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Roman d’une expatriée«Les Suissesses ont dû demander le droit de vote gentiment»

Avant le oui de 1971, il y a eu le non de 1959. L’Irlandaise Clare O’Dea, installée près de Fribourg, a imaginé cette journée vécue par quatre femmes.

Clare O’Dea, Irlandaise installée en Suisse depuis dix-huit ans, s’est penchée sur la vie des femmes dans les années 50.
Clare O’Dea, Irlandaise installée en Suisse depuis dix-huit ans, s’est penchée sur la vie des femmes dans les années 50.
ELAINE PRINGLE

*Retrouvez ce week-end et toute la semaine notre dossier spécial sur les 50 ans du droit de vote des femmes en Suisse*

Clare O’Dea a vu le jour en 1971. Avant de s’établir en Suisse il y a 18 ans, l’Irlandaise n’avait probablement jamais entendu parler du caractère historique de son année de naissance pour son pays d’adoption, elle qui vient d’une contrée où les femmes ont pu glisser un bulletin dans une urne en 1922 déjà.

Cette journaliste et écrivaine trilingue, mariée à un Suisse et mère de trois filles – des jumelles de 14 ans et la cadette de 10 ans –, s’est toujours dite féministe. Dans son précédent livre «The naked swiss», traduit en français en 2018 sous le nom de «La Suisse mise à nu» (Éd. Helvetiq), elle démêlait le vrai du faux dans les clichés sur notre pays qui circulent chez les expatriés anglophones. Elle y avait consacré un chapitre sur l’égalité, car pour cette citadine de Dublin, sa nouvelle vile dans un village de la campagne fribourgeoise n’a pas été sans quelques étonnements.

Cette fois, l’auteure a voulu gagner en liberté en imaginant la vie de quatre femmes le dimanche 1er février 1959, jour où le suffrage féminin a été balayé à 66,9% des voix. La fiction lui permet, paradoxalement, d’aller au plus près de ces vies des années 50. Entretien.

Votre livre s’ouvre dans la cuisine de Vreni, solide mère de famille de la campagne bernoise de 49 ans, qui se réjouit d’aller se faire opérer pour… enfin se reposer!

Oui, elle représente bien cette image de la mère qui sacrifiait tout à sa famille, n’existant pas en dehors et corvéable à merci. Vreni reste une femme passionnée et complexe, mais elle n’a pas la possibilité de s’exprimer ou de suivre ses rêves.

Vreni n’a pas le droit de vote, mais elle est toujours chargée de faire les sandwichs pour les scrutateurs les jours de votation…

Oui, son mari Peter est très engagé dans la vie du village, et trouve normal que sa femme fasse les sandwichs pour tout le monde ce jour-là, ou qu’elle les serve à table. Pour lui, elle fait partie du décor. Il glissera d’ailleurs un non dans l’urne. Ce n’est pas un homme méchant, il a de l’affection pour son épouse mais tient juste son rôle.

Margrit, leur fille, est plus émancipée, mais se retrouve victime de harcèlement de la part de son patron…

Elle est intelligente, a un esprit libre mais il n’y a pas vraiment de place pour elle, elle doit se conformer, trouver un homme solide, même s’il est ennuyeux, pour la protéger. À cette époque, le mariage était vendu comme la meilleure option pour les femmes.

«À cette époque, le mariage était vendu comme la meilleure option pour les femmes.»

Clare O’Dea, auteure de «Le jour où les hommes ont dit non»

Quand le mari quitte le navire par contre, ça tourne au cauchemar…

Oui, c’est ce que j’ai voulu montrer avec Esther, abandonnée avec un bébé, loin de sa famille, avec une belle-famille qui la laisse tomber. Avec ce personnage, je voulais aussi évoquer la question des enfants placés.

L’aide viendra d’une autre femme

Béatrice est instruite, occupe un bon poste. Elle comprend que même sans le droit de vote, elle peut faire une différence par ses actions concrètes. C’est encore une leçon pour nous aujourd’hui.

Toutes ces femmes ont en commun de dépendre des hommes…

Oui et c’est la même chose lorsqu’il s’agit du droit de vote. Les femmes Suisses ont tout essayé durant des décennies: manifestations, voie parlementaire, même d’argumenter avec le Conseil fédéral. Elles ont demandé plutôt gentiment, car seuls les hommes pouvaient leur donner ce droit. Trop gentiment peut-être pour ne pas être ignorées.

Quelles ont été vos sources d’inspiration?

Comme journaliste, j’ai écrit pas mal d’articles sur des femmes dans les années 50 à 70. J’ai notamment interviewé Marthe Gosteli, militante féministe qui a énormément œuvré pour le suffrage féminin des années 50 jusqu’à 71. Je me suis aussi énormément documentée. Le livre d’Iris von Roten m’a beaucoup aidée car elle y décrit en détail les conditions de vie et de travail des femmes (ndlr: «Frauen im Laufgitter» date de 1958, et sa version française ne sortira que cette année).

Vous avez aussi enquêté autour de vous?

Oui, j’ai demandé à toutes les personnes qui ont connu ces années, que ce soit dans ma belle-famille, à mes voisins ou à des femmes rencontrées dans le train. Je suis curieuse et lorsqu’on interroge les gens, ils se mettent souvent à parler spontanément de leur enfance.

Pourquoi la fiction?

J’écris de la fiction depuis dix ans, mais j’ai publié plutôt des nouvelles, en anglais. Avec ce roman, j’ai voulu faire redécouvrir le quotidien de cette moitié de la population qui était considérée comme moins importante et moins intelligente, dans des années que je ne trouve pas si lointaines.

Avez-vous voulu aussi toucher un public plus large?

Oui. Je voulais que ce soit un livre très accessible, et qu’à la fin, on ait l’impression d’avoir compris quelque chose de cette époque. Ce livre s’adresse aux adultes qui connaissent le contexte, mais aussi à la jeune génération, pour mesurer l’évolution accomplie. Je prévois de le faire découvrir à mes filles aînées, car je pense qu’on peut le lire dès 13 ans.

«En Suisse, il y a encore un effort à faire sur le front domestique.»

Clare O’Dea

En tant qu’Irlandaise, comment voyez-vous l’égalité en Suisse aujourd’hui?

L’Irlande a eu le droit de vote beaucoup plus tôt, par contre l’avortement n’y est légal que depuis 2018. En Suisse, les femmes sont bien protégées par la loi, par contre je pense qu’il y encore un effort à faire sur le front domestique. Tout ce qui concerne les enfants reste largement de la responsabilité des femmes, tandis que les hommes portent toujours celle de faire carrière. En Irlande, il y a beaucoup plus de femmes qui travaillent à plein temps, mais je pense que c’est dû avant tout à des facteurs économiques.

8 commentaires
    Marengo

    Comme quoi, quand on demande gentiment, tout fini par arriver.