AboInterviewLes luttes féministes vont-elles trop loin aujourd’hui?
Intersectionnalité, misandrie, langage inclusif: on reproche parfois aux féministes la virulence de leur combat. Le point avec l’historienne Pauline Milani.

Cet article a été rédigé par les journalistes de «Femina». Retrouvez plus d’articles sur Femina.ch
Dans une étude britannique sur l’égalité, publiée à l’occasion du 8 mars 2023 et menée par Ipsos dans 32 pays autour du globe, 48% des 22’508 personnes qui ont répondu trouvent que les luttes féministes vont si loin qu’elles discriminent les hommes. La Suisse ne se trouve pas dans la liste des pays participants. Mais suite au renouveau des luttes féministes dans notre pays, dynamisé par la vague #MeToo de 2017 et les grèves à partir de 2019, les mouvements réactionnaires semblent s’offrir de plus en plus de voix. C’est ce qu’on appelle le backlash.
Sur le front politique, en année d’élections fédérales, une partie de la droite s’engage à combattre le «wokisme», «la terreur du genre» ou encore le langage inclusif. Des initiatives pro-vie tentent de restreindre les droits à l’avortement. Sur les réseaux sociaux, on observe l’émergence de nouvelles tendances comme celle de la «tradwife» sur TikTok, qui célèbre les rôles de genre traditionnels, ou encore la montée en force des mouvements masculinistes, incarnés par des figures médiatiques telle que l’influenceur Andrew Tate, les groupes d’incels («célibataires involontaires») ou des coaches en séduction.
Face à la pluralité des discours, autour de nous, des personnes se questionnent: les féministes détestent-elles les hommes? Veulent-elles imposer leur vision et leurs règles à la société? L’égalité n’est-elle pas déjà atteinte et leurs combats inutiles? Histoire des luttes helvétiques, état des inégalités en Suisse, backlash, place des hommes: nous avons interrogé Pauline Milani, historienne, chercheuse et enseignante à l'Université de Fribourg, pour décortiquer ces questions. Spécialiste de l’histoire des femmes et des luttes féministes, elle a lancé en 2023 une étude sur l’antiféminisme en Suisse, un thème très peu étudié.
Quand on parle de féminisme, l’histoire des luttes britanniques ou françaises nous viennent en tête, mais pas celles de la Suisse.
Pauline Milani: C’est qu’on la connaît peu. Le combat pour les droits des femmes émerge à la fin du XIXe siècle, pour revendiquer une meilleure reconnaissance de celles-ci dans la société, de leurs droits au travail et de leurs droits civils. L’Association suisse pour le suffrage féminin est créée en 1909. On parle ici de première vague. Puis, dès la fin des années 20, on constate un reflux des idées féministes, lié notamment à la crise économique et renforcé par la guerre. À partir de la fin des années 60, des mouvements de type MLF, et leurs revendications liées au corps et à la maîtrise de la sexualité, marquent la deuxième vague féministe, qui coïncide avec l’acquisition du suffrage féminin en 1971.
Leurs nouveaux droits politiques permettent aux femmes d’obtenir dans les années 80 des avancées majeures, notamment la modification du droit matrimonial leur permettant de travailler ou d’ouvrir un compte en banque sans l’aval de leur mari. On peut aussi noter la première grève des femmes, en 1991, et les grèves féministes depuis 2019 qui marquent un renouvellement dynamique des luttes.
On parle de backlash pour désigner les réactions des mouvements conservateurs aux luttes féministes. Cela se déroule actuellement avec l’UDC par exemple, qui mène une fronde contre le langage inclusif. Des backlashes se sont-ils déjà produits?
Chaque avancée féministe est suivie de résistances, parfois exprimées de manière très vive. Mon explication? Le féminisme est une pensée qui demande une nouvelle répartition du pouvoir. Dès lors, ceux qui estiment que la situation actuelle leur profite n’ont pas intérêt à ce que cela change. La virulence des réactions montre que les combats féministes sont nécessaires.
Par exemple, lorsque la première conseillère fédérale, Elisabeth Kopp, est décédée le 14 avril 2023, on l’a honorée de toutes parts alors qu’elle avait subi un lynchage médiatique et avait été lâchée par le parlement à l’époque. Son éviction du Conseil fédéral, cinq ans à peine après son élection, illustre la difficulté pour les premières politiciennes à s’imposer dans l’espace public, à cause justement de la résistance des hommes à partager le pouvoir, cela en dépit des droits acquis. Si c’était un détail, il n’y aurait pas de controverses.
En 2023, l’égalité est inscrite dans la Constitution. Y a-t-il toujours besoin des luttes féministes?
Évidemment. L’égalité des sexes, inscrite dans la Constitution en 1981 mais traduite dans une loi fédérale entrée en vigueur seulement en 1996, a une portée limitée. On le voit: il réside des inégalités salariales, une partie de la charge de travail des femmes n’est pas rémunérée, il y a toujours du harcèlement de rue, du harcèlement sexuel, des violences conjugales, des féminicides. La liste est longue. Et soulignons que les droits reproductifs sont actuellement menacés par deux initiatives en cours de récolte de signatures visant à restreindre le droit à l’avortement. Si on vivait vraiment dans un monde égalitaire, on le saurait.
Certaines personnes, certaines femmes, disent toutefois ne pas expérimenter de situations inégalitaires, dans leur vie privée ou au travail.
Déjà, ce n’est pas parce qu’on fait partie du groupe des femmes qu’on doit défendre l’égalité. Ensuite, tant mieux pour ces personnes, mais la perspective individuelle ne diminue pas la perspective collective. Et enfin, certaines personnes peuvent ne pas être conscientes des inégalités, il y a un travail de sensibilisation à mener. Moi-même j’ai pris conscience de certaines mécaniques assez tard. Prenons l’exemple des blagues sexistes: on peut penser que ce n’est pas grave. Toutefois, elles participent au continuum des discriminations et révèlent une pensée patriarcale. Une fois qu’on a conscience des ressorts et des conséquences de ces blagues, on peine à les accepter.
Comprenez-vous que certains hommes se sentent ciblés et menacés par les mouvements féministes, notamment depuis #MeToo?
Que des hommes ressentent qu’ils sont en train de perdre des privilèges, je le comprends. Et il est d’autant plus difficile d’accepter que l’on est privilégié quand on se positionne comme progressiste.
Finalement, que répondez-vous à cette question: les luttes féministes vont-elles trop loin aujourd’hui?
Cette interrogation accompagne les mouvements féministes depuis leurs débuts. On entend souvent «c’était mieux avant», mais non: on le disait déjà aux féministes des années 70, et à leurs prédécesseuses également. Cet argument, qui se répète inlassablement, sert avant tout à délégitimer les combats contemporains.
Je réponds donc non, étant donné l’état actuel des inégalités. J’aimerais rappeler enfin que le féminisme ne véhicule pas de discours de haine et ne prône aucune discrimination, ni l’asservissement des hommes par les femmes. Ainsi, cela me semble difficile d’aller «trop loin» dans une société qui se veut égalitaire.
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