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Prix littéraires 2020Les jurés du Goncourt s’étirent en posture yoga

La chasse aux trophées est lancée et dès les premiers rounds, Emmanuel Carrère se détache. Mais par expérience, le brillant diariste a de quoi se méfier.

Emmanuel Carrère avait vu «Le Royaume» écarté du Goncourt,  jugé trop loin de la fiction selon le président de l’Académie d’alors, Bernard Pivot. «Yoga» pourrait palier à cette lacune.
Emmanuel Carrère avait vu «Le Royaume» écarté du Goncourt, jugé trop loin de la fiction selon le président de l’Académie d’alors, Bernard Pivot. «Yoga» pourrait palier à cette lacune.
SATGET / AFP / DR

Les vénérables jurés de l’Académie Goncourt n’ont pas eu à subir que les affres du confinement, obligés de remodeler une formation qui semblait immuable. Ainsi Pascal Bruckner a-t-il repris le flambeau abandonné pour surmenage par Virginie Despentes. Le départ à la retraite de Bernard Pivot, énergique réformateur du prix et pilier moderne de l’institution, a vu Didier Decoin, 75 ans, prendre les commandes. Aucune révolution n’était pressentie et pourtant… l’annonce des premiers candidats au prix laisse songeur.

Premier signe, l’ancien secrétaire général semble avoir réussi à convaincre ses acolytes que les questions de genre, du moins littéraire, relevaient de l’anachronisme en 2020. C’est ainsi que «Yoga», le dernier texte d’Emmanuel Carrère, se retrouve à faire le poirier en tête de liste des sélectionnés pour la prestigieuse récompense.

Pour mémoire, en 2014, l’écrivain le plus hybride de sa génération avait été écarté du Goncourt, alors que «Le Royaume» posait en favori. A l’époque, Bernard Pivot avait expliqué ce refus notant que malgré «un travail honnête et instructif de mille choses», «une faute de goût» d’Emmanuel Carrère semblait rédhibitoire. En l’occurence, «cinq ou six pages pornographiques dont la justification est nulle».

«Autant de moi moi moi, autant de satisfaction d'être ce qu'il est et d'écrire ce qu'il écrit est navrant»

Bernard Pivot, sur «Le Royaume» d’Emmanuel Carrère

Pire encore, disait-il, l’auteur affichait un flagrant manque de modestie en parlant de ses malheurs. Cet automne, le chroniqueur du Journal du Dimanche pourrait ressortir sa critique d’alors pour fustiger «Yoga», quand il jugeait: «Autant de moi moi moi, autant de satisfaction d'être ce qu'il est et d'écrire ce qu'il écrit est navrant». Mais voilà, Pivot est à la retraite et l’ouvrage retenu, favori même chez les pronostiqueurs.

La surprise enchante, d’autant qu’en 2018, les jurés du Goncourt avaient rejeté pour les mêmes suspicions de «nombrilisme», le fabuleux «Lambeau» du journaliste Philippe Lançon, au prétexte qu’«il ne s’agissait pas d’un roman». Plongée dans les affres d’une dépression qui a terrassé Emmanuel Carrère jusqu’à le voir interné à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, «Yoga» ne déguise pas son caractère confessionnel. Tout au plus l’écrivain prévient-il qu’il s’est attelé à écrire «sur le ton de la conversation familière, un petit livre pas prétentieux, un petit livre souriant et subtil… »

Avouons que son manuel ne sourit pas, se contorsionne dans une quête spirituelle et s’étire dans la douleur de l’actualité avec une complaisance assumée. Pourtant, «Yoga» donne envie de prendre la position du lotus comme son maître, pour réduire «l'empire de son ego encombrant et despotique». A Saint-Germain-des-Prés, les ego tyranniques, ça ne manque pas!

AFP SATGET / dr
AFP SATGET / dr
Après six ans d’absence, Emmanuel Carrère revient avec «Yoga». 
1 commentaire
    Sylvain Grandjean

    Pallier (et non palier) est un verbe transitif direct, qui doit être compris comme dissimuler ou farder quelque chose (son étymologie nous le rappelle), et non comme remédier à quelque chose...