«Les critiques qui visent l'opération Sophia sont injustes»
À Genève, Oreste Foppiani a quitté son costume d'universitaire pour conseiller la force navale européenne qui intervient en Méditerranée.

Le 2 février dernier, une embarcation partie de Libye a sombré en Méditerranée avec 90 migrants à son bord. Il s'agissait en majorité de Pakistanais, qui sont de plus en plus nombreux à remettre leur sort entre les mains de passeurs pour rallier l'Europe. Ce drame a fait exploser les statistiques et jeté une nouvelle fois une lumière crue sur le drame de ces milliers d'hommes, femmes et enfants qui risquent leur vie pour gagner un autre continent. Pour le seul mois de janvier, 246 migrants sont morts en Méditerranée, rapporte l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Le bilan le plus lourd sur un mois depuis juin 2017. Les experts alignent des chiffres qui ne font plus frémir personne.
L'an passé, 164 754 clandestins ont traversé la Méditerranée à leurs risques et périls. Trois mille décès ont été recensés mais sans doute que ce chiffre est plus élevé. À Genève, Oreste Foppiani n'ignore rien du drame qui se joue au sud de l'Europe. Chef du département Relations internationales à la Webster University, il travaille depuis plusieurs années sur la question des migrations. «Aujourd'hui, cela ne sert plus à rien de faire la distinction entre réfugiés et migrants parce que c'est une crise globale», explique-t-il.
Son expertise sur la question et son passé d'officier de marine ont conduit le Service pour l'action extérieure de l'Union européenne (EEAS) et la force navale italienne à faire appel à ses compétences pour conseiller le commandant de l'«EUNAVFOR Med», l'amiral de division Enrico Credendino. Cette opération militaire européenne, aussi appelée opération «Sophia», a pour objectif de démanteler les réseaux de trafic de migrants et de traite des êtres humains qui prospèrent notamment entre la Libye et l'Italie. Une mission initiale à laquelle se sont ajoutées la formation des garde-côtes libyens et une contribution à la mise en œuvre de l'embargo des Nations Unies sur les armes.
L'Europe pas préparée
Le mandat de l'«EUNAVFOR Med» vient d'être prolongé jusqu'au 31 décembre 2018. Son bilan, lui, est controversé. «Sophia» n'a pas mis fin au trafic de migrants ni même au trafic d'armes en Méditerranée. Avec les ONG impliquées dans le sauvetage humanitaire, les relations sont également tendues. La plupart fustigent l'accord signé avec la Libye et déplorent que «la recherche et le sauvetage ne soient pas ses missions premières». Cinq d'entre elles, dont MSF, ont refusé de signer le code de conduite élaboré par les autorités italiennes pour éviter que ces dernières n'incitent par leur action les passeurs à mettre leurs embarcations à l'eau.
Pour Oreste Foppiani, toutes les critiques sont légitimes mais l'universitaire les tempère en rappelant que l'Europe n'était pas préparée à faire face à un tel défi. «Ce n'est pas une opération comme celle-ci qui peut tout contrôler parce qu'il faudrait beaucoup plus de moyens pour cela.» Les attaques qui visent l'opération «Sophia» réveillent aussi les tensions entre Européens. En juin 2017, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a promis de ne pas laisser l'Italie et la Grèce faire face seules à cette crise des réfugiés.
Le minisommet des pays du sud de l'Europe qui s'est tenu à Rome le 10 janvier dernier a montré qu'il restait du chemin à parcourir pour passer de la parole aux actes. L'Italie est montée au créneau pour déplorer le peu d'empressement de certains pays, dont la Pologne, la République tchèque et la Hongrie, à accueillir les migrants qui débarquent sur leurs sols. Lors de cette rencontre, l'Europe a montré, une nouvelle fois, son impuissance à mettre en place des quotas de relocalisation.
Désastres à venir
La grogne monte dans les rangs de l'armée. Les militaires italiens sur lesquels repose l'essentiel des opérations en mer aimeraient bénéficier d'une aide plus soutenue des autres flottes. Contraint au devoir de réserve, Oreste Foppiani ne veut pas commenter cet aspect mais il lui paraît évident que la crise des migrants appelle «une réponse globale». «Il ne faut pas que l'Union européenne soit une union sur le papier ou une belle idée. Il faut de la solidarité pour faire face à ce problème qui nous renvoie 70 ans en arrière», prévient-il. L'universitaire ajoute qu'il faut y «intégrer l'Union africaine et les États tiers comme la Suisse ou la Norvège».
«Nous devons élaborer une nouvelle politique sur le long terme car les difficultés sont devant nous. D'ici à 2040, les désastres environnementaux vont causer le déplacement de plus de 200 millions de personnes. À cette donnée, il faut ajouter la pression démographique africaine avec 2,5 milliards d'habitants dans les prochaines décennies», rappelle l'universitaire. Les opérations en mer pourraient bien avoir l'effet d'un emplâtre sur une jambe de bois si une vraie politique européenne n'est pas mise en œuvre.
D'autres itinéraires
«La route centrale de la Méditerranée est la plus empruntée mais il y a aussi la route occidentale entre le Maroc et l'Espagne et la route orientale qui relie la Turquie aux Balkans. Si l'on bloque un accès, les flux vont se dévier sur les autres itinéraires. Donc cela ne règle rien», rappelle Oreste Foppiani, persuadé que l'opération «Sophia», aussi imparfaite, finira par faire école «avec son approche hybride qui combine travail militaire et appui humanitaire».
Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.