Les zones d'ombres qui entourent le manuscrit original des Jeux olympiques

Le texte fondateur des JO, écrit par Pierre de Coubertin en 1892, avait disparu durant 60 ans. Le voici à Lausanne, mais le mystère reste entier.

Le texte, dans lequel le baron de Coubertin a évoqué les Jeux olympiques modernes pour la première fois de l’histoire, est arrivé dans les collections du CIO.

Le texte, dans lequel le baron de Coubertin a évoqué les Jeux olympiques modernes pour la première fois de l’histoire, est arrivé dans les collections du CIO. Image: Yvain Genevay

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La destinée de ce manuscrit semble sortir tout droit d’un roman d’espionnage. Ces 14 pages, griffonnées sur du papier brouillon, ont été vendues pour 8,8 millions de dollars en décembre dernier à New York. Le feuillet est d’une valeur historique unique puisqu’il contient le discours que Pierre de Coubertin a prononcé en 1892 à la Sorbonne de Paris. Le baron avait alors annoncé pour la première fois en public sa volonté de faire revivre les Jeux olympiques à l’ère moderne. Une idée révolutionnaire qui verra le jour quatre ans plus tard à Athènes.

Livré à Lausanne par convoi spécial

Ces notes sont entourées de mystère. Elles se sont évaporées dans la nature à la mort de Coubertin, en 1937. La famille du fondateur du mouvement olympique avait légué ses biens au CIO, mais le discours de 1892 n’en faisait pas partie. «Tout ce qui entoure le document est nébuleux, reconnaît Sabine Christe, responsable des archives du CIO. C’est très mystérieux et les gens ne répondent pas volontiers aux questions. Il y a une tradition du secret dans le monde des collectionneurs.»

Personne n’a retrouvé sa trace avant les années 90 lorsque le marquis François d’Amat s’est lancé à la quête de cette relique olympique, écumant les marchés d’Europe et des États-Unis. Le noble français a finalement été contacté par un collectionneur genevois qui l’a mis sur la piste suisse. Le «manifeste olympique», comme l’intitule D’Amat, est alors découvert dans un coffre bancaire. Décédé en 2010, le marquis n’a jamais levé le voile qui entoure sa trouvaille. Ce texte historique a disparu durant près de 60 ans et on n’en sait pas plus sur sa trajectoire durant cette vaste période qui a notamment connu une guerre mondiale.

Fragile et surveillé de près par les assurances, le texte fondateur des Jeux olympiques n’a jamais été exposé en public. Un fac-similé a pu être observé à Pékin en 2008, puis l’année suivante à Copenhague. «Le public pourra le découvrir à Lausanne lors d’expositions exceptionnelles, explique Sabine Christe. Mais pour l’instant, une restauration est nécessaire étant donné que les premières pages sont un peu abîmées.» Le document est conservé dans les archives sécurisées du CIO. Mais le trouver équivaut à chercher une aiguille dans une botte de foin. «Il est «perdu», pour ainsi dire, parmi des milliers d’autres, avec une boîte et une cote standard.»

L’archiviste nous a permis de découvrir en exclusivité le manuscrit, arrivé directement des États-Unis, escorté par un convoi spécial. Le CIO a reçu le manuscrit de la part d’Alicher Ousmanov, qui a remporté la mise aux enchères chez Sotheby’s fin 2019 (voir ci-dessous). «J’ai misé par internet mais notre offre maximale n’a tenu que 15 secondes, précise Sabine Christe. Nous avons appris 24 heures plus tard qu’il allait nous être offert.» En 12 minutes, le prix final avait atteint 8,8 millions de dollars. Un record absolu pour un objet lié au sport.

Ce texte contient le discours prononcé par Coubertin, alors âgé de 29 ans, le 25 novembre 1892 à la Sorbonne, lors du 5e anniversaire de l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques. Son intervention est notée au dos de feuilles de brouillon, ou plutôt des formulaires d’inscription vierges récupérés d’un précédent congrès. La pensée du baron se déroule sous nos yeux, tel un labyrinthe sinueux. Il biffe, rature, corrige et ajoute des notes en marge. «Il a changé au dernier moment sa conclusion», précise le professeur Patrick Clastres, spécialiste du mouvement olympique. Une modification cruciale car ce n’est qu’en conclusion que Coubertin aborde directement son grand projet: «poursuivre et réaliser, sur une base conforme aux conditions de la vie moderne, cette œuvre grandiose et bienfaisante: le rétablissement des Jeux olympiques.»

Le discours de Coubertin fait un bide

«Ce discours a été un échec à l’époque, poursuit Patrick Clastres. Il a été très peu applaudi car le projet n’a pas été compris. Cela démontre à quel point Coubertin a été tenace et habile diplomatiquement pour que son idée soit ensuite adoptée.» Le baron se rend à Londres et aux États-Unis pour convaincre et fonder, deux ans plus tard à Paris, le Comité international des Jeux olympiques. «Selon moi, Coubertin a repris et élargi une idée qui circulait déjà en Europe. Il a été le premier à penser les Jeux comme une compétition internationale, vectrice de paix, prenant compte de la mondialisation du sport. Un phénomène inédit à la fin du XXe siècle.» Alors réservées aux hommes de l’élite, les joutes olympiques ont grandement évolué depuis l’éclair du baron. Il y a 128 ans.

Créé: 15.02.2020, 22h56

Le cadeau à près de 9 millions de l’oligarque russe s’inscrit dans un contexte tendu



Ousmanov (à d.) pose aux côtés de Bach devant un tableau de Coubertin. Le Russe a donné lundi le manuscrit au CIO.


La cérémonie a eu lieu dans la discrétion, lundi à Lausanne. Alicher Ousmanov a remis à Thomas Bach le texte fondateur rédigé par Pierre de Coubertin. «C’est grâce à votre générosité que nous pouvons réfléchir sur notre histoire et célébrer ce lien direct avec notre père fondateur», a salué le président du CIO.

Ousmanov était donc l’acheteur mystère qui a dépensé 8,8 millions de dollars (8,65 mios de francs) en décembre 2019. Il a décidé d’offrir ces feuillets au CIO. Un don survenu une semaine après l’exclusion de la Russie des JO pour quatre ans par l’Agence mondiale antidopage. Une décision qu’Ousmanov avait qualifiée de «lynchage». Le Comité olympique russe en a fait appel devant le Tribunal arbitral du sport.

Comment, dès lors, ne pas percevoir un acte politique derrière ce cadeau? «C’est bien joué de sa part, souligne le professeur Patrick Clastres. C’est un triple discours de séduction envers le CIO, la Russie et Poutine. Résident lausannois, il y a trouvé refuge car les oligarques sont de plus en plus inquiétés au pays.» Ousmanov n’a pas manqué de faire référence aux athlètes russes dans son discours lundi.

Avec une fortune estimée à 12,7 milliards de dollars par Forbes, ces 9 millions ne sont que broutilles pour l’oligarque qui dirige aussi la Fédération internationale d’escrime (FIE). Un sport qui a sacré le président du CIO Thomas Bach aux JO de Montréal 1976. Alicher Ousmanov n’hésite pas à s’engager financièrement dans la FIE. Selon le site «insidethegames.com», il aurait versé plus de 80 millions de francs depuis 2008

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