Passer au contenu principal

RepéragesLes romans romands à ne pas rater

Même si la parution de beaucoup de titres a été reportée en septembre, voire à l’an prochain, en plus de «Représailles» de Florian Eglin, de belles lectures se profilent avant l’été.

Alexandre Lecoultre peint la vie «und so weiter»

Peter est né on ne sait trop où, on ne sait trop quand. Trouvé dans un terrain vague du Dorf Z., il s’est enraciné dans la localité et y a poussé tel une plante sauvage. Oui mais voilà, c’est bien joli de naviguer entre le Café du Nord et les petits boulots. Il faudrait qu’il songe à faire quelque chose de sa vie, s’entend-il répéter. Trouver un métier ânonnent certains, mais aussi «celle avec le regard qui le regarde et la bouche qui lui sourit» suggère la douce serveuse du café. Mais où se cache la vie vraie? Dans les mots de son ami le «Schriftsteller»?

Peter, qui «lit avec la difficulté», amassant des bribes de toutes les langues sans en maîtriser aucune, a les mots qui lui restent sur l’estomac. Ou, quand ils sortent, le voilà qui rabâche toujours la même chose, si bien qu’au bistrot l’on complète «und so weiter». Alors il préfère arpenter le territoire, emprunter les transports publics juste pour écouter les conversations, et fureter jusque dans les lieux abandonnés.

Il consulte aussi Micha, la voyante, pour «zwai frankä füfzg pro Minute». Cette quête existentielle n’a rien de spectaculaire, mais épouse avec finesse les difficultés d’une singularité se confrontant à la norme. Avec un minutieux travail d’écriture qui se plaît à mélanger les idiomes et à jouer, parfois jusqu’à l’ironie, sur les sonorités et les répétitions, Alexandre Lecoultre brosse aussi un portrait de la Suisse par les mots. Il y a le «Dorf», la «Gemeinde», le «Kafi», la «Spaziernade», sans oublier le «lavoro manuale» de Gianluigi, ou encore le «vale» des Petits-bras. Au gré des circonstances, on l’appelle Peter, Pedro, Pedrito.

La Suisse carrefour de langues et de nationalités, et lieu de vie paisible pour grandir, même sans grande ambition. Mais le jeune écrivain et traducteur romand installé à Berne rappelle qu’il s’agit néanmoins toujours de «devenir quelqu’un». Même avec les copains du bistrot. Un court roman enchanteur.

«Peter und so weiter», Ed. de l’Age d’homme, 126 p.

«L’obscur» appuie avec force là où ça fait mal

Attendu durant le confinement, «L’obscur» est finalement sorti le 22 mai. Et c’est certainement pour le mieux, s’agissant d’un ouvrage d’anticipation crépusculaire. Le Vaudois Philippe Testa, lauréat du Roman des Romands avec «Sonny» en 2009, donne le ton d’emblée, plantant son héros dans «une vie très conforme, sans surprise et sans remous». Le narrateur végète entre son «job», le «Global screen», les «stimulateurs» et les «socials». Son existence? «Une purée lisse, cireuse et indigeste».

Dans un monde où chaque «worker» vit sous la terreur d’un licenciement qui lui ferait perdre argent et logement, avec le spectre d’un exil au milieu de décharges géantes. Certains baignent dans l’illusion que leurs efforts les conduiront jusqu’à une heureuse retraite au soleil, dans une résidence ultrasécurisée. Pas le narrateur. Délaissant les addictifs plaisirs des «stimulateurs multisensoriels» avec «séquences d’émotion-type» à télécharger, il préfère marcher au bord du Léman. Un acte presque subversif.

Des coupures d’électricité de plus en plus fréquentes menacent cependant ce bel ordre maintenu grâce aux divertissements virtuels et aux substances chimiques. Déjà largement traités, les thèmes de l’hypercompétitivité, de l’esclavage connecté volontaire ou d’une «novlangue» comme avant-poste de cette «démocratox» se trouvent ici réinterprétés par une voix singulière.

Le personnage principal n’a rien d’héroïque. Non, il ne sera pas celui qui sauvera le monde, car il peine à comprendre les préoccupations de ses semblables, éprouvant même de la peine à «se sentir en vie». Il finira néanmoins par se laisser toucher.

Mêlant interrogation sur la solitude et critique sociale, le livre déploie la catastrophe dans une Suisse romande où les distances changent d’échelle: Échallens se retrouve à des jours de marche de Lausanne. Sombre certes, «L’obscur» tombe à pic à l’heure des réflexions à mener suite à la crise pandémique.

«L'obscur», Philippe Testa, Ed. Hélice Hélas, 204 p.

Laurent Koutaïssoff décortique les ravages d’une obsession

La violence, il y a celle qui se voit, qui s’encaisse verbalement ou physiquement. Mais il en existe des formes plus sournoises. Comme partir à l’aéroport en voiture, comme si on allait prendre l’avion, mimer durant une heure dans l’auto le trajet aérien, puis rentrer à la maison tout en faisant comme si on était arrivé à destination, et visiter, durant trois jours dans un appartement réaménagé, la «ville» choisie. Un jeu somme toute innocent entre adultes consentants. Sauf qu’au milieu, un petit garçon s’y perd.

Comme dans ses deux premiers romans, dont «Le sourire de Thérèse», le Lausannois Laurent Koutaïssoff plonge dans une histoire de famille. Elle se dessine peu à peu au fil des souvenirs de Christophe. Singulier personnage qui dévore les critiques de tous les films sans en avoir vu aucun, et qui n’a voulu lire et relire qu’un unique livre: «Le comte de Monte-Cristo». Et pour faire table rase, il met le feu à son appartement.

Après un passage en prison, il devient gardien dans une déchetterie. Là, des rencontres vont faire bouger les frontières de son «atlas» personnel. Cette histoire de résilience séduit par son caractère hors norme et des personnages attachants. Même si, dans le dernier tiers, l’auteur cède à la tentation de trop en dire en dévoilant les drames intimes de chaque protagoniste.

«Atlas», Laurent Koutaïssoff, Bernard Campiche Editeur, 294 p.

Le reste de la «petite rentrée» en mode polar pour l’été

Parmi les livres romands sortis avant l’été, des classiques comme deux titres de Ramuz du côté des Éditions de l’Aire («Vendanges» et «La séparation des races»), mais surtout, autre valeur sûre, des polars et des récits à suspense. Ouvrant les feux juste avant le confinement, «Ne pas laisser le temps à la nuit» (Zoé) de Sonia Molinari porte à l’échelle du globe la quête haletante de Maiko sur les traces de son père disparu. Puis en mai est paru le très attendu «L’énigme de la chambre 622» de Joël Dicker, tandis que le productif Nicolas Feuz est revenu avec un doublé: «L’engrenage du mal» (Slatkine), suite de «L’ombre du renard», et le feuilleton en ligne «Restez chez vous», que son éditeur a sorti prestement en version papier.

Avec «À la recherche de Karl Kleber» (Favre), Daniel Sangsue joue avec les codes du genre policier, tandis que dans «Une semaine à tuer» (Bernard Campiche), Jean-François Thomas suit les pas de Cyriel Sivori, ancien flic devenu patron d’une librairie d’occasion, sans perdre son instinct de limier. Un polar rythmé ancré dans le terroir, de Vevey à Aubonne, sur les traces d’une série de crimes. Et l’occasion, pour l’auteur d’inviter sur le lac pour partager le quotidien d’un pêcheur professionnel que le héros seconde à ses heures perdues. Enfin, le nouveau polar d’Olivia Gerig, «Les ravines de sang» (L’Âge d’Homme), sortira à la fin du mois. Une nouvelle enquête d’Aurore Pellet qui emmènera du flanc du Salève jusqu’à La Réunion.