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Carte blancheLes femmes photographes à l’honneur

Giulia Marino se réjouit de voir le travail de Romandes mis en valeur.

Nous nous souviendrons de l’année 2020 comme du moment où la culture a été incompréhensiblement reléguée au rang d’activité «non indispensable», niant le rôle pourtant crucial qu’elle exerce dans nos sociétés. En dépit de ce constat – qui suscite tristesse et désarroi mais aussi, disons-le, de la colère –, l’année 2020 nous a tout de même réservé quelques surprises. Les bonnes nouvelles arrivent (entre autres) du monde de la photographie, qui met enfin à l’honneur les femmes photographes suisses romandes.

On l’apprenait en novembre dernier: le prestigieux Prix Women in Motion pour la photographie 2020 a été attribué à la photographe d’origine suisse Sabine Weiss. Ce prix décerné conjointement par les Rencontres d’Arles et la Fondation Kering a voulu reconnaître la contribution majeure de Weiss au courant de la photographie humaniste (et beaucoup plus).

«Sabine Weiss […] se revendique simplement «photographe», refusant l’étiquette de «femme photographe».

Le public suisse avait (re-)découvert en 2018 le regard sensible, non sans ironie, de cette figure de la photographie, alors qu’elle avait été célébrée par la Swiss Photo Academy. Si la pandémie nous a privés de son exposition aux Rencontres d’Arles – remplacée tout de même par un bel ouvrage, «Émotions», paru aux Éditions de La Martinière –, nous nous réjouissons d’ores et déjà d’admirer son œuvre l’automne prochain (croisons les doigts), lors de la grande rétrospective annoncée pour la réouverture du Musée de l’Élysée dans son nouvel écrin sur le site Plateforme 10.

Avec Weiss, l’année 2020 a célébré aussi une autre protagoniste de la photographie suisse, celle de Monique Jacot, dont la carrière a été couronnée par le Grand Prix suisse du design de l’Office fédéral de la culture. Dès la fin des années 1950, Jacot, marquée par ses études à l’École de la photographie de Vevey avec Gertrude Fehr (encore une pionnière!), reprend le flambeau du photojournalisme (et beaucoup plus) avec des sujets traitant notamment de la condition des femmes en Suisse.

Parler de regard féminin ne fait pas vraiment de sens. Sabine Weiss nous le dit par ailleurs clairement: elle se revendique simplement «photographe», refusant l’étiquette de «femme photographe». C’est plutôt un regard sur le féminin qui se déploie, une «observation intime et solidaire qui montre la force de la photographie-document». Et c’est très beau.

Au-delà de ces carrières foisonnantes qui font incontestablement l’histoire de la photographie du XXe siècle, cette vague de reconnaissance salutaire et nécessaire pour les femmes photographes suisses est le signe probant d’un intérêt renouvelé (pour ne pas dire nouveau) porté sur une profession qui s’est longtemps déclinée au masculin.

Des trajectoires peu connues

Les études historiques se multiplient aujourd’hui, par nombre de chercheurs (plus souvent des chercheuses) qui révèlent des trajectoires poignantes de femmes photographes, dont «le travail a moins été transmis dans nos récits historiques», comme le remarque la conservatrice du Musée national suisse Ricabeth Steiger à propos de l’œuvre d’Edith Bader-Rausser, aussi remarquable que peu connue.

Sur ce thème, nous pouvons certainement conseiller la lecture du livre de Sarah Merlini sur Valentine Mallet («Valentine Mallet. Figure de la photographie genevoise», Éditions des Communes Réunies). Dans cet ouvrage qui se lit comme un roman, on observe une ville, Genève, qui vit sa modernisation au tournant du XXe siècle. On y découvre aussi (et avec quel plaisir!) l’œuvre d’une photographe qui construit progressivement son propre regard et explore sa propre technique, une œuvre personnelle d’envergure qui dépasse la simple photographie d’amateur. Une œuvre qui, comme tant d’autres, a été hélas quelque peu oubliée et a mérité d’être enfin exposée au grand jour.