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Le cinéma vu par Thierry Spicher«Les rapports de force vont profondément se modifier»

Pendant la pandémie, le distributeur et producteur s’est transformé en présentateur TV pour une émission internet hebdomadaire. Interview d’un spécialiste du 7e art qui scrute les révolutions en cours.

Thierry Spicher, patron de la maison de distribution Outside the Box, anime chaque semaine l’émission web «Make TV Great Again», où une personnalité dévoile sa vision et son travail dans la grande famille du cinéma.
Thierry Spicher, patron de la maison de distribution Outside the Box, anime chaque semaine l’émission web «Make TV Great Again», où une personnalité dévoile sa vision et son travail dans la grande famille du cinéma.
Chantal Dervey

Quand la situation s’obscurcit, il n’y a rien de pire que le silence. Pour donner de la voix alors que le cinéma se débat dans les difficultés croissantes d’une pandémie qui se prolonge, on peut faire confiance à la verve et à l’esprit d’initiative de Thierry Spicher. Dès la première vague, l’énergique producteur et distributeur de films, établi à Lausanne, s’est mué en animateur télévisuel, créant avec quelques complices une émission hebdomadaire sur internet, «Make TV Great Again», dans laquelle il invite à chaque fois une personnalité pour évoquer le cinéma, que ce soit sous l’angle artistique, politique ou sociologique. Après 25 épisodes, l’homme a encore beaucoup à dire sur une industrie que le coronavirus ne va pas laisser indemne. Entretien.

Que révèle le coronavirus des évolutions de la planète cinéma?

Que les habitudes de consommation des films vont radicalement changer. De la production aux salles en passant par le marché, l’ensemble des habitudes mondiales vont se déplacer. Un bon nombre de ces changements étaient déjà en cours, mais ils vont devenir plus perceptibles: le visionnement à la maison par exemple ou l’organisation économique du cinéma.

Comment se prépare l’économie justement?

Il y a plusieurs stratégies qui semblent se mettre en place, même si elles ne sont pas toutes faciles à distinguer puisque les acteurs en position dominante ont aussi leurs agendas cachés. Comme dans toute crise, il va y avoir un phénomène de concentration, les poids lourds vont éliminer les poids moyens, mais il y aura toujours de la place pour de petites niches qui auront ensuite loisir de grossir. En termes de marché du stream, cela pourrait se traduire par cinq grandes plateformes qui pourraient s’imposer et se partager le gâteau avec Amazon et Apple. Il faudra mesurer les conséquences pour les salles et les festivals. Les rapports de force vont profondément se modifier.

Les salles sont en première ligne de la crise. Vont-elles disparaître?

C’est un risque mais pas une fatalité. Nous sommes d’ailleurs en train de travailler sur un outil qui permette de consommer chez soi mais en achetant son film à un cinéma de la région. Ce qui rendrait possible de voir un film à la maison dès sa sortie tout en respectant le circuit court et de maintenir des salles, et surtout des programmations. Cela coûterait environ 15 fr. et le film serait diffusé à heure fixe, mais l’on comptabiliserait l’achat comme un ticket de cinéma qui entrerait dans les statistiques des ventes. Cela aurait l’avantage d’éviter d’attendre les droits VOD. En Suisse, pays très libéral, la possibilité existe déjà, mais en France, un film doit patienter trente-six mois après sa sortie en salles pour être disponible en stream, même si un nouveau projet de loi prévoit de raccourcir ce délai à sept-huit mois. D’autres pays sont déjà sur le coup comme la Finlande, l’Allemagne. Aux États-Unis, c’est déjà le cas.

Mais la solution est-elle viable sur la durée? À ce jeu, le stream ne va-t-il pas l’emporter?

Il faut voir, mais cette offre ne s’adresse pas au même public et elle ne proposera pas les mêmes films que la VOD classique. Il reste encore à convaincre certains acteurs du marché qui pensent qu’aller dans cette direction c’est creuser sa tombe alors que d’autres y voient la possibilité d’étendre leur public, en tout cas de garder le lien. Spielberg et Cameron ont mis en garde face à un avenir où les salles disparaîtraient, où il ne subsisterait plus que des projections événementielles – aux places très chères avec la présence du réalisateur et d’acteurs – puis un passage du film directement sur les plateformes. Warner vient d’annoncer que, dès 2021, ses films seront mis en même temps en salles et sur plateforme.

«Spielberg et Cameron ont mis en garde face à un avenir où les salles disparaîtraient.»

Thierry Spicher, animateur de «Make TV Great Again»

D’autres menaces pèsent-elles sur les salles?

Il y a l’hypothèse que les grands studios les poussent à la faillite dans l’idée de les racheter. Aux États-Unis, l’administration Trump a abrogé le décret Paramount qui interdisait aux grands studios d’acheter des salles, leur ouvrant ainsi la possibilité de maîtriser toute la chaîne, ce qui leur permettrait d’optimiser leurs investissements. Les blockbusters, seuls films aptes à rentabiliser leurs structures, deviennent de plus en plus chers dans un marché qui n’est pas extensible. La Warner paie les déficits de ses productions cinématographiques avec les bénéfices de ses jeux vidéo… Mais cette stratégie est quantitative et va concerner en premier chef les États-Unis et la Chine. L’Europe risque d’apparaître trop complexe pour ce marché et devenir le tiers-monde du cinéma.

Pourquoi ne pas quitter le règne du quantitatif?

Impossible. Ce sont les films américains, les «James Bond» et les Marvel, qui assurent la rentabilité. On ne peut pas s’en passer, sauf à faire basculer le cinéma dans le registre des activités culturelles subventionnées, comme le théâtre. Le cinéma demeure encore une tête de pont entre l’élite et la pop culture, Marvel et Godard. Il y a une transversalité, une porosité des publics, de la salle de cinéma. Il faut savoir que 30% des gens qui entrent dans un multiplexe ne savent pas quel film ils vont voir, cela ouvre des possibilités.