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La Une | Lundi 16 septembre 2019 | Dernière mise à jour 23:42

Une philosophe distinguée par l'Uni de Fribourg: des cathos s'énervent

PenséeMagali Jenny a assisté à la conférence de Judith Butler. Cette philosophe a reçu le titre de docteur honoris causa de l'Université de Fribourg. Mais la pensée de la professeure de Berkeley heurte certaines branches catholiques traditionalistes.

Judith Butler

Judith Butler Image: Archives/AFP

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Le 14 novembre dernier, Judith Butler est venue donner une conférence à l’Université de Fribourg sur le thème de la non-violence. Le lendemain, elle recevait un doctorat honoris causa de cette même institution. Ce titre honorifique récompense des scientifiques de toutes disciplines qui ont contribué, par leurs recherches et leurs écrits, à valoriser et augmenter les connaissances sur un sujet précis.

Judith Butler, professeure de philosophie à l’Université de Berkeley (USA), a amplement mérité cette distinction, notamment grâce à ses points de vue novateurs en matière de théorie du genre, abordée par une analyse minutieuse de thématiques telles que la vulnérabilité, le pouvoir, la soumission, la non-violence, etc., qui ont non seulement généré une discussion passionnante et passionnée, mais également constitué un apport majeur concernant les études féministes.

On ne peut pas plaire à tout le monde

L’annonce de l’attribution du doctorat honoris causa à Judith Butler a soulevé un tollé au sein de certaines branches traditionalistes de l’Eglise catholique romaine. Les prises de position de la philosophe, surtout celles liées à l’égalité des genres et à la défense des droits des homosexuels (en particulier la possibilité de se marier et d’élever des enfants) ont profondément choqué les fondamentalistes chrétiens. Pire encore: la candidature de Judith Butler, proposée par la Faculté des Lettres, a été validée par l’Université de Fribourg, bastion prestigieux de la théologie catholique.

L’opposition virulente, partie de France via un blog, appelait ses ouailles à manifester leur mécontentement lors de la conférence du 14 novembre. Le groupe des «Veilleurs-Suisse», défendant «une anthropologie respectueuse de l’être humain», s’est chargé d’organiser une veillée pacifiste intitulée «Identité et vérité dans la non-violence», reprenant le thème de l’exposé de Judith Butler.

Le rectorat de l’Université de Fribourg, contraint à prendre position dans les médias, a pourtant tout mis en œuvre pour que l’intervention publique de la philosophe ne donne pas libre cours à toutes sortes de débordement.

En attendant Godard

Ce soir-là, l’ambiance électrique était palpable dans le bâtiment universitaire de Miséricorde (qui n’a jamais aussi bien porté son nom). Un quart d’heure avant le début de l’exposé, l’auditoire, pouvant accueillir plus de 300 personnes, était déjà bondé. Chacun regardait son voisin du coin de l’œil, essayant d’identifier celle ou celui qui mettrait le feu aux poudres. A l’extérieur de la salle, les «Veilleurs-Suisse» s’étaient rassemblés en une haie de protestation, composée de jeunes gens (très jeunes pour la plupart) tenant un lumignon en main et entonnant le «Chant de l’espérance».

C’est en 1985 qu’un tel événement avait eu lieu pour la dernière fois à Fribourg, lors de la diffusion du film de Jean-Luc Godard «Je vous salue Marie». A cette occasion, des croyants, mais surtout des hommes d’Eglise et des religieuses s’étaient agenouillés en prière dans le hall du cinéma pour empêcher les spectateurs d’entrer. C’était il y a presque 30 ans… Trois décennies qui ont connu des changements technologiques et sociétaux immenses; et pourtant…

La conférence débute; les portes sont closes, gardées par deux hommes de la sécurité. Derrière résonnent des chants; parfois, des coups furieux frappés par ceux qui auraient voulu être parmi les auditeurs interrompent la lecture. L’oratrice déplore ce huis clos dans un lieu où le débat et la discussion devraient avoir une place d’honneur; elle apprécie cependant que la protestation soit non violente et pacifique.

Cogito «ego» sum

Judith Butler assaisonne de quelques pointes d’esprit des sujets graves et séduit le public. Elle pense aux étudiants mexicains assassinés, il y a peu, pour avoir osé émettre une opinion contraire à celle des autorités politiques; elle présente des exemples de paroles et de gestes pacifistes, mal interprétés, démontrant au passage qu’une éducation à la non-violence est nécessaire et qu’à l’heure actuelle, cette dernière n’est pas toujours reconnue, ni honorée.

Elle explique et déconstruit les mécanismes de pouvoir et de soumission face à un auditoire captivé et concentré, parle de l’«ego» auquel chacun doit donner un sens pour affirmer sa personnalité sociale. La conférence prend fin dans un tonnerre d’applaudissements.

Ce soir-là, je suis fière de faire partie de cette communauté scientifique et universitaire venue soutenir en masse non pas une «féministe», mais une penseuse de niveau international; je suis fière de mon professeur qui a proposé la candidature de Judith Butler pour ce titre honorifique et qui tient fermement la poignée de la porte pour permettre à la philosophe de s’exprimer en toute quiétude; je suis fière de mes étudiants qui se sont déplacés un vendredi soir; fière de mes collègues présents, représentants des différentes disciplines académiques; je suis fière de «mon» Université qui, l’année même du jubilé de ses 125 ans d’existence, a su résister à la pression en décernant à une scientifique controversée, un de ses doctorats honoris causa.

Je crois fermement en l’ouverture d’esprit, et c’est pourquoi je tiens à terminer en citant un extrait d’un texte de Philippe Lefebvre, Professeur d’Ancien Testament à la Faculté de Théologie de l’Université de Fribourg: «D’après certaines réactions lues à ce doctorat honoris causa, on aurait l’impression que depuis des millénaires nous dormions sur nos deux oreilles d’hommes ou de femmes et que J. Butler a soudain surgi pour tout embrouiller. Il n’en est rien. Son questionnement nous ramène au contraire aux sources de ce qu’il nous faudrait interroger».

Magali Jenny (Photo: Carlo Sanna) est l'auteure du best-seller «Guérisseurs, rebouteux et faiseurs de secret en Suisse romande», paru aux éditions Favre en 2008 et réédité onze fois depuis. Cette passionnée d'ethnologie vient d'obtenir son Doctorat en Science des religions du Département des sciences de la société, des cultures et des religions à l'Université de Fribourg où elle vit. Les Quotidiennes sont ravies d'accueillir sa plume!

Créé: 17.11.2014, 09h42

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