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Joli coup pour une jeune galerieLes héros intranquilles de Bisky voltigent à Lausanne

Sur la place lausannoise depuis une année à peine, Fabienne Levy accroche une figure de la scène contemporaine allemande dans une exposition de teneur muséale.

Né en Allemagne de l’Est, Norbert Bisky se sent toujours «submergé par la charge colorée que déploie le merchandising capitaliste pour séduire». Ces publicités jouent un rôle dans la série de toiles exposées à la Galerie Fabienne Levy à Lausanne.
Né en Allemagne de l’Est, Norbert Bisky se sent toujours «submergé par la charge colorée que déploie le merchandising capitaliste pour séduire». Ces publicités jouent un rôle dans la série de toiles exposées à la Galerie Fabienne Levy à Lausanne.
Vanessa Cardoso

Ils sont beaux comme les héros d’une Antiquité idéale. Athlétiques. Intouchables. Inarrêtables. Les hommes de Norbert Bisky parlent avec leurs muscles contractés, leurs bras formant le V de la victoire, leurs torses glabres de samouraï superentraînés. Mais leur regard frontal – ou pas – en dit encore davantage sur leur détermination d’esprit rebelle.

Le premier d’entre eux, un peu comme un chef de meute, accueille aux cimaises de la galerie Fabienne Levy à Lausanne dans un cri aussi puissant que celui d’Edvard Munch dont l’écho fait encore tressauter l’histoire de l’art. De ces cris qui déchirent l’âme! Et… tout vole en éclats. L’artiste allemand, pointure de la scène contemporaine à voir dans les collections du MoMA à New York, du National Museum of contemporary Art à Séoul ou du Museum Ludwig à Cologne, travaille dans ce chaos du monde qui morcelle les êtres. Ou… est-ce plutôt avec cette ardeur qui fusionne des énergies humaines?

Norbert Bisky sur le toit de l’immeuble berlinois qui abrite son atelier.
Norbert Bisky sur le toit de l’immeuble berlinois qui abrite son atelier.
Olaf Heine

L’artiste n’est pas juge. «Ni philosophe, ni politicien». Même si le quinquagénaire admet que le fait d’être artiste se rapproche «peut-être d’une révolution silencieuse», dans la conversation, il préfère raconter le quartier berlinois où il œuvre. «L’esprit révolutionnaire est historiquement ancré à Friedrichshain, il y a de nombreux squats, des espaces alternatifs, des lieux d’art et dans le ciel des hélicoptères qui patrouillent au cas où une émeute éclate. Quand je préparais cette exposition, la police a lutté pendant deux jours à proximité de mon atelier, c’est donc mon environnement direct.» Une réalité qui transparaît dans les grands formats de Norbert Bisky, qui n’est pas pour autant gage de réalisme! La peinture de l’Allemand, né à l’Est dix-neuf ans avant la chute du mur, a d’autres ambitions en se déployant dans une dimension qu’elle crée. Et recrée indéfiniment. On pourrait la voir politique, l’artiste est sans cesse ramené à ses années en DDR et à la figure du père leader de la gauche réformée.

«Mes opinions en la matière sont très claires, par contre, je n’ai pas le sentiment de devoir, comme peintre, prêcher une parole politique.» L’homme glisse avoir saisi l’opportunité inverse: devenir artiste pour échapper à cette ascendance. «C’était une vraie sortie de secours! J’avais besoin de fuir mon enfance encadrée par ces discussions autour d’un modèle qui a finalement failli, atomisé en 1989 alors que le Mur tombait. C’est ce qui a fait que j’ai placé ma confiance dans le langage de l’art, plutôt que dans celui des mots. Peut-être ai-je eu tort, on verra?»

Chorégraphie éclatée

Son mordant est celui du dessinateur de comics, son sens narratif celui de l’illustrateur, mais Norbert Bisky travaille encore avec la fougue du street artist et l’amplitude historique du peintre. Ses héros sont dans cette épaisseur, parmi les baroques et les maniéristes. Sauf que ses anges à lui voltigent, intranquilles, obéissants à une force centrifuge mêlant plusieurs niveaux de sens. Au début, il y a eu du sexe – l’artiste n’a jamais caché son homosexualité – mais aussi de la virulence et un peu de provoc’.

Reste aujourd’hui cette chorégraphie éclatée, reconstruction mentale d’un univers où le chaos et l’hédonisme se côtoient. L’esthétique est celle de l’énergie absolue entretenue par des pulsions de vie et de mort qui se frôlent dans un temps paraissant incertain. Insaisissable. Et… à travers ces éclaboussures, ces ego fragmentés et ces affiches déchirées – attaques directes de la société de consommation en même temps que métaphore des disparités – ce sont les vibrations confuses du monde contemporain qui percent.

Les affiches de l’exposition créées par l’atelier graphique lausannois Balmer Hählen.
Les affiches de l’exposition créées par l’atelier graphique lausannois Balmer Hählen.
Balmerhahlen

«Si mon langage visuel se nourrit des livres de mon enfance, c’est le présent qui m’intéresse. Ces jeunes se prennent pour des héros rebelles jusque dans la posture qu’ils maîtrisent parfaitement devant les caméras, mais leur rébellion est-elle vraiment fondée? Autant que dans d’autres endroits du monde où elle est vitale? C’est aussi cette réalité que j’ai voulu montrer.» Une évidence qui explose, stéréoscopique et constellée de couleurs vives, un élément tout aussi fondamental du travail de Norbert Bisky, qui vient chercher les pigments les plus purs en Suisse! Des oranges, des roses, des jaunes, des bleus qui essorent la brutalité dans un bain de douceurs pop mais qui amènent aussi à l’œuvre. À sa beauté.

«Si mon langage visuel se nourrit des livres de mon enfance, c’est le présent qui m’intéresse.»

Norbert Bisky, peintre

Le mot ne fait pas peur! La beauté est une autre énergie essentielle pour l’artiste, parce que c’est un choix. «J’ai grandi dans un environnement sans tonalités, ce qui fait qu’aujourd’hui encore, je me sens submergé par la charge colorée que déploie le merchandising capitaliste pour nous séduire. Et c’est pareil sur Instagram, ce lieu où le monde semble désormais vivre, on y ajoute des filtres et des couleurs au point qu’on se croirait dans un magasin de bonbons. Ce qu’un artiste peut faire contre? Je pense qu’il peut proposer une sélection d’images susceptibles de durer un peu plus que ces instantanés qui n’existeront plus dans dix ans. Une peinture peut rester au moins quelques centaines d’années…»

À l’entrée de la galerie, un cri vertigineux.
À l’entrée de la galerie, un cri vertigineux.
Vanessa Cardoso

Lausanne, Galerie Fabienne Levy
Jusqu’au 13 mars 2021
Du ma au sa (horaires variés)
www.fabiennelevy.com