«La grève des femmes va réconcilier Beyoncé et Christiane Brunner»

InterviewLa conseillère aux États Géraldine Savary (PS/VD) explique pourquoi elle participe au mouvement qui envisage une nouvelle grève des femmes le 14 juin 2019.

«La grève des femmes de 1991 était ludique, festive, joyeuse.»

«La grève des femmes de 1991 était ludique, festive, joyeuse.» Image: Yvain Genevay

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Vous participez à un mouvement qui veut refaire une grève des femmes en 2019, pourquoi est-ce nécessaire?

La période qui va du 14 juin 2018 au 14 juin 2019 doit être une année féministe. Nous voulons rappeler la grève des femmes de 1991, que j’ai eu la chance de vivre quand j’étais jeune.

Vous aviez quel âge?

J’avais 21 ans, j’étais encore à l’université, pas du tout militante.

Vous aviez fait la grève?

Oui. Je ne m’intéressais qu’au cinéma et à la poésie et tout d’un coup ça s’est présenté comme une évidence de participer à quelque chose qui n’était pas lié à mon statut d’universitaire. Je sentais qu’il y avait comme une respiration qui traversait le pays.

Qu’avez-vous fait ce jour-là?

J’étais habillée en mauve, comme les autres, on a défilé avec les femmes profs – il n’y en avait pas beaucoup. Je me souviens encore de cette traversée de la ville de Lausanne. Sur les balcons, il y avait des balais, des casseroles, c’était totalement ludique, festif, joyeux. Pas de féminisme victimaire, on était dans le registre de la conquête.

Est-ce que la grève de 2019 pourra être aussi festive? Aujourd’hui, on parle surtout de violences sur les femmes, de discrimination, rien de bien joyeux?

Quand je dis festif, je pense aux amazones, aux femmes qui sortent dans la rue parce qu’elles considèrent que tous les espaces leur appartiennent, professionnel, familial, sexuel, public. Aujourd’hui, on sent une vraie colère, une volonté de dénoncer les abus, mais aussi quelque chose d’extrêmement vivant.

Sur une échelle féministe de 1 à 10, où en est la Suisse aujourd’hui?

À 6, au maximum. Les discriminations salariales existent toujours, la conciliation entre vie privée et vie professionnelle reste difficile. Les femmes sont très peu nombreuses dans les postes à responsabilité, en économie, justice, médias, sport, culture, ou dans le monde académique. Et il y a un silence assourdissant sur la condition des femmes dans les métiers précaires de la nouvelle économie qui sont sans contrôle. Sur les vingt dernières années, je trouve qu’on vit plutôt un retour en arrière.

D’où vient ce recul?

De plusieurs causes. La force montante de l’UDC est un élément d’explication: ça a amené une culture de rapports de force, un recul dans le respect, le souci des minorités et de l’équilibre des forces. Les femmes elles-mêmes se sont aussi endormies. Elles ont pensé que les choses avançaient petit à petit, elles ont voulu montrer de la patience. Je fais partie d’une génération qui a serré les dents, considérant qu’une femme doit exister en étant le moins femme possible et faire en sorte qu’on aborde plus cette question puisque, au fond, on est aussi compétentes que les hommes. À force de dire ça, de considérer qu’on était des hommes comme les autres, la thématique femme est sortie des radars. D’autant que l’effet de masse n’a pas été suffisamment important: il y avait juste assez de femmes pour qu’on croie que les choses s’améliorent mais pas assez pour que, en réalité, les progrès se fassent.

Ne faudrait-il pas plus d’hommes dans vos manifs? N’auraient-elles pas plus de portée si le président du PS Christian Levrat était présent?

Ce genre de question m’étonne. À l’intérieur du parti, certaines disent: «Il faudrait que nos hommes s’engagent plus.» Je leur réponds qu’on est très bien entre nous. Pourquoi aurait-on besoin d’eux? Notre parole a autant de valeur que la leur. Je crois qu’on est dans une époque où les femmes ont besoin de sororité, de sentiment d’appartenance à ce groupe de population qui représente la moitié du pays. Avec des femmes qui ne sont pas de mon bord politique comme l’UDC Alice Glauser ou la PDC Doris Leuthard, je me sens dans une proximité qui n’est pas liée aux trajectoires partisanes mais à un socle d’expériences proches. Il faut qu’il existe un espace pour que ce socle s’exprime.

Est-ce qu’en 2019 il y aura, comme en 1991, la grève de l’amour?

Tout est en discussion, même la grève de l’amour, mais on n’est pas toutes d’accord sur ce point…

On pourra faire la grève avec sa mère et sa grand-mère comme à l’époque?

J’espère que toutes les générations vont se mobiliser. On pourra compter sur les jeunes qui savent utiliser la force des réseaux sociaux. Je ne comprends pas toujours leurs codes mais la grève des femmes sera réussie si elle réconcilie Beyoncé et Christiane Brunner. C’est possible. Les jeunes générations sont complètement décomplexées. Regardez dans les magasins, il y a partout des T-shirts féministes. Moi, j’ai une fille qui a manifesté parce qu’elle trouvait sa méthode d’allemand sexiste. Elles suivent des blogueuses qui ne s’épilent pas, qui ont un rapport complètement libre à leur corps.

Rassurez-nous, on ne va pas être obligées de faire la grève de l’épilation?

Dans les séances de coordination, on parle de tout, d’épilation, de soutien-gorge. Les jeunes générations se reposent les questions de ce type-là.

Vous avez deux filles, une de 14 ans et l’autre de 24 ans. Y a-t-il quelque chose, en matière d’émancipation, qu’elles font mieux que vous?

Tout! Elles font tout mieux! Elles sont plus conscientes d’elles-mêmes, elles ont beaucoup plus le sentiment que le monde leur appartient. En fait, elles ont moins peur.

Parce que vous, vous avez peur? Ça ne se voit pas.

J’ai appris à cacher, comme beaucoup. Dans une profession exposée, où l’on est trois fois minoritaire comme moi – femme, romande et socialiste – on doit cacher ses angoisses. Je suis d’une génération où il a fallu se glisser dans les espaces rendus possibles. On devait avancer l’air de rien, sans le faire de manière frontale.

Donc les nouvelles générations vous bluffent?

Complètement. Elles considèrent que c’est normal d’avoir une formation, une place identique à celle des hommes, que c’est scandaleux de se retrouver dans des situations de sexisme ou de misogynie. Leur horizon paraît beaucoup plus ouvert.

Pourtant des sondages montrent que les jeunes sont assez conservatrices, c’est le retour de l’image de la mère nourricière, du mariage?

Mais parce qu’elles en ont une autre image! Pour elles, tous les choix sont possibles, se marier ne veut pas dire s’enterrer.

Vous êtes donc optimiste: ces générations vont changer le monde?

Il y a un espoir. Maintenant, il faut qu’elles traduisent leur conscience d’elles-mêmes et leur appétit pour la vie en mouvement collectif. Je crois aussi qu’il faut un gros effort de promotion dans les programmes scolaires. Il faut qu’on cite les femmes dans l’histoire, la science, partout. En littérature aussi et pas seulement pour les auteures mais aussi les héroïnes: pourquoi, par exemple, pour Hemingway, prend-on toujours «Le vieil homme et la mer»?

Géraldine Savary a été conseillère nationale entre 2003 et 2007, puis conseillère aux États (PS/VD). Photo: Yvain Genevay

L’un des signaux qui a fait revenir la vigilance féministe, c’est le débat du Conseil des États repoussant la loi sur l’égalité. Ça a prouvé que le Parlement se moque complètement des femmes?

Il a essayé, qui plus est – et c’est peut-être le pire – en pensant qu’on ne s’en rendrait pas compte. Ils nous ont pris pour des potiches. Si le rendez-vous est aussi manqué au Conseil national, la réaction sera très forte. Pendant le débat, des hommes ont dit qu’il ne fallait pas être «émotionnel». Au fond, même au XXIe siècle, quand les femmes ont une revendication, elles continuent à être soupçonnées d’avoir leurs règles? Oui, ça existe encore. Disons que ces conseillers aux États viennent de cantons plus traditionnels. Ils sont sans doute dans des parcours de vie où la répartition des activités, des tâches, des ambitions, est claire. La preuve c’est qu’ils sont à Berne et pas leurs épouses. Pendant le débat, mon collègue Hans Wicki (PLR/NW) parlait aussi beaucoup des secrétaires. Il a fallu lui rappeler que les femmes actives ne sont pas toutes secrétaires ou infirmières.

Certains sénateurs ne sont-ils pas simplement déconnectés du monde du travail parce que depuis trop longtemps en politique?

C’est possible. J’essaie de faire preuve de bienveillance. Quand on va dans certains cantons, il y a des chocs culturels. Et puis, il faut mentionner l’aspect purement politique: les milieux économiques sont contre cette loi, et le PDC est un parti proche de l’économie.

Pendant le débat, avec vos collègues conseillères aux États, vous avez essayé de rester calmes. Mais à quoi ça sert? Du moment qu’ils soupçonnent toujours les femmes d’être trop émotionnelles, autant aller dans leur sens: leur faire peur par une bonne crise de nerfs?

Il m’est arrivé d’avoir l’émotion qui déborde dans une séance, je peux vous dire que ça n’a strictement aucun impact. Ça met tout le monde mal à l’aise. En politique, si on a une colère ou des émotions, il faut toujours qu’elles soient maîtrisées, que cela fasse partie d’une mise en scène. Sinon, c’est une catastrophe.

Quelles sont vos recettes à vous? Comment faites-vous pour surnager dans un monde d’hommes?

Il y a des moments clés où il faut tenir bon. D’abord, les débuts. On est jeune, on n’a pas confiance en soi. On a des peurs qui peuvent être pétrifiantes. Vient ensuite l’autre cap, encore plus difficile: ce moment entre 30 et 35 ans où tout se joue pour une femme. Les possibilités professionnelles arrivent en même temps que les enfants. À ce moment-là, la politique est souvent le truc en trop que la femme a tendance à lâcher. Mais les hommes eux ne lâchent pas. Si on passe l’épaule, alors les responsabilités politiques se présentent. Et après, c’est totalement enivrant de pouvoir grandir en maturité en même temps qu’en politique. C’est exceptionnel à vivre.

Il y a d’autres pièges une fois qu’on y est?

Il faut considérer que dès qu’on n’avance pas on recule. Il faut donc dire oui à tout ce qu’on vous propose, ne jamais penser que ce n’est pas le moment ou qu’on n’en est pas capable. Et si on ne vous pose pas la question, il ne faut pas hésiter à se lancer. J’ai eu la chance de n’avoir pas eu besoin de demander. On est venu me chercher et j’ai souvent dit oui. Après, j’ai essayé d’avancer sur la tangente.

C’est-à-dire?

C’est un monde d’hommes. Les codes pour conquérir une votation sont masculins. Le vocabulaire aussi: on parle de ténors, de tribuns, de combats de coqs. Et les médias sont complices. Ce monde, on sait que ce n’est pas le nôtre. On s’en rend vite compte et on procède par la tangente.

Vous faites partie de commissions qui parlent sécurité, armée, comment faites-vous pour être crédible?

Eh bien, je fais un vol en F/A-18, je cherche à discuter le plus possible avec des gens au sein de l’armée. Si on doit parler d’armes automatiques ou semi-automatiques, je demande à les voir. Honnêtement, je bosse deux fois plus que mes collègues.

Est-ce plus facile d’être crédible et acceptée quand on est belle?

Merci pour le compliment. Disons que je suis beaucoup plus à l’aise aujourd’hui en politique, à 49 ans, que lorsque j’avais 30 ans.

Parce que le rapport de séduction est différent?

On n’est plus dans le même registre. J’assume plus ma féminité parce qu’elle m’expose moins. Heureusement, le rapport au physique est en train de changer. Quand je suis arrivée à Berne, curieusement, toutes les femmes avaient les cheveux courts. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Mais une chose reste: une femme en politique doit être rassurante.

Beyoncé ne siégera donc jamais à Berne?

Si on veut être acceptée, il faut garder un peu de douceur. Mais les collègues plus jeunes se lâchent davantage, c’est très bien.

Les récents actes de violence contre des femmes à Genève et à Zurich, où des étrangers sont soupçonnés, prouvent qu’il faut quitter l’angélisme de gauche et remettre en question certaines cultures et religions?

À Genève, nous ignorons l’identité des agresseurs. Il me paraît malvenu de me prononcer à ce stade sur leur origine. Le fait que des femmes à gauche aient manifesté contre les violences dont les femmes sont victimes dans l’espace public montre au contraire que nous refusons l’angélisme. Je pense que la seule réponse aux cultures patriarcales c’est l’éducation. À l’école d’abord, dans les lieux de formation et par des campagnes de prévention.

Sur la burqa, votre position est ambiguë. Vous n’y êtes pas clairement opposée?

Les féministes sont elles-mêmes divisées. Certaines estiment que c’est une liberté pour la femme de porter la burqa. Je ne partage pas ce point de vue. Je suis pour l’interdiction mais je ne crois pas qu’il faille l’inscrire dans la Constitution mais dans une loi.

Mais pourquoi ne pas mettre quelque chose d’aussi important dans la Constitution? La votation de septembre veut bien y mettre les vélos!

Soutenir l’initiative populaire contre la burqa sans autre débat, c’est donner raison aux initiants, le comité d’Egerkingen, proche de l’UDC. Pour moi, ce sont les premiers adversaires de tous les droits des femmes. Je n’ai aucune envie de figurer à leurs côtés. Une interdiction de la burqa dans la loi serait beaucoup plus rapide et efficace. Cela permettrait aussi de mener cette discussion sans en faire un débat antimusulman.

Pour vous, on ne peut pas questionner l’islam sur la place publique?

Bien sûr que si. Mais on doit questionner, en général, le rôle du religieux dans notre société. Quand des systèmes autocrates se renforcent, c’est systématiquement accompagné d’un retour du religieux. Cela se passe aux États-Unis, en Russie, en Pologne, en Turquie, etc. Je n’ai pas envie que les femmes soient piégées dans un débat pour ou contre les musulmans.

Vous avez soutenu le projet Prévoyance 2020. Mais, maintenant, vous rejetez l’âge de la retraite des femmes à 65 ans. Pourquoi?

Dans Prévoyance 2020, cette hausse était compensée par d’autres mesures et je considérais que les femmes, en tout cas les plus précaires, sortiraient épargnées de la réforme. On n’est plus du tout dans ce cas de figure. Aujourd’hui, c’est très clair: s’il n’y a pas une amélioration très nette de l’égalité des salaires, il est hors de question d’entrer en matière sur la retraite des femmes à 65 ans.

Créé: 18.08.2018, 22h13

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.