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Tendances de crise«Les designers vont pouvoir penser à la mode avec un grand M»

À l’image de Christian Dior qui, en 1947, révolutionnait le style d’après-guerre et ravissait les femmes, comment les créateurs vont-ils inventer la mode postconfinement?

Un masque froufroutant exhibé au show Blancore lors de la dernière New York Fashion Week, en février.
Un masque froufroutant exhibé au show Blancore lors de la dernière New York Fashion Week, en février.
AFP

En 1947, quand Christian Dior présente sa collection New Look, à Paris, les Françaises portent encore des tailleurs raides aux relents militaires, des jupes droites confectionnées dans une quantité limitée de tissu, des vestes d’inspiration masculine aux basques étirées sur les hanches, des blouses bricolées dans de vieux vêtements et des chaussures à plateforme de bois (en raison de la pénurie de cuir). Le couturier envoie valser l’austérité. «Le message de Dior était courageux», raconte l’historienne de la mode Florence Müller. «Il aurait pu faire profil bas, imaginer des tenues abordables, mais il voulait célébrer le retour de l’abondance, transporter les femmes dans un ailleurs merveilleux, apporter de la beauté. Comme les architectes à pied d’œuvre pour rebâtir les villes, il reconstruit la silhouette féminine avec ses creux, ses pleins, ses courbes et ses déliés. Il revient à une femme-femme, à travers des jupes de princesse, des broderies, des fleurs. Tout ce qui est du côté du joli, vous fait sourire et vous rend heureux: c’est le temps du bonheur retrouvé.»

Une silhouette réconfortante

Retour en 2020. Les designers, confinés depuis plusieurs semaines, planchent sur le printemps-été 2021 (censé défiler en septembre prochain). Cette saison sera-t-elle celle du renouveau? Faut-il s’attendre à de nouvelles façons d’envisager la création et la fabrication du prêt-à-porter? «Les designers n’auront plus à imaginer six collections par an, des capsules, des produits exclusifs pour Instagram, des sacs dont personne n’a besoin», prédit Li Edelkoort, la spécialiste des tendances néerlandaise, dans un podcast de «The Business of Fashion». «C’est un rêve pour eux: pour la première fois, ils vont pouvoir penser à la mode avec un grand M.»

«Nous aurons envie de faire la fête»

Li Edelkoort

Et les femmes dans tout ça? Que voudront-elles porter après ces deux mois en pantalons de yoga? En 1947, le New Look célébrait une silhouette en sablier à la taille étranglée. En sera-t-il de même pour nos contemporaines, une fois déconfinées? «Certainement pas. Rappelons que les tailles ultrafines du New Look reflétaient la réalité d’une population très amaigrie, exsangue après six années de guerre», précise Florence Müller. «Or, en ce moment, les gens ne font que cuisiner, le contexte est différent, tout comme nos silhouettes!» Hors jeu, donc, les lignes filiformes et les robes seconde peau. Bienvenue l’ampleur, le réconfort, les matières qui invitent au toucher… puisqu’il nous est aujourd’hui interdit.

«Nous aurons envie de faire la fête», assure Li Edelkoort. «Je pense que les jupes à franges et à plumes seront bienvenues, ainsi que de grosses boots pour nous ancrer dans la terre. Et de la maille… En période de crise, les gens aiment la maille.»

Fini le bling et le tape-à-l’œil

En revanche, fini le bling et le tape-à-l’œil. Afficher sa richesse par le biais de vêtements outranciers sera jugé indécent au cœur d’une crise économique sans précédent. Benjamin Simmenauer, professeur à l’Institut français de la mode, partage cet avis. «La force d’un designer est de savoir interpréter en direct les mouvements de la société, les transformations politiques et morales que le corps subit», explique-t-il. «À mon sens, les créateurs en ont fini avec la surenchère de logos et de signes ostentatoires de richesse. Ils feront plutôt profil bas à travers une mode plus sobre, minimaliste et probablement couverte, à l’image du travail de Marine Serre, avec des masques, des capuches, des superpositions.»

Phénomène déjà perceptible dans les collections automne-hiver 2020 (qui ont défilé en février), la mise en avant du savoir-faire par les marques. Celles qui plébiscitent l’artisanat local et l’écoresponsabilité vont tirer leur épingle du jeu. «L’époque célèbre le retour du bien fait», explique Alix Morabito, directrice de la mode des Galeries Lafayette. «Il ne sera plus question d’acheter un vêtement de la saison, mais une pièce pensée et conçue pour durer. La valeur du luxe passera probablement par la fabrication plus que par la représentation. C’est aussi une façon de s’habiller pour soi davantage que pour les autres.»

Des défilés plus intimes

Les Fashion Weeks de mode masculine et de haute couture programmées en juin et juillet ont évidemment été annulées. Les prochaines devraient avoir lieu en septembre. Mais peut-on imaginer, à l’heure de la distanciation sociale, des défilés dignes de productions hollywoodiennes, aux milliers d’invités, aux bancs chargés d’influenceurs et de célébrités? Sur ce point, Li Edelkoort et Benjamin Simmenauer s’accordent à dire que non. Il s’agira probablement de diffuser sur les réseaux sociaux des présentations plus intimes devant une centaine de professionnels triés sur le volet. Pourquoi pas dans les salons privés des maisons, à l’image des défilés couture… du temps de Monsieur Dior.