WhatsApp crée des embrouilles entre les enseignants et les élèves

Dans les écoles romandes, des profs échangent avec leur classe via cette messagerie, mais de nombreux problèmes se posent, dont celui de la séparation entre vie privée et professionnelle.

Avec WhatsApp, les élèves peuvent désormais contacter un enseignant à tout moment, même en dehors des cours.

Avec WhatsApp, les élèves peuvent désormais contacter un enseignant à tout moment, même en dehors des cours. Image: martin-dm/Getty

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Qui ne connaît pas WhatsApp? L’application de messagerie mobile au 1,5 milliard d’utilisateurs a remplacé les bons vieux SMS. Elle permet de communiquer en ligne avec un contact ou un groupe, mais aussi d’afficher une photo de profil ou de partager des statuts. Dans les écoles, les élèves ne s’écrivent pas seulement entre eux, mais l’utilisent aussi pour échanger avec leurs professeurs. Certains enseignants adorent. «Cet outil permet un suivi personnalisé pour des élèves en difficulté, s’enthousiasme une enseignante de cycle d’orientation à Genève. Je peux rappeler à un élève de faire signer un coupon à ses parents ou en encourager un autre qui n’a pas envie de continuer son stage.» Mais si Whats-App peut constituer un vrai atout au niveau pédagogique, ce service soulève aussi de nombreux problèmes relationnels.

Enseignants dépassés

Première barrière à tomber: les profs peuvent désormais être joints à tout moment, même en dehors de l’école. L’enthousiaste enseignante genevoise s’efforce de répondre à tous les messages, même à 20 heures depuis chez elle, «pour autant que je n’aie pas d’invités ou que je ne sois pas en train de m’occuper de mes enfants». D’autres ont mis le doigt dans l’engrenage et ont fini par se faire aspirer le corps en entier. «Au début, je trouvais WhatsApp utile pour la maîtrise de classe, raconte une professeure en école de commerce et de culture générale genevoise. Une élève n’arrivait pas à venir à l’heure et je lui ai envoyé un message chaque matin pendant deux semaines pour l’aider à se réveiller. Le fait que je m’intéresse à elle l’a touchée. Le côté négatif, c’est que des élèves se sont mis à écrire pour tout et rien et, parfois, c’est embêtant.»

Pour Salima Moyard, enseignante au cycle d’orientation de Drize, à Carouge (GE), députée socialiste au parlement genevois et coprésidente de la Fédération des associations des maîtres du cycle d’orientation, permettre aux élèves de joindre à tout moment les enseignants les déresponsabilise. «Est-ce que nous les aidons vraiment à développer leur indépendance et leur autonomie? s’interroge-t-elle. Si je suis tout le temps disponible, quel intérêt ont-ils encore à prendre des notes quand je leur donne des devoirs ou à se renseigner auprès de camarades? Je doute que le jour où ils travailleront, ils enverront un message WhatsApp à leur patron pour lui demander à quelle heure ils doivent arriver.»

Deuxième frontière qui s’efface: celle entre vie privée et professionnelle. Une gymnasienne de 17 ans raconte qu’il est arrivé à certains de ses profs d’envoyer des selfies dans le groupe de classe en train de boire des verres un samedi soir, ou encore que d’autres font des commentaires sur les photos de profil de ses camarades.

Risques d’intrusion

«Il faut faire très attention car avec cet outil, on entre dans la sphère privée du jeune, met en garde Serge Martin, directeur général adjoint chargé de la pédagogie à la Direction générale de l’enseignement obligatoire (DGEO) du canton de Vaud, qui suit de près cette problématique. On n’imagine pas un enseignant qui irait mine de rien s’asseoir au milieu de ses élèves dans la cour de récréation pour écouter ou participer à leur conversation.» Sans parler du risque de se tromper de destinataire: en Italie, une prof a envoyé par erreur une photo de ses parties intimes dans le groupe WhatsApp de sa classe…

En cas de problème dans un tel groupe WhatsApp, les profs qui en font partie risquent de devoir en porter la responsabilité aux yeux des parents, voire de la loi, relève le spécialiste en identité numérique et réseaux sociaux Stéphane Koch. «Une fois, j’ai dû sermonner un élève qui avait utilisé un symbole nazi comme photo de profil, explique la professeure en école de commerce. J’ai aussi dû faire de la discipline dans un groupe où les élèves s’insultaient. Mais on est dans le flou, car ce n’est pas forcément lié à l’école.» Stéphane Koch identifie encore d’autres problèmes: la fracture numérique (une étude suisse récente montre qu’un tiers des enfants de 10-11 ans et un cinquième des 12-13 ans n’ont pas de téléphone portable), mais aussi la protection des données. Dans un avis du 28 septembre 2016, le préposé à la protection des données et à la transparence Jura-Neuchâtel déconseillait l’usage de WhatsApp par les écoles, rappelant qu’il s’agit d’une application commerciale. «Les données transitant par WhatsApp peuvent être utilisées à des fins de marketing, souligne Serge Martin. Or deux lois mettent en garde contre ce type d’utilisation en classe: la loi vaudoise sur l’enseignement obligatoire, qui interdit toute forme de démarche commerciale auprès des élèves, et la nouvelle loi européenne, très restrictive, sur la protection des données.»

Dans ce champ de mines, les enseignants marchent bien souvent les yeux bandés, sans personne pour leur indiquer le chemin. «Nous ne sommes pas informés! rapporte ainsi l’enseignante en école de commerce. Il m’est arrivé que des élèves m’écrivent, ivres, à 2 heures du matin, avant de s’excuser le lendemain. Faut-il répondre? Une fois, je n’ai pas répondu à une élève et elle s’est sentie rejetée. Si un élève écrit trop, peut-on le bloquer? C’est un acte fort…»

Interdire ou pas

Certains établissements optent pour l’interdiction totale ou partielle de WhatsApp, mais ce n’est pas la panacée, car de l’avis général l’appli est particulièrement utile lors de sorties scolaires. «Je refuse d’être contactée par WhatsApp, indique ainsi une professeure de gymnase biennois. Mais quand nous partons en camp, je trouve bien d’avoir un groupe de classe pour informer les élèves s’il y a un contretemps. Je le supprime ensuite.»

Les cantons, eux, réagissent doucement. À Genève, un guide sur le comportement à adopter sur les réseaux sociaux a été édicté pour les enseignants. Dans le canton de Vaud, un chantier «éducation numérique» a été ouvert par le Département de la formation en vue d’identifier et de favoriser les bonnes pratiques. Neuchâtel, Fribourg et le Valais préparent des directives et recommandations encadrant les réseaux sociaux. «Une posture institutionnelle n’a pas encore été clairement définie, déplore Tiziana Bellucci, directrice d’Action Innocence. Du coup, c’est aux enseignants de gérer, mais ils ne sont pas forcément conscients des enjeux.» (TDG)

Créé: 10.03.2018, 23h00

Trois solutions face aux risques liés à l’application

1) Mettre en place un numéro spécial pour l’école

C’est la méthode choisie notamment par l’école privée Ardévaz, à Sion. «Nous avons un numéro pour l’école et c’est le secrétariat qui communique avec les élèves, précise le directeur, Alexandre Moulin. Nous créons des groupes WhatsApp par classe et lorsqu’un enseignant a une info importante à transmettre, il passe par le secrétariat et nous faisons suivre à ses élèves.»

2) Utiliser des applis et des outils dédiés pour remplacer WhatsApp

D’autres outils que WhatsApp peuvent être utilisés par les enseignants pour communiquer avec les élèves – et les parents – dans un cadre sécurisé et professionnel. Pronote, par exemple, permet d’échanger des infos sur les horaires, les absences ou les devoirs, de partager des documents ou d’échanger des messages. La plate-forme est utilisée par les écoles obligatoires neuchâteloises depuis la rentrée dernière. L’École Moser, à Genève, développe, elle, sa propre infrastructure.

3) Spécifier le cadre d’utilisation de WhatsApp dans une charte

C’est ce que prône le spécialise en identité numérique et réseaux sociaux Stéphane Koch: «L’utilisation d’un outil comme WhatsApp demande une réflexion approfondie, à publier sous forme de charte et à faire signer par les élèves, les parents et les enseignants.» Le canton de Neuchâtel, décidément en avance, a mis en pratique cette idée.

«Nous déconseillons l’usage de WhatsApp aux enseignants»

Emmanuel Flaction, professeur formateur en médias et TIC à la HEP de Lausanne

Emmanuel Flaction forme les futurs enseignants vaudois. Il se dit plutôt «réticent» à l’usage de WhatsApp, notamment en raison de la frontière floue entre vie privée et vie professionnelle.

Abordez-vous l’utilisation de WhatsApp en classe avec les enseignants que vous formez?

Nous abordons l’utilisation des réseaux sociaux en général. En ce qui concerne WhatsApp, nous les rendons attentifs aux problèmes qui peuvent se poser et leur recommandons de faire extrêmement attention. Nous avons plutôt tendance à déconseiller l’usage de cette plate-forme en soulignant qu’il existe d’autres outils plus appropriés. Actuellement les élèves, les étudiants sont dans une culture du fulgurant, de l’instantané, du réticulaire, du ludique, de la personnalisation. L’école doit s’adapter dans une certaine mesure, notamment au niveau des moyens et des modes d’apprentissage. Mais est-il vraiment nécessaire de pouvoir envoyer un message à 23 heures un samedi ou un dimanche? Je n’en suis pas sûr. Il faut aussi apprendre une autre culture à nos élèves, qui est celle de s’organiser, de patienter et d’utiliser des canaux qui ne sont pas ceux de l’instantanéité.

Si un enseignant reçoit un message à 23 heures de la part d’un élève, que doit-il faire? Peut-il l’ignorer?

S’il souhaite communiquer son numéro privé, l’enseignant doit définir le cadre de cette utilisation-là. C’est un préalable. Mais il faut y réfléchir à deux fois.

Vous déconseillez aux profs de donner leur numéro de téléphone?

Les établissements ont leurs propres directives en la matière. Certains proscrivent complètement l’utilisation du smartphone et nous trouvons cela dommage, car les élèves ont dans leur main un appareil qui est un minilabo de physique avec un gyroscope, un GPS, un accéléromètre, etc. Mais il faut l’utiliser en faisant attention à certains enjeux pédagogiques, éthiques et sociaux. (Image: DR)

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