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Moissons dans le Gros-de-VaudLes agriculteurs jouent leurs récoltes au poker

La période idéale pour récolter est très restreinte. Résultat, les paysans vivent trois semaines de stress et d’excitation. Reportage au centre collecteur d’Échallens.

Olivier Sonderegger, directeur de Landi Gros-de-Vaud, et donc du centre collecteur d’Échallens, prélevant un échantillon sur une livraison de colza.
Olivier Sonderegger, directeur de Landi Gros-de-Vaud, et donc du centre collecteur d’Échallens, prélevant un échantillon sur une livraison de colza.
PATRICK MARTIN/24 heures

S’il y a bien une catégorie de population qui n’a pas l’esprit aux vacances en été, c’est celle des agriculteurs. Alors que tout le monde pense chaise longue et détente, eux vivent la période la plus stressante, mais aussi la plus excitante de leur année. Et pour cause: ils jouent leur salaire au poker de la nature. «L’enjeu est simple, explique Olivier Sonderegger, directeur de Landi Gros-de-Vaud. Les récoltes doivent avoir le taux d’humidité le plus proche de la limite autorisée. Car au-dessus vous devez payer des frais de séchage et au-dessous le poids baisse et donc vous perdez de l’argent.»

«On a tous été pris de court»

La limite est donc fine et tout peut basculer en quelques heures. Ce fut par exemple le cas ce lundi avec une journée plus chaude que prévu. «On a tous été pris de court, constate Jean-Paul Dupuis. Dimanche, on pensait que c’était trop tôt et aujourd’hui il a fallu se dépêcher de récolter.» Résultat, cet agriculteur à Villars-le-Terroir livre sa cargaison de colza au centre collecteur d’Échallens… à 22 h 30. «De toute manière, on sait que pendant trois semaines on ne dort pas très bien. On a toujours une oreille qui écoute si les machines des collègues ne se mettraient pas à tourner.»

Pour saisir le bon instant, les agriculteurs peuvent aller faire tester des échantillons dans cet immense bâtiment de béton planté en bordure des voies du Lausanne-Échallens-Bercher, au nord du village. C’est justement ce que vient faire Martine Pittet, visiblement pressée. «La batteuse attend dans le champ», explique-t-elle en tendant à l’étudiante chargée de cette tâche son pot de confiture rempli de minuscules graines de colza toutes noires. «6,4? C’est bon, je file!»

Pour déterminer le bon moment pour récolter, les agriculteurs peuvent faire tester des échantillons au centre collecteur. Ce travail est ici réalisé par Gilliane Otth, une étudiante en psychologie qui travaille comme auxiliaire pendant les moissons.
Pour déterminer le bon moment pour récolter, les agriculteurs peuvent faire tester des échantillons au centre collecteur. Ce travail est ici réalisé par Gilliane Otth, une étudiante en psychologie qui travaille comme auxiliaire pendant les moissons.
PATRICK MARTIN /24 Heures

Incertitude permanente

«Cette incertitude à propos des livraisons est ce qui est le plus compliqué pour nous à gérer, reprend Olivier Sonderegger. On ne sait jamais comment ça va se passer. Un jour on est là presque pour rien et le lendemain les tracteurs défilent en continu.» Exactement ce qui se passe ce lundi, puisque outre le coup de chaud de la journée, des orages annoncés pour le lendemain précipitent les récoltes.

«C’est le moment où l’on récolte le fruit du travail de toute une année»

Jean-Charles Pittet, agriculteur à Villars-le-Terroir

Au centre collecteur d’Échallens, la journée a donc commencé à 6 h 30 et se prolongera jusqu’à… 2 h 30 du matin. Pourtant, personne ne se plaint. Malgré l’empilement des heures de travail, il flotte dans l’air comme une douce euphorie. «C’est quand même le moment où l’on récolte le fruit du travail de toute une année», rappelle Jean-Charles Pittet, lui aussi agriculteur à Villars-le-Terroir. «Et même après tout ce temps, c’est toujours un moment particulier à vivre. Regardez, j’en frissonne», fait-il remarquer en montrant son bras gauche aux poils hérissés. Un responsable lui tend une feuille à signer où toutes les caractéristiques de la cargaison qu’il vient de déverser dans la trémie sont inscrites. Soulagement. «Malgré la grêle, ce sera une bonne année.»

«Un privilège»

De l’autre côté du guichet, dans la petite salle aux allures de poste de commandement d’une vieille centrale nucléaire, Lorenzo Commissione savoure chaque instant derrière ses écrans. Ce jeune meunier fraîchement formé est pour la première fois aux commandes du centre. «C’est un privilège d’avoir l’usine entre mes mains. J’aime ces instants de contact avec les clients. Et puis on voit arriver la marchandise, c’est plus vivant que le travail au moulin le reste de l’année.»

Agriculteur à Villars-le-Terroir, Jean-Paul Dupuis a livré sa remorque de colza lundi à 22 h 30.
Agriculteur à Villars-le-Terroir, Jean-Paul Dupuis a livré sa remorque de colza lundi à 22 h 30.
PATRICK MARTIN

Sa mission consiste à guider à distance les chargements dans le dédale de tuyaux et silos du centre. Entre les espèces, les variétés, les labels et les qualités, plus de 120 produits sont référencés… alors qu’il n’y a que 74 cellules. «C’est parce qu’heureusement on ne reçoit pas tout en même temps», explique Olivier Sonderegger. Des livraisons de marchandises pendant la période de récolte permettent aussi au centre de traiter 20’000 tonnes de céréales et oléagineux par année, alors que sa capacité de stockage totale n’est que de 13’000 tonnes.

Ces premières grosses journées ne sont toutefois qu’un avant-goût de ce qui arrive. Dans les champs, les agriculteurs surveillent de près la maturation des épis de blé. Après l’orge et le colza, les batteuses ne vont pas tarder à mordre à belles dents dans l’emblème agricole du centre du canton.

Le plan du centre collecteur d’Échallens et ses différents circuits.
Le plan du centre collecteur d’Échallens et ses différents circuits.
Landi Gros-de-Vaud