Un rapport confirme que la directrice du centre de requérants de Perreux a dérapé

EnquêteLa directrice du centre fédéral pour requérants d’asile de Boudry (NE) avait été engagée en 2014 alors qu’un rapport remettait gravement en question sa gestion.

Au centre de Perreux, certains requérants étaient dispensés de fouilles et disposaient de chambres individuelles.

Au centre de Perreux, certains requérants étaient dispensés de fouilles et disposaient de chambres individuelles. Image: Manuel Lopez/Keystone

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Dispenses de fouille, possibilité de prendre ses repas en chambre, d’y fumer ou de disposer d’un appareil de télévision privatif, voire d’une chambre individuelle, alors que d’autres séjournaient dans des chambres infestées de punaises. C’est le traitement de faveur «très particulier» que F. R., directrice du centre cantonal de requérants d’asile de Perreux, à Boudry (NE), réservait à trois résidents, avec qui elle entretenait des relations «relativement étroites».

Perçus comme «des leaders» par les autres requérants, les trois privilégiés adoptaient par moments un comportement arrogant, voire menaçant, y compris envers les collaborateurs sociaux. Ces détails, révélés en grande partie par «Le Matin Dimanche» en mars 2013, sont tirés d’un rapport d’enquête administrative datant du 2 avril de la même année et signé par le juge fédéral suppléant Christian Geiser. Suite à une longue procédure menée conjointement par la RTS et «Le Matin Dimanche» (lire encadré), le document a été rendu public cette semaine.

Rapport inaccessible

«Les manquements que l’on doit reprocher à Mme (F. R.) justifieraient des mesures pouvant toucher la poursuite des rapports de service», concluait l’enquête. Lors d’une conférence de presse donnée le 4 avril 2013, le conseiller d’État PLR en charge du dossier, Thierry Grosjean, s’était pourtant appuyé sur ce document, dont il refusait de rendre public le contenu, pour justifier le maintien de la directrice à son poste. «Cette enquête n’a pas mis au jour des éléments clairs et nets justifiant un licenciement ou une suspension», avait-il alors déclaré.

Deux semaines auparavant, dans une interview donnée au «Matin Dimanche», il avait qualifié F. R. de «bonne fée» et assuré qu’elle gardait sa confiance. Malgré cette volumineuse casserole, F. R. avait été engagée un an plus tard comme directrice de l’encadrement au centre fédéral d’hébergement des Rochats, puis à Perreux, passé entre-temps aux mains de la Confédération. Elle y était restée jusqu’à sa retraite, en février 2018.

Le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) admet aujourd’hui avoir eu connaissance du rapport d’enquête, mais il se borne à relever que F. R. «a été relaxée par la justice» (le volet pénal a été classé en octobre 2013) et que «le SEM n’a aucun reproche à formuler au sujet de Mme R. Nous sommes très satisfaits de l’encadrement qui a été fait sous sa direction.» Outre les inégalités de traitement, qui ont été à l’origine de bagarres fortement médiatisées, le document évoque «des griefs sur la manière dont le droit aux soins a été observé de la part de la directrice» du temps où le centre était cantonal. F. R. aurait notamment refusé «des facilités de transport par taxi jusqu’à l’hôpital à une résidente qui avait subi une césarienne quelques jours auparavant et dont la cicatrice saignait.

«Contraires à l’éthique»

Le rapport relève en outre que des «fouilles, contrôles et saisies de biens contraires à l’éthique» étaient effectués par des agents de l’entreprise de sécurité NSA, dont l’UDC Yvan Perrin était alors le vice-directeur. «Mme (F. R.) n’a pas donné les directives et instructions idoines au service de sécurité et a toléré des interventions contraires à l’éthique», peut-on lire dans le document.

Sur le plan pénal, «l’affaire Perreux» avait éclaté en février 2013. Le Ministère public du canton de Neuchâtel avait alors ouvert une enquête pour abus de faiblesse à l’encontre de huit personnes travaillant dans le centre cantonal – trois collaborateurs du Service des migrations (Smig), dont F. R., et cinq agents de sécurité. La directrice avait été la seule à rester à son poste durant toute la durée de la procédure. L’enquête administrative, qui concernait les trois collaborateurs du Smig, avait été lancée peu de temps après.

Contactée, F. R. «conteste l’interprétation des faits qui est retenue dans ce rapport». Un document dont nous lui avons résumé les principaux points, étant donné qu’elle déclare ne jamais y avoir eu accès. «Certains requérants ont dû être hébergés à part par manque de place, personne ne leur a octroyé de privilège. J’ai travaillé durant vingt-cinq ans auprès des migrants et j’ai reçu un excellent certificat de travail à mon départ. Je suis contente de ce que j’ai fait dans ma carrière.»

Le conseiller d’État Thierry Grosjean avait, pour sa part, dû quitter le gouvernement en mai 2013. Peu de temps après, il avait admis que l’affaire Perreux lui avait sans doute coûté sa réélection. (TDG)

Créé: 07.07.2018, 22h31

Cette nouvelle victoire pour la transparence a une longue histoire

Dans un arrêt daté du 29 mai 2018, le Tribunal fédéral a admis le recours conjoint du «Matin Dimanche» et de la RTS qui demandaient à consulter le rapport d’enquête sur le centre cantonal de requérants d’asile de Perreux daté du 2 avril 2013.

Il aura donc fallu cinq ans de procédure pour que nous soyons en mesure de révéler le contenu de ce document. Après avoir essuyé un refus de la part du gouvernement neuchâtelois en avril 2013, nous avions saisi la Commission de la protection des données et de la transparence de Neuchâtel et du Jura, laquelle avait invité en 2015 le Conseil d’État à nous transmettre le document anonymisé.

F.R., la directrice du centre, s’y était opposée et avait obtenu gain de cause devant la justice cantonale en 2017.

Les juges neuchâtelois admettaient que le document revêtait un caractère officiel, mais ils estimaient que la divulgation des informations figurant dans le rapport pouvait avoir des conséquences fâcheuses pour l’intéressée, devenue entre-temps responsable de l’encadrement au centre fédéral de Perreux, et était susceptible de perturber l’activité de ce lieu. Des arguments que le Tribunal fédéral a balayés.

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