministre le conduit à penser que les autorités algériennes ne veulent pas vraiment retrouver l’argent évaporé.

La population est convaincue qu’aucun des cinq candidats à l’élection présidentielle du 12 décembre prochain n’a l’intention de mettre la main sur les milliards qui ont disparu des caisses de l’État ces vingt dernières années. Si le successeur d’Abdelaziz Bouteflika n’en fait pas la demande, Berne ne bougera pas. «Presque tous promettent de le faire une fois élus. Mais personne n’y croit», confirme le journaliste Zine Cherfaoui du journal «El Watan». Pour beaucoup, le procès pour corruption et détournement de fonds publics d’anciens apparatchiks, parmi lesquels l’ex-premier ministre Ahmed Ouyahia, est une pitrerie.

Mises en garde des banques

En prévision du pire, les banques suisses, elles, ont ouvert le parapluie. En février dernier, UBS et le Credit Suisse ont, au vu des événements, prié leurs clients algériens de respecter la loi en matière de transfert de devises. Une démarche déjà entreprise en 2011, lors des printemps arabes. Un rappel à la loi qui aurait, à l’époque, contribué à accélérer le processus de transfert des fortunes algériennes vers des trusts. C’est ce qu’explique Mohamed Khadir, journaliste indépendant algérien basé entre la France et la Suisse qui connaît bien les arcanes du pouvoir. Un nouveau courrier a été adressé en février dernier par les banques à leurs clients algériens.

Menaces, chantage et fake news

Pister l’argent du clan Bouteflika s’annonce compliqué. Pour l’instant, les quelques affaires qui remontent à la surface résultent davantage de règlements de comptes que d’une véritable volonté politique. Sous couvert d’anonymat, l’un des avocats lancé sur la piste de l’argent détourné affirme craindre pour sa vie et celle de sa famille: «J’ai reçu des messages qui me disent de laisser tomber. Certains hommes d’affaires me proposent de me donner des dossiers sur d’autres personnes pour que j’arrête de m’intéresser à eux.» Menaces, chantage, fake news relayées sur internet pour brouiller les pistes, tout est fait pour que la traque des avoirs illicites fasse pschitt!

«Il y a bien de l’argent algérien en Suisse»

Dans sa chute, Abdelaziz Bouteflika a entraîné de puissants hommes d’affaires, dont plusieurs ont des intérêts en Suisse. Parmi eux: Issad Rebrab, le patron du groupe Cevital, Abdelouahab Rahim, président de la holding Arcofina, Mohamed Laïd Benamor, président de la Chambre algérienne de commerce et d’industrie, ou les frères Kouninef. Aucun de ces tycoons de la finance et de l’industrie n’a l’intention de se laisser dépouiller.

«Il y a bien de l’argent algérien en Suisse mais il est camouflé derrière des sociétés offshore», confie une source. Impossible d’identifier les véritables ayants droit des fortunes placées dans l’immobilier ou l’hôtellerie. Sauf si les intéressés ont manqué de prudence.

C’est qui est arrivé au lieutenant-colonel O. En septembre dernier, convoqué devant la justice, cet officier de la Garde républicaine algérienne, chargée de veiller sur la sécurité du président de la République, a eu du mal à expliquer comment il pouvait être le propriétaire d’une coquette villa dans un quartier chic de Vétraz-Monthoux, tout près d’Annemasse et de la Suisse. Les voitures de luxe retrouvées dans le garage accréditent l’idée qu’il n’était sans doute qu’un prête-nom et que le véritable propriétaire était très proche du président Bouteflika.

Créé: 07.12.2019, 23h00

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