Passer au contenu principal

Lettre du jourLettre à un enseignant français

Photo: François Lo Presti
Photo: François Lo Presti
AFP

Genthod, 17 octobre

Ce petit mot, j’aurais tellement souhaité ne jamais te l’écrire, étant donné que tu es tombé dans l’exercice de ta profession, justement parce que tu enseignais à tes élèves.

Et ceci alors que tu tentais l’introduction à un de ces sujets essentiels que représente la dimension critique. Ce petit pas de côté indispensable à toute perception, permettant, somme toute, d’être en capacité de découverte, d’apprentissage. Le b.a.-ba de l’enseignement digne de ce nom.

On m’a dit, maladroitement, – vu le niveau de sidération de celles et ceux qui tentent d’exercer cette autre noble profession de journaliste – que tu avais osé aborder le sujet de la caricature, au travers de celles publiées par le journal «Charlie Hebdo»: les fameuses caricatures du Prophète, celui-là même que l’on ne représente pas.

Tu venais de pénétrer en territoire doublement miné. D’abord parce que la question de la laïcité n’est pas du tout réglée dans ce qui a été ton pays. Et surtout parce que depuis 58 ans, celle de l’intégration n’a décidément pas été convenablement réalisée en France.

Tu exerçais la «plus belle profession du monde», à ce que l’on prétend. Ce qui serait vrai, si l’on n’avait pas la boule au ventre face à des adolescents en mal de repères et de perspectives dans une société inquiète, rétrécie, au bord de la crise de nerfs. Ce qui serait aussi vrai, soit dit en passant, si le salaire était plus valorisant.

Je parie que ces prochains jours je lirai que tu es tombé «au champ d’honneur de l’enseignement». On a les formules lourdes de bellicisme dans ce qui a été ton pays.

Tu auras peut-être même une Légion d’honneur à titre posthume. Cela te fera une belle jambe, à toi et à ta famille.

Je souhaiterais ici simplement te dire que mes pensées vont à l’enseignant que tu étais, à l’être humain, devenu hélas un symbole, par un enchaînement kafkaïen de circonstances, dans une nation sacrément déboussolée. Mais ce n’est pas la seule.

Au bruit des réactions forcément politiciennes, j’aimerais plutôt entendre le silence de la réflexion. Une sorte de communion entre êtres humains capables de se réveiller. Sache que je pleure, tout en continuant de porter mon regard vers les difficiles sommets de l’espérance.

Michel Rouèche

9 commentaires
    Mayo

    Très bien. Et en Suisse comment cela se passe-t-il..? Avec 50% d'élèves étrangers dans nos classes, il n'y aurait donc rien à dire...J'ai de la peine à le croire...