AboSentiment d’insécuritéLes attaques mortelles dans l’espace public secouent la Suisse
Une joggeuse a été tuée en pleine rue, une agression aléatoire. Un criminologue offre son point de vue sur l’impact sociétal d’une telle violence.

Mardi soir, à Männedorf, bourgade du canton de Zurich, un individu de 19 ans a attaqué et mortellement touché une joggeuse de 35 ans. Outre cette femme, un Suisse de 50 ans a été légèrement blessé. Selon le procureur, l’auteur présumé ne connaissait ni la personne décédée ni l’homme atteint. Des victimes du hasard.
Le criminologue et chercheur en matière de violence Dirk Baier met en perspective cet acte fortuit et explique comment de telles nouvelles modifient notre sentiment d’insécurité.
Monsieur Baier, que pensez-vous de cette affaire?
Pour l’instant, il semble que ce soit une coïncidence. Un homme, inconnu des services de police, a apparemment perdu les pédales et agressé deux personnes qu’il ne connaissait pas. À la clé, un décès. Un tel acte fortuit attise les peurs primaires des gens. Cela s’explique aussi par le fait que nous en savons encore relativement peu sur l’événement, ce qui invite à la spéculation.
À Zofingue, un homme a attaqué des passants au hasard la semaine dernière; à Yverdon, un autre armé a pris des otages dans un train au début de l’année. Les actes de violence gratuite se multiplient-ils?
Je ne connais pas les statistiques, ni en Suisse ni dans d’autres pays, pour ce type d’actes criminels. Ce qui est certain, c’est que les lésions corporelles graves ont augmenté ces dernières années, et celles-ci se produisent en grande partie dans l’espace public. Dans les gares, qui ont toujours été des points chauds, les agressions sont de plus en plus fréquentes. Dans le même temps, il faut dire que nous avons en Suisse un faible niveau de violence.
La Suisse reste un pays sûr.
Oui, le niveau de violence est, selon une estimation très approximative, environ deux fois moins élevé qu’en Allemagne par exemple. Cette récente accumulation de cas de sauvagerie nous amène à tirer des parallèles et à voir des liens là où il n’y en a pas. L’auteur de l’agression de Zofingue n’était entré en Suisse que récemment, un cas isolé. À Yverdon, un requérant d’asile a pris des otages dans un train, un autre cas isolé. Ces actes se sont produits dans l’espace public mais ne sont pas liés.
Néanmoins, la question se pose de savoir si on peut comparer les profils des criminels lorsque des victimes aléatoires en font les frais.
Premièrement, ce sont généralement des hommes qui en sont responsables, ce qui n’est pas surprenant puisque la violence est en principe plutôt un fait masculin. Deuxièmement, dans les cas mentionnés, un état de stress psychologique a manifestement joué un rôle. Les auteurs des crimes présentaient tous des troubles psychiques, certaines pathologies représentant un potentiel danger. Dans la plupart des cas, notre système fonctionne, les malades sont traités et médicamentés. Mais parfois, il échoue.
Vous vous intéressez à la perception de la criminalité. Les récentes affaires de violence ont-elles agi sur le sentiment d’insécurité?
Nombre d’entre nous ne connaissons la criminalité qu’à travers les médias. Une presse à sensation, dans laquelle les délits graves sont traités de façon à exacerber un sentiment de peur et d’insécurité. Cela ne signifie pas que les médias ne doivent pas en parler. Mais il faut faire attention à la manière dont on les aborde. Cela implique de souligner que les homicides, comme celui de Männedorf, sont extrêmement rares.
Avons-nous une perception réaliste de l’évolution de la criminalité?
La manière dont le taux de criminalité évolue en réalité n’a guère d’importance. La plupart des gens partent du principe qu’il ne cesse d’augmenter, même en période de baisse.
Quelles sont les conditions favorisant la violence dans l’espace public?
Qu’est-ce qui empêche la violence dans l’espace public? Le niveau de violence est bas en Suisse parce que le pays est petit. Nous n’avons pas de grandes villes avec des quartiers isolés dans lesquels se développent des sociétés parallèles. La cohabitation se passe bien. On fait attention les uns aux autres, les problèmes sont rapidement identifiés et traités. Si les jeunes d’une commune ne se comportent pas bien sur la place du village, il ne faut pas longtemps pour que les voisins se plaignent et que la discussion soit entamée. C’est différent de ce qui se passe dans les grandes villes anonymes.
Et pourtant, c’est dans la commune relativement calme de Männedorf que cet acte inconcevable a eu lieu.
En principe, la violence peut survenir partout. Mais les situations extrêmes sont plutôt inhérentes aux grandes villes. On y accorde peut-être moins d’importance aux normes sociales, à l’intégration dans la société. On a parfois sa propre expérience de la violence, à travers un parcours, un vécu, ce qui rend plus enclin à l’agressivité et à la criminalité.
Quelles sont les séquelles pour ces victimes du destin?
Ma compagne a été menacée verbalement sans raison par une personne souffrant de troubles psychiques. Cet incident s’est produit il y a un certain temps déjà, mais il la préoccupe encore aujourd’hui. Quand on est attaqué gratuitement et en pleine rue, on est ébranlé en profondeur. La violence de rue est extrêmement éprouvante pour ces victimes du hasard, car elles n’ont pas d’explication, et peinent à tourner la page. Ce qui peut conduire à un repli sur soi et à fuir le monde.
Que faire si on est témoin?
Cette question a probablement traversé l’esprit de très nombreuses personnes ces derniers jours: comment aurais-je réagi si j’avais assisté à l’attaque de Männedorf? Première chose et la plus importante: ne jouez pas au héros. Si vous êtes témoin d’un acte de violence, informez la police. La deuxième chose à faire est de conserver des preuves, par exemple en filmant l’événement. Vous pouvez inciter les personnes qui se trouvent autour de vous à intervenir ensemble et à attirer l’attention de l’agresseur à une distance sûre. Mais n’agissez jamais vous-même, à moins d’avoir reçu une formation appropriée, de militaire ou professeur d’arts martiaux.
Lors de l’attaque au couteau d’un juif orthodoxe, seule l’intervention courageuse de témoins a permis d’éviter le pire.
C’est vrai. Mais il s’agissait de personnes pratiquant des sports de combat et elles étaient deux. Je ne le conseillerais pas à quelqu’un qui n’a pas les compétences nécessaires.
Que suggérez-vous aux gens inquiets qui craignent la violence dans l’espace public?
Sortez et vous constaterez à quel point nos rues sont sûres. Parlez-en à quelqu’un, partagez vos inquiétudes, et surmontez-les ensemble.
L’homicide de Männedorf occupe les réseaux sociaux et les plateformes d’information. Beaucoup de questions et peu de réponses. Comment gérer ces zones d’ombre?
L’incertitude invite à la spéculation. Nous ne supportons pas les coïncidences, en quête d’explications pour tout. L’un des risques est de passer beaucoup de temps en ligne, dans un environnement peu sain, cherchant des questions sans réponse. Cette «volonté de tout savoir» est la raison pour laquelle on peut se retrouver dans des groupes de discussion problématiques, par exemple dans des cercles xénophobes, conspirationnistes ou antiétatiques.
Les réseaux sociaux attisent actuellement le ressentiment. Beaucoup se demandent si l’auteur des faits est issu de l’immigration.
Avec ce schéma d’explication typique, «il ne peut pas être Suisse», ils repoussent le problème loin d’eux. Un problème forcément importé. C’est peut-être rassurant pour la santé mentale de certaines personnes. Dans les enquêtes menées entre 2018 et 2021 sur le thème de la xénophobie, nous avions constaté que la diffusion de préjugés stéréotypés était en recul. La dernière étude, que nous venons de terminer, montre en revanche une augmentation du racisme. Il s’agit d’une évolution peu significative, mais qui préoccupe. Les réseaux sociaux ont leur part à jouer. On y évoque souvent une origine, laquelle n’est pas une cause de criminalité. Mais de telles affirmations sont vite postées et partagées. Et à force de les lire, on finit par y croire.
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