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Exotisme en Suisse (22/41)L’île Saint-Pierre sur les traces d’un promeneur solitaire

Célébrée par Rousseau, la presqu’île accessible depuis Cerlier est un havre de paix où l’on flâne à pied ou qu’on arpente à vélo.

Au cœur de l’île Saint-Pierre, le prieuré clunisien a été transformé en hôtel. Un havre de paix.
Au cœur de l’île Saint-Pierre, le prieuré clunisien a été transformé en hôtel. Un havre de paix.
Jean-Paul Guinnard

Où que l’on se balade sur l’île Saint-Pierre, Rousseau est partout. On croise son buste, sévère, près du débarcadère sud. On pénètre dans la chambre qu’il occupa pendant six semaines en automne 1765. L’écrivain féru de botanique semble nous surveiller, du coin de l’œil, lorsque l’on observe une plante ou que l’on hume le parfum d’une fleur. Car c’est sous sa plume que l’île est devenue célèbre. Dans la cinquième de ses «Rêveries du promeneur solitaire», le Genevois ne fait pas dans la litote: «De toutes les habitations où j’ai demeuré (et j’en ai eu de charmantes), aucune ne m’a rendu si véritablement heureux, aucune ne m’a laissé de si tendres regrets que l’île de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne», écrit-il en préambule. Et plus loin: «Je compte ces deux mois pour le temps le plus heureux de ma vie.» N’en jetez plus!

La chambre où Jean-Jacques Rousseau a vécu six semaines, en 1765.
La chambre où Jean-Jacques Rousseau a vécu six semaines, en 1765.
Jean-Paul Guinnard
Le buste de Jean-Jacques Rousseau, près du débarcadère sud.
Le buste de Jean-Jacques Rousseau, près du débarcadère sud.
Jean-Paul Guinnard
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Rousseau n’a pas eu d’autre choix que celui de gagner l’île en bateau, soulignant au passage que «les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques que celles du lac de Genève». Aujourd’hui, les promeneurs peuvent embarquer à bord de bateaux taxis depuis Cerlier (Erlach), ou des bateaux à vapeur sillonnant les Trois-Lacs. Nous choisissons d’y accéder à pied, par l’isthme aménagé entre 1868 et 1891, lors de la première correction des eaux du Jura. L’île Saint-Pierre s’est alors muée en presqu’île.

Aura dans toute l’Europe

Bordé d’arbres de zones marécageuses, le «chemin des Païens» s’étire sur 4,5 km. On se laisse distraire ici par le gazouillis des oiseaux, indigènes ou migrateurs; là, par le chant de batraciens, camouflés derrière les roseaux. Le promeneur côtoie les touristes qui ont préféré faire le chemin à vélo (location possible à Cerlier). Les voitures, elles, sont bannies de l’île. C’est dans cette atmosphère ressourçante que nous rejoignons l’ancien Prieuré, splendide bâtisse qui abrite aujourd’hui le Klosterhotel, écrin de tranquillité au charme désuet, et son (très bon) restaurant.

On accède à l’île depuis Cerlier par le «chemin des païens», sur 4,5 km. Il faut compter environ cinquante-cinq minutes à pied, vingt minutes à vélo.
On accède à l’île depuis Cerlier par le «chemin des païens», sur 4,5 km. Il faut compter environ cinquante-cinq minutes à pied, vingt minutes à vélo.
Jean-Paul Guinnard

Une volée d’escaliers nous emmène sur le pas de la porte de la chambre où Rousseau a vécu six semaines durant, du 12 septembre au 25 octobre 1765. Tourmenté par le douloureux épisode de la lapidation de Môtiers (relaté dans «Les Confessions»), l’écrivain a trouvé à Saint-Pierre un refuge propice au repos et à la rêverie, bercé par le «flux et le reflux de l’eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux». Mais si le séjour du philosophe a doté l’île d’une aura dans toute l’Europe, attirant des invités de prestige (de Goethe à Joséphine de Bonaparte), son histoire est riche et passionnante. Rembobinons.

«De toutes les habitations où j’ai demeuré, aucune ne m’a rendu si véritablement heureux, aucune ne m’a laissé de si tendres regrets que l’île de Saint-Pierre»

Jean-Jacques Rousseau, dans les «Rêveries du promeneur solitaire»

L’occupation de l’île remonte à loin: les traces de trois villages palafittiques (nombreux dans la région) ont été retrouvées sur les rives nord, sud et est. À l’époque romaine, le site abrite un sanctuaire, puis un premier monastère est érigé sous les Mérovingiens. Les bâtiments conventuels sont agrandis sous les Carolingiens et une première basilique à trois nefs voit le jour au XIe siècle. Mais s’il fallait retenir une date, ce serait celle de 1107. Le comte de Bourgogne et de Mâcon offre alors l’île au prestigieux ordre de Cluny. Les moines y font ériger une nouvelle basilique entre 1126 et 1127. Les bâtiments monastiques sont aménagés au sud. Le prieuré clunisien jouit d’une belle renommée. Jusqu’en 1484, année où les biens sont incorporés au chapitre de Saint-Vincent de la cathédrale de Berne. Après la Réforme, l’île revient à l’Hôpital inférieur de Berne – aujourd’hui Hôpital des Bourgeois, toujours propriétaire des lieux. Voilà pour le panorama historique.

Agriculture bio

Bucoliques, les alentours du prieuré sont recouverts de champs, de vignes et de prairies où paissent les vaches Black Angus. Plus loin les chèvres Boer cabriolent. L’exploitation, étendue sur 30 hectares, pratique une agriculture bio. En remontant la petite colline depuis le prieuré, le chemin nous emmène vers l’élégant pavillon octogonal où le colonel Johann Rudolf Daxelhofer donna jadis de somptueuses fêtes automnales. «On riait, on causait, on chantait, on chantait quelque vieille chanson qui valait bien le tortillage moderne», écrit Rousseau, un brin goguenard.

Yannick Michel

Nous poursuivons notre balade dans les pas de l’écrivain, qui rêva de «faire la Flora petrinsularis et de décrire toutes les plantes de l’île sans en omettre une seule». Le soir venu, alors que le soleil s’apprête à se coucher, le lac se pare de reflets mordorés. Un rouge-queue sifflote sur une branche, un petit vent se lève, le doux cliquetis des eaux berce les derniers visiteurs. Retour au prieuré où nous attend une vaste chambre meublée avec goût mais sans fioritures ni technologie. La quiétude s’installe, plus un bruit. Jusqu’au petit matin. Dans ce doux asile, Rousseau se dit «délivré de toutes les passions terrestres qu’engendre le tumulte de la vie sociale». Nous n’irons pas jusque-là, mais l’île Saint-Pierre a une vertu apaisante pour qui cherche à recharger ses batteries. Mais trêve de rêverie, il est temps de reprendre le chemin des Païens pour regagner la civilisation.

1 commentaire
    Nicole

    Histoire riche et complexe. Beautés à lire (autant l'article que les références).