Les Romands raflent la mise avec Amherd et Keller-Sutter

Conseil FédéralRarement le français aura été aussi bien parlé au sommet de l’État. L’élection de deux polyglottes à la sensibilité romande est perçue comme une victoire de ce côté-ci de la Sarine.

Avec les deux nouvelles élues, le Conseil fédéral n'aura jamais été autant francophile.

Avec les deux nouvelles élues, le Conseil fédéral n'aura jamais été autant francophile. Image: Anthony Anex/Keystone

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Avec l’élection de la PLR saint-galloise Karin Keller-Sutter, c’est la Suisse orientale qui jubile. Avec la PDC haut-valaisanne Viola Amherd, c’est la région alpine qui se réjouit. Mais en coulisses, la Suisse romande se frotte les mains. «On ne l’a pas trop ramené durant la campagne, glisse un élu romand. Mais c’est clair qu’on a deux élues qui sont proches de nos intérêts.» Si on y ajoute le socialiste fribourgeois Alain Berset et l’UDC vaudois Guy Parmelin, c’est même la majorité du Conseil fédéral qui a une sensibilité romande.

«Presque une Neuchâteloise»

Cette situation est due au profil des deux nouvelles. Karin Keller-Sutter, «c’est presque une Neuchâteloise», rigole Jacques-André Maire (PS/NE). Elle-même nous l’expliquait récemment: «La Suisse romande fait partie de mon identité.» Il y a eu ses études à Neuchâtel, mais aussi ses vacances en Lavaux. «Elle connaît la Romandie parce qu’elle l’a vécue», analyse Raphaël Comte (PLR/NE). Une proximité qui se retrouve dans la langue. «Elle parle mieux français que certains Romands», glisse Jean-Luc Addor (UDC/VS).

De son côté, Viola Amherd est une Alémanique – cela ne fait pas un pli – mais elle vient d’un canton qui est considéré comme romand dans toutes les organisations supracantonales. C’est de cette position charnière que lui vient son bilinguisme. «Elle est issue d’une minorité alémanique, mais elle a dû construire sa carrière politique dans un canton majoritairement francophone, rappelle Alice Glauser (UDC/VD). Elle a une sensibilité alpine et un feeling romand.» Last but not least, toutes deux sont passées par les bancs de l’Université de Fribourg.

Avec les deux nouvelles élues, le Conseil fédéral aura d’ailleurs rarement été aussi francophile. «Il pourrait conduire les séances en français», lance Dominique de Buman (PDC/FR). Aujourd’hui déjà, Alain Berset, Guy Parmelin et Ignazio Cassis s’expriment dans la langue de Molière. Avec les polyglottes que sont Simonetta Sommaruga, Karin Keller-Sutter et Viola Amherd, il n’y aurait qu’Ueli Maurer qui aurait des problèmes. «Et encore, rétorque Jacques-André Maire, il se réjouissait récemment d’avoir fait des progrès dans cet environnement toujours plus francophone.»

Le Neuchâtelois, actuel président d’Helvetia Latina, ne peut donc que se réjouir de voir que le français, mais aussi l’italien fassent partie des compétences linguistiques de la grande majorité du gouvernement.

Faire passer les dossiers aux Alémaniques

Cette francophilie n’est pas qu’un artifice en vue de la promotion des langues dans l’administration, elle pourrait avoir des effets très concrets sur certains dossiers. «Il y a beaucoup d’éléments qui entrent en compte dans la pesée des intérêts, et celui-ci en est un, admet Raphaël Comte. Si on prend l’exemple des exportations, Karin Keller-Sutter a conscience que c’est un enjeu important pour Neuchâtel.»

Le Chablaisien Frédéric Borloz (PLR/VD) cite quant à lui le dossier des infrastructures. «C’est évident qu’une Valaisanne comme Viola Amherd sait ce qui est utile à la Romandie.» Au sein de la Commission des transports, c’était déjà elle qui se faisait la porte-parole des revendications de la Suisse occidentale. «Pour mieux les faire passer aux Alémaniques», explique Jacques-André Maire.

Mathias Reynard (PS/VS) évoque quant à lui la formation. «Pour la question de l’enseignement du français, ce sera plus facile de discuter avec ce Conseil fédéral là qu’avec l’ancien.» Il espère enfin que les enjeux du service public soient davantage pris au sérieux avec deux conseillères fédérales issues de régions périphériques. «C’est une réalité dont elles connaissent les effets concrets.»

Cette francophilie, c’est aussi ce qui les a aidées à être élues si brillamment. «Il suffit de regarder la netteté des scores pour s’en rendre compte, abonde Hugues Hiltpold (PLR/GE). D’ailleurs, en 2010, Karin Keller-Sutter avait déjà eu le soutien unanime du groupe PLR latin.» Dominique de Buman fait la preuve par l’inverse. «C’est aussi le manque de connaissance des langues qui a coulé leurs adversaires. Hans Wicki au PLR, mais aussi Peter Hegglin qui n’a pas été retenu sur le ticket PDC.» Mathias Reynard partage cette analyse: «J’aurais de la peine à élire quelqu’un qui ne parle pas le français.»

La déception de la Suisse centrale

Cet enthousiasme ne ravit toutefois pas tous les Romands du Palais. «Pour la cohésion nationale, j’aurais préféré qu’on élise l’Uranaise Heidi Z’Graggen, réagit Roger Golay (MCG/GE). La Suisse centrale n’a plus de conseillers fédéraux, alors que la Suisse romande en a désormais trois.»

Car pour l’élu du Mouvement citoyens genevois, ce n’est pas la région linguistique qui fait foi, mais bien le canton. Une analyse reprise également par la Luzerner Zeitung, qui regrettait au lendemain de l’élection de Viola Amherd, qu’on ait préféré donner un siège à un canton romand plutôt qu’à un canton de Suisse centrale.

Reste que cette idée est minoritaire à Berne. «Le Parlement n’a pas voulu donner un troisième siège aux Romands, et nous n’avons pas pris le pouvoir, corrige Jean-Luc Addor. Cela dit, la Suisse romande et le Valais peuvent espérer une oreille plus attentive.» Cet avis, Raphaël Comte le partage: «On a choisi les meilleures et il s’avère qu’elles sont sensibles à nos intérêts.»

D’ailleurs l’aspect «romand» a peu été évoqué durant la campagne, comme le relève Hugues Hiltpold: «Chaque course au Conseil fédéral a son histoire. Cette question ne faisait pas partie de la trame, même si elle est présente dans leur profil.» Pour Dominique de Buman, cette double élection est même une excellente nouvelle pour la cohésion nationale. «Apprendre une langue, c’est faire l’effort d’aller vers l’autre.»

Créé: 08.12.2018, 22h21

La question des femmes est mise en sourdine… avant d’élire un(e) UDC

Deux femmes élues le même jour. Les destins gouvernementaux de Karin Keller-Sutter (PLR) et de Viola Amherd (PDC) se sont tissés avec le concours de différents partis à Berne. Les Verts, les Vert’libéraux et le Parti bourgeois-démocratique ont, dès septembre, annoncé leur volonté d’élire, à compétences égales, des femmes. Le Parti socialiste a exigé du PDC et du PLR au moins des tickets mixtes.

Et pour la prochaine fois? Ces revendications tiennent-elles toujours? «La question se pose de manière moins aiguë à présent, parce que nous avons une représentation équilibrée au Conseil fédéral», répond Roger Nordmann (VD), le chef du groupe parlementaire socialiste. «Notre revendication n’est plus sur la table. La représentation actuelle est correcte. On peut être plus relax désormais», renchérit Jürg Grossen, le président des Vert’libéraux.

«Il y a moins d’urgence à élire une femme et tant mieux. Cela dit, je ne serais pas surpris qu’il y ait une femme sur le ticket de l’UDC pour remplacer Ueli Maurer», sourit Philippe Nantermod, le vice-président du PLR. En disant cela, le Valaisan met bien le doigt là où ça fait mal.

Car la femme qui se positionne pour tenter de succéder à Ueli Maurer, actuel doyen du Conseil fédéral, s’appelle Magdalena Martullo-Blocher. Or la conseillère nationale (UDC/GR), par ailleurs fille de Christoph Blocher, hérisse les poils de la gauche et du centre. Après avoir élu deux femmes cette semaine au gouvernement, ces formations s’empressent donc de tirer le frein à main.

Vice-présidente des Verts, Lisa Mazzone estime qu’il faudrait certes que l’UDC présente un ticket avec au moins une femme. Mais la Genevoise précise: «En 2015, nous n’avons pas voté pour l’UDC car nous estimions qu’un parti qui attaque constamment l’État de droit et les institutions n’a pas sa place au Conseil fédéral. Je doute que nous changions d’avis ces prochaines années.»

Le Parti socialiste voudra-t-il promouvoir un ticket mixte, comme il l’a fait pour le PLR? «Je ne m’engage à rien du tout, répond Roger Nordmann. L’aspect central reste le profil du candidat.» Le Vaudois poursuit: «Une candidature au Conseil fédéral ne s’improvise pas. Il faut des gens d’expérience. Il faut donc d’abord que les partis bourgeois promeuvent les femmes dans les législatifs et ensuite on verra.»

Pour le président de l’UDC, Albert Rösti, la pilule est quand même amère: «Je comprends que la gauche trouve Magdalena Martullo-Blocher trop à droite et trop compétente. Mais si une femme n’est une vraie femme que lorsqu’elle est à gauche, c’est quand même bizarre. À la fin, ce n’est pas honnête pour des partis qui veulent promouvoir des femmes.»

En tout cas, il promet que l’UDC restera fidèle à elle-même au moment de renouveler ses ministres: «Pour nous, les compétences priment. Et à l’UDC nous avons des femmes encore plus performantes que les hommes!» assure le Bernois.

Lise Bailat

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