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ThaïlandeLes femmes en première ligne dans les manifestations

Les rassemblements pro-démocratie comptent sur une nouvelle force politique: deux contestataires sur trois sont des femmes, qui cherchent à faire bouger les choses.

Chonthicha Jangrew coordonne les actions choc des manifestants et est la seule habilitée à négocier avec les forces de l’ordre (photo prise le 14 octobre 2020).
Chonthicha Jangrew coordonne les actions choc des manifestants et est la seule habilitée à négocier avec les forces de l’ordre (photo prise le 14 octobre 2020).
AFP

Dénonciation des violences sexuelles ou domestiques, dépénalisation de l’avortement, légalisation de la prostitution, une nouvelle force politique émerge dans les rassemblements pro-démocratie en Thaïlande: les femmes qui représentent plus de deux contestataires sur trois, d’après les experts.

L’AFP a rencontré trois d’entre elles. En première ligne, elles contribuent à une libération de la parole féminine inédite dans le royaume où, même si les Thaïlandaises jouissent d’un pouvoir économique, elles restent exclues des institutions à la tête du pays.

«On ne reculera pas»

«On coupe les barbelés, on s’approche du Parlement. On ne reculera pas». Chonthicha Jangrew, dite «Lookkate» (raisin), coordonne les actions choc des manifestants et est la seule habilitée à négocier avec les forces de l’ordre.

La jeune femme de 27 ans, étudiante et militante des droits humains depuis le coup d’Etat de 2014, a été inculpée à 13 reprises en moins de cinq mois et risque de longues années derrière les barreaux pour «sédition». Elle est aussi une cible des ultra-royalistes: «je reçois des menaces de morts, des insultes à caractère sexuel», mais «on doit faire autant que les hommes si on veut l’égalité».

Comme la majorité des contestataires, elle réclame la démission du Premier ministre, une réforme de la monarchie et une réécriture de la Constitution. Elle se bat aussi pour une meilleure représentation des femmes à la tête du pays. Ces dernières n’ont pas droit au chapitre au sein de l’armée et de la monarchie, n’occupent que 14% des sièges au Parlement et 10% des postes au sein du Cabinet, principal organe du gouvernement.

Née d’un père militaire, l’activiste a grandi dans un milieu conservateur. «J’ai eu besoin de m’émanciper. Je ne cache pas mes opinions à ma famille. Elle les accepte, mais elle a peur pour moi».

«Carrière ruinée»

«Une partie de mes contrats a été annulée». Inthira Charoenpura, «Sai» (sable), star du petit et grand écran en Thaïlande depuis son adolescence, est marginalisée depuis qu’elle s’est engagée aux côtés des manifestants. «Dans le show business, personne n’ose parler politique par crainte de voir sa carrière ruinée».

Suivie par 450’000 fans sur les réseaux sociaux, l’actrice de 40 ans est la seule célébrité à reconnaître publiquement qu’elle soutient financièrement la contestation et risque désormais d’être inculpée pour «lèse-majesté».

En échange des dons qu’elle récolte, elle distribue repas, casques, masques à gaz et canards gonflables, utilisés comme bouclier pour se protéger de la police. «Les manifestants sont si courageux. Chez nous, les mouvements de protestations se soldent souvent par des morts», relève-t-elle en référence à la répression contre les Chemises rouges en 2010 (90 victimes).

Pour les femmes, elle ne parle pas encore de victoire mais de «changement irréversible»: «la parole commence à se libérer», une nécessité dans un pays où les violences domestiques sont pointées du doigt par l’ONU. «Ce combat est encore plus important que le cinéma qui coule dans mes veines", explique Sai, née d’un père réalisateur et d’une mère productrice.

Avortement

En 2013, Chumaporn Taengkliang, dite «Dao» (étoile), a acheminé clandestinement de Chine, en les cachant sur elle, 10.000 pilules abortives, difficiles à trouver à l’époque en Thaïlande. Sept ans plus tard, devenue l’une des têtes d’affiche du mouvement pro-démocratie, elle harangue la foule, juchée sur une petite estrade, en exhortant à décriminaliser l’avortement.

L’IVG est légale dans le royaume dans des cas précis (santé de la mère menacée, viol...), mais une femme peut toujours être poursuivie et encourt jusqu’à trois ans de prison. «C’est un archaïsme», estime Dao, 34 ans, qui se félicite que le gouvernement planche enfin sur une décriminalisation même s'»il faut aller encore plus loin".

L’activiste plaide aussi pour légaliser la prostitution et ose critiquer la vie tumultueuse du roi qui s’est octroyé une concubine officielle, une première depuis la fin de la monarchie absolue en 1932.

Née dans une famille conservatrice du sud où «son père battait sa mère», elle assure avoir su dès ses 12 ans «devoir lutter contre tout ça». Elle lance un appel aux autres leaders pro-démocrates, pour beaucoup des hommes: «laissez-nous nous faire entendre davantage. On ne restera plus jamais sur la banquette arrière, on sera toujours en première ligne».

afp/nxp