Pierre Maudet: «Je ne pense pas être dans le déni»

GenèveAprès avoir obtenu in extremis mardi soir le soutien des militants du PLR, Pierre Maudet veut se battre jusqu’au bout. Interview.

Mardi soir, Pierre Maudet a présenté ses excuses, a promis qu’il ne ferait plus les mêmes erreurs et qu’il tiendra compte des critiques exprimées par les siens.

Mardi soir, Pierre Maudet a présenté ses excuses, a promis qu’il ne ferait plus les mêmes erreurs et qu’il tiendra compte des critiques exprimées par les siens. Image: Laurent Guiraud

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29 voix d’écart et tout est pardonné?

Loin de là. L’important, dans une telle assemblée, c’est que la discussion démocratique ait eu lieu. Après, il y a le vote. Et les voix, ça ne se pèse pas, ça se compte. Le résultat était clair. Il ne s’agissait pas d’une assemblée de l’absolution mais de renouvellement de la confiance. Désormais, il est temps de revenir à ce qui anime un parti politique, c’est-à-dire les thèmes de fond.

Ce vote a-t-il changé quoi que ce soit à votre situation?

Cette soirée a été et est encore pour moi une source de réflexion, d’introspection. Elle me donne aussi de l’énergie pour me battre. Je pense aussi qu’il s’agit là d’un marqueur. Le PLR a fait preuve d’une certaine forme de souveraineté populaire, rappelant à la présidence suisse que c’est encore la base qui a le dernier mot.

N’êtes-vous pas en train d’entraîner le PLR genevois dans votre chute?

Je crois surtout que la base n’a pas compris les volte-face et les acrobaties statutaires de sa présidence durant cet automne. Mardi soir, il y a clairement eu un message pour la présidence dont il faut tenir compte. Certains se sont érigés en procureurs, mais sur les comptes de campagne, par exemple, sont-ils prêts à faire preuve de transparence L’exigent-ils pour eux-mêmes et pour les autres élus?

Votre comportement ternit l’image de la politique, de Genève, de la Suisse romande. Les Alémaniques se moquent de votre canton, ça vous touche?

Le constat que j’ai pu faire, et que je partage, sur le terrain, y compris en Suisse alémanique, est que les gens en ont marre de l’ampleur, disproportionnée, qu’a prise cette affaire.

Pour une fois, vous êtes d’accord avec Antonio Hodgers qui a dit que l’«affaire Maudet était un trou noir qui aspire les débats»?

En multipliant ce genre de déclarations, on nourrit le trou noir plutôt que de mettre en lumière les vrais enjeux; ce qu’on attendrait de la fonction présidentielle. J’ai lu par ailleurs que ma situation inquiétait Berne. Les gens savent que le Conseil fédéral se préoccupe de dossiers centraux comme nos relations avec l’UE, les relations économiques avec nos principaux partenaires, le Brexit, etc. Je suis très dubitatif de l’intérêt de mon cas pour les sept Sages.

Cela a-t-il un sens de rester ministre alors que vous n’avez plus de dicastère?

D’abord, il faut rétablir les choses, je suis aussi en charge de l’Économie. Ensuite, compte tenu de la correspondance problématique adressée à la rentrée par le Ministère public au Conseil d’État, je suis moi-même arrivé à la conclusion que je ne pouvais pas conserver la Sécurité et je l’ai évoqué ce mercredi matin avec mes collègues. Nous avons partagé ce constat. Même si je ne le fais pas de gaieté de cœur, car je me suis énormément investi pour la sécurité dans le canton, cette mesure me paraissait importante. Par ailleurs, dans un courrier envoyé au Conseil d’État, le Ministère public affirme que l’instruction va durer au moins six mois de plus. Est-ce habituel qu’un procureur estime à l’avance le nombre de mois que va durer une instruction et le communique au Conseil d’État? Les réflexions sont donc en cours pour attribuer la Sécurité et déterminer quelle autre politique publique va m’être confiée. Celle-ci ne sera en tout cas pas en lien avec le Ministère public. Le collège décidera mercredi prochain.

La communication du gouvernement donne une autre tonalité. On a l’impression que ce sont vos collègues qui vous ont retiré la Sécurité.

Antonio Hodgers dit que non, et il doit avoir raison, car en tant que président il sait que son rôle n’est pas celui d’un juge. On vérifiera mercredi prochain. Encore une fois, une réorganisation globale aura lieu la semaine prochaine. Le Conseil d’État doit répartir les politiques publiques de manière équilibrée, sachant qu’aucune n’est plus importante qu’une autre. Et quelle que soit la taille de mon nouveau portefeuille, je continuerai à m’y investir sans compter mes heures.

Vu de l’extérieur, le collège gouvernemental n’a pas l’air de fonctionner.

Sur ce point, Il faut distinguer l’ensemble du Conseil d’État de son président. Ses prises de parole auraient dû rester parcimonieuses et apaisées pour que la parole gouvernementale reste forte et crédible. Pour le reste, je vois mes collègues toutes les semaines. Nous discutons de tout. Sans tabou. Le Conseil d’État fonctionne. Les institutions fonctionnent.

Au fond, pourquoi restez-vous encore?

Il y a neuf mois, j’ai reçu un mandat du peuple. J’ai les capacités d’assumer des responsabilités en matière de politique publique, que ce soit en termes de sécurité ou d’autres enjeux. Je ne veux pas que ce soit la vindicte, la rumeur ou les accusations qui puissent avoir raison d’un magistrat en exercice. Et qui sera le suivant?

Vous avez pourtant reconnu la plupart des erreurs graves qui vous sont reprochées, comme le voyage offert ou la construction d’un mensonge…

J’ai reconnu mes erreurs. En revanche, je conteste avoir franchi la ligne du droit pénal. Il y a eu beaucoup de fakes news: écoutes téléphoniques, trafic d’or, et j’en passe. Je viens d’une famille politique qui a créé la Suisse moderne, l’État de droit et ses principes intangibles, comme la séparation des pouvoirs, la présomption d’innocence ou la solidarité. Être solidaire avec un magistrat qui se montre combatif, c’est positif.

Existe-t-il une limite à partir de laquelle vous estimez que vous devez démissionner?

Oui, et je le dis depuis le début, c’est ce qui m’amène à dire qu’il faut aller jusqu’à droit jugé. Évidemment qu’une condamnation portant sur les faits qui me sont reprochés commanderait une démission, et même une mise en retrait de la vie politique, en attendant du moins que la situation juridique ait été tranchée définitivement.

On le sait bien, vous pouvez multiplier les recours, aller jusqu’au Tribunal fédéral, à Strasbourg. Vous pouvez aussi disqualifier le travail de la justice, n’est-ce pas ce que vous faites avec les demandes de récusation?

Jusque-là, j’avais confiance en l’impartialité du ministère public. J’ai désormais de très sérieux doutes, c’est la raison de la procédure en récusation. Lorsque j’ai découvert que le ministère public avait envoyé des extraits d’un procès-verbal d’une audience au Conseil d’État, j’ai été sidéré. Il n’y a aucune base légale. Aucune autorisation du Conseil supérieur de la magistrature, à ma connaissance. Il n’y avait aucun motif valable. Il n’y avait de plus aucune urgence. Cela veut dire que le huis clos d’une audition, le respect strict du secret de fonction et de la procédure, ce ne serait pas applicable dans mon cas?

Pensez-vous que vous allez être condamné?

Je ne peux être certain de rien, à ce stade. Encore une fois, je pense que je n’ai jamais franchi la ligne du droit pénal.

Au-delà du volet pénal, existe-t-il une limite morale, éthique, au-delà de laquelle un politicien doit démissionner?

Bien sûr, c’est aussi au cœur de mes réflexions. Comme je l’ai dit, il est exclu de courber l’échine devant la rumeur mais, à l’inverse, il est sûr qu’un mensonge n’est pas acceptable en politique. Je l’ai admis. Un politicien doit être exemplaire mais personne n’est infaillible. En ce qui concerne ce mensonge, je l’ai qualifié, expliqué, et l’assemblée du parti, même si ça ne fait pas encore la population, a considéré qu’il fallait tenir compte de cette approche-là.

Un ministre qui a félicité un ami pour un faux témoignage avec un «well done old chap» par SMS, qui a menti, qui a reçu des avantages, ne doit-il pas démissionner?

Je pense qu’il doit admettre que la confiance est entamée. Il doit s’interroger en son for intérieur sur les raisons de ses actions. Il doit aussi clairement dire comment il compte retrouver cette confiance. C’est en travaillant que je vais faire la preuve que cela vaut la peine de me faire confiance.

Il y a toujours la même contradiction dans vos discours, vous reconnaissez les faits, que le «mensonge est inacceptable», mais vous continuez à parler de «confiance» et de l’importance de rester. N’êtes-vous pas dans le déni?

Je ne le pense pas mais, évidemment, en vous le disant, je ne fais qu’accréditer la thèse que j’y serais. J’ai pris beaucoup de recul par rapport à cette affaire, j’ai remis en cause mes modes de fonctionnement. Je me suis aussi interrogé sur ma relation avec les médias. Sur ma manière de faire de la politique. Je m’étais construit une cuirasse à cause des attaques. Elles ne sont pas nouvelles. Mais elles ont redoublé depuis que j’ai remporté le vote de la loi sur la police. J’y vois une proximité qui n’est pas anodine, ce n’est pas une simple coïncidence et donc cela m’interpelle. Avec ma cuirasse, je me suis enfermé moi-même dans un piège. Est-ce que cela fait de moi un politicien qui n’a pas le droit à l’erreur? Au final, c’est au peuple de décider.

Songez-vous donc à vous représenter en 2023?

Aujourd’hui, je songe à remplir le mandat pour lequel le peuple m’a élu il y a maintenant 9 mois. Je ne me projette pas aussi loin.

N’avez-vous pas abusé de votre pouvoir?

C’est fort comme accusation. Il n’y a jamais eu chez moi l’intention d’exercer mon pouvoir sur quelqu’un, de m’enrichir par mon pouvoir ou de léser les citoyens. J’ai compris que le pouvoir est un exercice extrêmement tranchant. On peut humilier parfois sans s’en rendre compte ou mal évaluer les effets des décisions qu’on peut prendre. Ces derniers mois, j’ai reçu une claque qui me rappelle ma motivation initiale, celle qui est très forte chez moi, depuis l’époque du Parlement des jeunes qui m’a incité à faire de la politique.

Beaucoup de vos soutiens vous ont tourné le dos. Ça vous fait hésiter?

Il y a eu beaucoup de trahison, c’est vrai, mais, malgré les trahisons, il y a aussi beaucoup de gens qui me soutiennent, comme l’ancien président du Parti libéral, Michel Balestra, d’anciens parlementaires fédéraux, comme John Dupraz ou des députés en nombre qui ont pris la parole pour moi. Des nouveaux visages du PLR aussi. J’ai également des soutiens inattendus d’opposants politiques.

François Longchamp, lui, se tait.

Il a quitté ses fonctions et s’est mis en retrait de la politique, mais je le vois régulièrement. Il m’a dit un jour qu’on n’avait pas d’ami en politique, je pense qu’il avait raison. Et comme François Longchamp ne fait plus du tout de politique, notre amitié et un grand respect mutuel peuvent pleinement s’exprimer.

Avez-vous des doutes parfois?

Bien sûr que j’ai des doutes! Qui n’en a pas? C’est très personnel, ce que je vais vous dire. Je ne devrais pas en parler en période de vote sur la laïcité mais, comme protestant, je suis habité par la foi et par le doute. Même si je suis connu pour être quelqu’un d’extrêmement pugnace, qui va se battre contre vents et marées avant d’accepter le résultat démocratique, je me remets en cause constamment. Beaucoup de gens m’ont dit que je serais plus fort une fois la tempête passée. Je ne pense pas que cela me rendra plus fort mais que cela me rendra plus humain, quelle que soit l’issue, que je quitte ma fonction ou pas.

Vous arrive-t-il de vous dire qu’un autre ferait le job aussi bien que vous, si ce n’est pas mieux?

Évidemment! Je ne me considère pas comme irremplaçable, mais je m’appuie sur un bilan de douze ans à l’Exécutif de la ville de Genève puis du canton, qui peuvent être utiles pour faire avancer les projets pour Genève.

Créé: 19.01.2019, 22h30

Alexandre de Senarclens, Président du PLR Genève (Image: Peter Schneider/Keystone)

Le président du PLR doute de la sincérité de Maudet

L’Assemblée générale extraordinaire du PLR qui s’est déroulée mardi soir dans un climat électrique a laissé le parti genevois en proie à de profondes divisions. Par une très courte majorité, les militants ont décidé d’accorder leur confiance à Pierre Maudet.

Le président, Alexandre de Senarclens, a affirmé à l’issue des débats qu’il quitterait bien ses fonctions, comme il l’avait promis en cas de soutien au conseiller d’État.

Mais le capitaine d’un navire qui coule ne se doit-il pas de rester à son bord jusqu’à la fin? Alexandre de Senarclens estime qu’il ne peut plus rien faire.

«Je me suis donné corps et âme pour le parti mais, depuis six mois, ma vie est rythmée par l’affaire Maudet. Beaucoup de gens auraient laissé tomber avant, justifie le député. Je ne suis de toute évidence plus la personne adéquate pour défendre Pierre Maudet.»

Une nouvelle assemblée générale devrait se tenir en mars pour que le PLR genevois élise un nouveau chef. Mardi, les débats ont parfois pu être houleux. Ils pourraient l’être de nouveau dans deux mois lors de ce qui pourrait constituer le 2e round.

«C’est bien sûr possible, il y a un risque que des clans se créent, reconnaît le président démissionnaire. Il faut l’éviter en nous recentrant sur les grands sujets car nous n’avons pas une problématique idéologique mais conjoncturelle, qui repose sur les réponses à apporter au cas de notre ministre.»

Pour le président des libéraux-radicaux, le parti, pour se reconstruire, doit autant que faire se peut tourner la page du magistrat poursuivi par la justice. «Nous devons continuer à faire de la politique sans lui. Nous avons été très accaparés par l’affaire le concernant», indique Alexandre de Senarclens.

Pour ce dernier, Pierre Maudet devrait aider son parti à avancer, ce qui passerait inévitablement par une démission de sa part. Mais le président n’y croit plus, il est résigné.

«Nous avons affaire à quelqu’un qui s’accroche, qui se renie lui-même ainsi que toutes les valeurs qu’il a pu défendre, regrette le député. Il ne pense malheureusement qu’à lui. Ce qui m’interpelle est qu’il semble totalement hermétique au mal qu’il cause à sa famille politique alors qu’il était auparavant un rassembleur. Je trouve cela très choquant.»

Mardi soir, Pierre Maudet a pris la parole à trois reprises devant une salle pleine à craquer de plus de 700 militants du PLR. Il a présenté ses excuses, a promis qu’il ne ferait plus les mêmes erreurs et qu’il tiendra compte des critiques exprimées par les siens.

Alexandre de Senarclens n’a, lui, pas été convaincu et il juge que le conseiller d’État n’était pas sincère. «Il n’y a aucune prise de conscience de sa part. Tout cela est très construit, travaillé. Il est dans un jeu comme au théâtre», critique le député.

Pour lui, si Pierre Maudet l’a emporté, c’est parce que, historiquement, il a toujours été plus difficile de rassembler pour obtenir le rejet d’une personne lors d’une assemblée que, dans le cas inverse, pour obtenir un soutien.

Enfin, le futur ex-président du PLR genevois évoque des relations tendues avec son magistrat au cours de ces derniers mois, sans pour autant reconnaître des pressions. «Nous avons eu des échanges réguliers mais, évidemment, quand on ne va pas dans son sens, il vous contourne», glisse Alexandre de Senarclens.

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